Boutique cuir porte de clignancourt

[йd. par Pierre-Georges Castex,...]

I. Une pension bourgeoise
II. L'entrée dans le monde
III. Trompe-la-mort
IV. La mort du pиre


Au grand et illustre Geoffroy Saint-Hilaire

Comme un tйmoignage d'admiration de ses travaux et de son gйnie.

DE BALZAC.

 

I. Une pension bourgeoise

Madame Vauquer, nйe de Conflans, est une vieille femme qui, depuis quarante ans, tient а Paris une pension bourgeoise йtablie rue Neuve-Sainte-Geneviиve, entre le quartier latin et le faubourg Saint-Marceau. Cette pension, connue sous le nom de la Maison-Vauquer, admet йgalement des hommes et des femmes, des jeunes gens et des vieillards, sans que jamais la mйdisance ait attaquй les moeurs de ce respectable йtablissement. Mais aussi depuis trente ans ne s'y йtait-il jamais vu de jeune personne, et pour qu'un jeune homme y demeure, sa famille doit-elle lui faire une bien maigre pension. Nйanmoins, en 1819, йpoque а laquelle ce drame commence, il s'y trouvait une pauvre jeune fille. En quelque discrйdit que soit tombй le mot drame par la maniиre abusive et tortionnaire dont il a йtй prodiguй dans ces temps de douloureuse littйrature, il est nйcessaire de l'employer ici: non que cette histoire soit dramatique dans le sens vrai du mot; mais, l'oeuvre accomplie, peut-кtre aura-t-on versй quelques larmes intra muros et extra. Sera-t-elle comprise au-delа de Paris? le doute est permis. Les particularitйs de cette scиne pleine d'observations et de couleurs locales ne peuvent кtre apprйciйes qu'entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallйe de plвtras incessamment prиs de tomber et de ruisseaux noirs de boue; vallйe remplie de souffrances rйelles, de joies souvent fausses, et si terriblement agitйe qu'il faut je ne sais quoi d'exorbitant pour y produire une sensation de quelque durйe. Cependant il s'y rencontre за et lа des douleurs que l'agglomйration des vices et des vertus rend grandes et solennelles: а leur aspect, les йgoпsmes, les intйrкts, s'arrкtent et s'apitoient; mais l'impression qu'ils en reзoivent est comme un fruit savoureux promptement dйvorй. Le char de la civilisation, semblable а celui de l'idole de Jaggernat, а peine retardй par un coeur moins facile а broyer que les autres et qui enraie sa roue, l'a brisй bientфt et continue sa marche glorieuse. Ainsi ferez-vous, vous qui tenez ce livre d'une main blanche, vous qui vous enfoncez dans un moelleux fauteuil en vous disant: Peut-кtre ceci va-t-il m'amuser. Aprиs avoir lu les secrиtes infortunes du pиre Goriot, vous dоnerez avec appйtit en mettant votre insensibilitй sur le compte de l'auteur, en le taxant d'exagйration, en l'accusant de poйsie. Ah! sachez-le: ce drame n'est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si vйritable, que chacun peut en reconnaоtre les йlйments chez soi, dans son coeur peut-кtre.

La maison oщ s'exploite la pension bourgeoise appartient а madame Vauquer. Elle est situйe dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviиve, а l'endroit oщ le terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbalиte par une pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent rarement. Cette circonstance est favorable au silence qui rиgne dans ces rues serrйes entre le dфme du Val-de-Grвce et le dфme du Panthйon, deux monuments qui changent les conditions de l'atmosphиre en y jetant des tons jaunes, en y assombrissant tout par les teintes sйvиres que projettent leurs coupoles. Lа, les pavйs sont secs, les ruisseaux n'ont ni boue ni eau, l'herbe croit le long des murs. L'homme le plus insouciant s'y attriste comme tous les passants, le bruit d'une voiture y devient un йvйnement, les maisons y sont mornes, les murailles y sentent la prison. Un Parisien йgarй ne verrait lа que des pensions bourgeoises ou des institutions, de la misиre ou de l'ennui, de la vieillesse qui meurt, de la joyeuse jeunesse contrainte а travailler. Nul quartier de Paris n'est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu. La rue Neuve-Sainte-Geneviиve surtout est comme un cadre de bronze, le seul qui convienne а ce rйcit, auquel on ne saurait trop prйparer l'intelligence par des couleurs brunes, par des idйes graves; ainsi que, de marche en marche, le jour diminue et le chant du conducteur se creuse, alors que le voyageur descend aux Catacombes. Comparaison vraie! Qui dйcidera de ce qui est plus horrible а voir, ou des coeurs dessйchйs, ou des crвnes vides?

La faзade de la pension donne sur un jardinet, en sorte que la maison tombe а angle droit sur la rue Neuve-Sainte-Geneviиve, oщ vous la voyez coupйe dans sa profondeur. Le long de cette faзade, entre la maison et le jardinet, rиgne un cailloutis en cuvette, large d'une toise, devant lequel est une allйe sablйe, bordйe de gйraniums, de lauriers-roses et de grenadiers plantйs dans de grands vases en faпence bleue et blanche. On entre dans cette allйe par une porte bвtarde, surmontйe d'un йcriteau sur lequel est йcrit: MAISON-VAUQUER, et dessous: Pension bourgeoise des deux sexes et autres. Pendant le jour, une porte а claire-voie, armйe d'une sonnette criarde, laisse apercevoir au bout du petit pavй, sur le mur opposй а la rue, une arcade peinte en marbre vert par un artiste du quartier. Sous le renfoncement que simule cette peinture, s'йlиve une statue reprйsentant l'Amour. A voir le vernis йcaillй qui la couvre, les amateurs de symboles y dйcouvriraient peut-кtre un mythe de l'amour parisien qu'on guйrit а quelques pas de lа. Sous le socle, cette inscription а demi effacйe rappelle le temps auquel remonte cet ornement par l'enthousiasme dont il tйmoigne pour Voltaire, rentrй dans Paris en 1777:

Qui que tu sois, voici ton maоtre:

Il l'est, le fut, ou le doit кtre.

A la nuit tombante, la porte а claire-voie est remplacйe par une porte pleine. Le jardinet, aussi large que la faзade est longue, se trouve encaissй par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la maison voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache entiиrement, et attire les yeux des passants par un effet pittoresque dans Paris. Chacun de ces murs est tapissй d'espaliers et de vignes dont les fructifications grкles et poudreuses sont l'objet des craintes annuelles de madame Vauquer et de ses conversations avec les pensionnaires. Le long de chaque muraille, rиgne une йtroite allйe qui mиne а un couvert de tilleuls, mot que madame Vauquer, quoique nйe de Conflans, prononce obstinйment tieuille, malgrй les observations grammaticales de ses hфtes. Entre les deux allйes latйrales est un carrй d'artichauts flanquй d'arbres fruitiers en quenouille, et bordй d'oseille, de laitue ou de persil. Sous le couvert de tilleuls est plantйe une table ronde peinte en vert, et entourйe de siиges. Lа, durant les jours caniculaires, les convives assez riches pour se permettre de prendre du cafй viennent le savourer par une chaleur capable de faire йclore des oeufs. La faзade, йlevйe de trois йtages et surmontйe de mansardes, est bвtie en moellons, et badigeonnйe avec cette couleur jaune qui donne un caractиre ignoble а presque toutes les maisons de Paris. Les cinq croisйes percйes а chaque йtage ont de petits carreaux et sont garnies de jalousies dont aucune n'est relevйe de la mкme maniиre, en sorte que toutes leurs lignes jurent entre elles. La profondeur de cette maison comporte deux croisйes qui, au rez-de-chaussйe, ont pour ornement des barreaux en fer, grillagйs. Derriиre le bвtiment est une cour large d'environ vingt pieds, oщ vivent en bonne intelligence des cochons, des poules, des lapins, et au fond de laquelle s'йlиve un hangar а serrer le bois. Entre ce hangar et la fenкtre de la cuisine se suspend le garde-manger, au-dessous duquel tombent les eaux grasses de l'йvier. Cette cour a sur la rue Neuve-Sainte-Geneviиve une porte йtroite par oщ la cuisiniиre chasse les ordures de la maison en nettoyant cette sentine а grand renfort d'eau, sous peine de pestilence.

Naturellement destinй а l'exploitation de la pension bourgeoise, le rez-de-chaussйe se compose d'une premiиre piиce йclairйe par les deux croisйes de la rue, et oщ l'on entre par une porte-fenкtre. Ce salon communique а une salle а manger qui est sйparйe de la cuisine par la cage d'un escalier dont les marches sont en bois et en carreaux mis en couleur et frottйs. Rien n'est plus triste а voir que ce salon meublй de fauteuils et de chaises en йtoffe de crin а raies alternativement mates et luisantes. Au milieu se trouve une table ronde а dessus de marbre Sainte-Anne, dйcorйe de ce cabaret en porcelaine blanche ornйe de filets d'or effacйs а demi, que l'on rencontre partout aujourd'hui. Cette piиce, assez mal planchйiйe, est lambrissйe а hauteur d'appui. Le surplus des parois est tendu d'un papier verni reprйsentant les principales scиnes de Tйlйmaque, et dont les classiques personnages sont coloriйs. Le panneau d'entre les croisйes grillagйes offre aux pensionnaires le tableau du festin donnй au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis quarante ans, cette peinture excite les plaisanteries des jeunes pensionnaires, qui se croient supйrieurs а leur position en se moquant du dоner auquel la misиre les condamne. La cheminйe en pierre, dont le foyer toujours propre atteste qu'il ne s'y fait de feu que dans les grandes occasions, est ornйe de deux vases pleins de fleurs artificielles, vieillies et encagйes, qui accompagnent une pendule en marbre bleuвtre du plus mauvais goыt. Cette premiиre piиce exhale une odeur sans nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler l' odeur de pension. Elle sent le renfermй, le moisi, le rance; elle donne froid, elle est humide au nez, elle pйnиtre les vкtements; elle a le goыt d'une salle oщ l'on a dоnй; elle pue le service, l'office, l'hospice. Peut-кtre pourrait-elle se dйcrire si l'on inventait un procйdй pour йvaluer les quantitйs йlйmentaires et nausйabondes qu'y jettent les atmosphиres catarrhales et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux. Eh bien! malgrй ces plates horreurs, si vous le compariez а la salle а manger, qui lui est contiguл, vous trouveriez ce salon йlйgant et parfumй comme doit l'кtre un boudoir. Cette salle, entiиrement boisйe, fut jadis peinte en une couleur indistincte aujourd'hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprimй ses couches de maniиre а y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquйe de buffets gluants sur lesquels sont des carafes йchancrйes, ternies, des ronds de moirй mйtallique, des piles d'assiettes en porcelaine йpaisse, а bords bleus, fabriquйes а Tournai. Dans un angle est placйe une boite а cases numйrotйes qui sert а garder les serviettes, ou tachйes ou vineuses, de chaque pensionnaire. Il s'y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placйs lа comme le sont les dйbris de la civilisation aux Incurables. Vous y verriez un baromиtre а capucin qui sort quand il pleut, des gravures exйcrables qui фtent l'appйtit, toutes encadrйes en bois verni а filets dorйs; un cartel en йcaille incrustйe de cuivre; un poкle vert, des quinquets d'Argand oщ la poussiиre se combine avec l'huile, une longue table couverte en toile cirйe assez grasse pour qu'un facйtieux externe y йcrive son nom en se servant de son doigt comme de style, des chaises estropiйes, de petits paillassons piteux en sparterie qui se dйroule toujours sans se perdre jamais, puis des chaufferettes misйrables а trous cassйs, а charniиres dйfaites, dont le bois se carbonise. Pour expliquer combien ce mobilier est vieux, crevassй, pourri, tremblant, rongй, manchot, borgne, invalide, expirant, il faudrait en faire une description qui retarderait trop l'intйrкt de cette histoire, et que les gens pressйs ne pardonneraient pas. Le carreau rouge est plein de vallйes produites par le frottement ou par les mises en couleur. Enfin, lа rиgne la misиre sans poйsie; une misиre йconome, concentrйe, rвpйe. Si elle n'a pas de fange encore, elle a des taches; si elle n'a ni trous ni haillons, elle va tomber en pourriture.

Cette piиce est dans tout son lustre au moment oщ, vers sept heures du matin, le chat de madame Vauquer prйcиde sa maоtresse, saute sur les buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvertes d'assiettes, et fait entendre son rourou matinal. Bientфt la veuve se montre, attifйe de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis; elle marche en traоnassant ses pantoufles grimacйes. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez а bec de perroquet; ses petites mains potelйes, sa personne dodue comme un rat d'йglise, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle oщ suinte le malheur, oщ s'est blottie la spйculation et dont madame Vauquer respire l'air chaudement fйtide sans en кtre йcoeurйe. Sa figure fraоche comme une premiиre gelйe d'automne, ses yeux ridйs, dont l'expression passe du sourire prescrit aux danseuses а l'amer renfrognement de l'escompteur, enfin toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. Le bagne ne va pas sans l'argousin, vous n'imagineriez pas l'un sans l'autre. L'embonpoint blafard de cette petite femme est le produit de cette vie, comme le typhus est la consйquence des exhalaisons d'un hфpital. Son jupon de laine tricotйe, qui dйpasse sa premiиre jupe faite avec une vieille robe, et dont la ouate s'йchappe par les fentes de l'йtoffe lйzardйe, rйsume le salon, la salle а manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les pensionnaires. Quand elle est lа, ce spectacle est complet. Agйe d'environ cinquante ans, madame Vauquer ressemble а toutes les femmes qui ont eu des malheurs. Elle a l'oeil vitreux, l'air innocent d'une entremetteuse qui va se gendarmer pour se faire payer plus cher, mais d'ailleurs prкte а tout pour adoucir son sort, а livrer Georges ou Pichegru, si Georges ou Pichegru йtaient encore а livrer. Nйanmoins, elle est bonne femme au fond, disent les pensionnaires, qui la croient sans fortune en l'entendant geindre et tousser comme eux. Qu'avait йtй monsieur Vauquer? Elle ne s'expliquait jamais sur le dйfunt. Comment avait-il perdu sa fortune? Dans les malheurs, rйpondait-elle. Il s'йtait mal conduit envers elle, ne lui avait laissй que les yeux pour pleurer, cette maison pour vivre, et le droit de ne compatir а aucune infortune, parce que, disait-elle, elle avait souffert tout ce qu'il est possible de souffrir. En entendant trottiner sa maоtresse, la grosse Sylvie, la cuisiniиre, s'empressait de servir le dйjeuner des pensionnaires internes.

Gйnйralement les pensionnaires externes ne s'abonnaient qu'au dоner, qui coыtait trente francs par mois. A l'йpoque oщ cette histoire commence, les internes йtaient au nombre de sept. Le premier йtage contenait les deux meilleurs appartements de la maison. Madame Vauquer habitait le moins considйrable, et l'autre appartenait а madame Couture, veuve d'un Commissaire-Ordonnateur de la Rйpublique franзaise. Elle avait avec elle une trиs jeune personne, nommйe Victorine Taillefer, а qui elle servait de mиre. La pension de ces deux dames montait а dix-huit cents francs. Les deux appartements du second йtaient occupйs, l'un par un vieillard nommй Poiret; l'autre, par un homme вgй d'environ quarante ans, qui portait une perruque noire, se teignait les favoris, se disait ancien nйgociant, et s'appelait monsieur Vautrin. Le troisiиme йtage se composait de quatre chambres, dont deux йtaient louйes, l'une par une vieille fille nommйe mademoiselle Michonneau, l'autre par un ancien fabricant de vermicelles, de pвtes d'Italie et d'amidon, qui se laissait nommer le pиre Goriot. Les deux autres chambres йtaient destinйes aux oiseaux de passage, а ces infortunйs йtudiants qui, comme le pиre Goriot et mademoiselle Michonneau, ne pouvaient mettre que quarante-cinq francs par mois а leur nourriture et а leur logement; mais madame Vauquer souhaitait peu leur prйsence et ne les prenait que quand elle ne trouvait pas mieux: ils mangeaient trop de pain. En ce moment, l'une de ces deux chambres appartenait а un jeune homme venu des environs d'Angoulкme а Paris pour y faire son Droit, et dont la nombreuse famille se soumettait aux plus dures privations afin de lui envoyer douze cents francs par an. Eugиne de Rastignac, ainsi se nommait-il, йtait un de ces jeunes gens faзonnйs au travail par le malheur, qui comprennent dиs le jeune вge les espйrances que leurs parents placent en eux, et qui se prйparent une belle destinйe en calculant dйjа la portйe de leurs йtudes, et, les adaptant par avance au mouvement futur de la sociйtй, pour кtre les premiers а la pressurer. Sans ses observations curieuses et l'adresse avec laquelle il sut se produire dans les salons de Paris, ce rйcit n'eыt pas йtй colorй des tons vrais qu'il devra sans doute а son esprit sagace et а son dйsir de pйnйtrer les mystиres d'une situation йpouvantable, aussi soigneusement cachйe par ceux qui l'avaient crййe que par celui qui la subissait.

Au-dessus de ce troisiиme йtage йtaient un grenier а йtendre le linge et deux mansardes oщ couchaient un garзon de peine, nommй Christophe, et la grosse Sylvie, la cuisiniиre. Outre les sept pensionnaires internes, madame Vauquer avait, bon an, mal an, huit йtudiants en Droit ou en Mйdecine, et deux ou trois habituйs qui demeuraient dans le quartier, abonnйs tous pour le dоner seulement. La salle contenait а dоner dix-huit personnes et pouvait en admettre une vingtaine; mais le matin, il ne s'y trouvait que sept locataires dont la rйunion offrait pendant le dйjeuner l'aspect d'un repas de famille. Chacun descendait en pantoufles, se permettait des observations confidentielles sur la mise ou sur l'air des externes, et sur les йvйnements de la soirйe prйcйdente, en s'exprimant avec la confiance de l'intimitй. Ces sept pensionnaires йtaient les enfants gвtйs de madame Vauquer, qui leur mesurait avec une prйcision d'astronome les soins et les йgards, d'aprиs le chiffre de leurs pensions. Une mкme considйration affectait ces кtres rassemblйs par le hasard. Les deux locataires du second ne payaient que soixante-douze francs par mois. Ce bon marchй, qui ne se rencontre que dans le faubourg Saint-Marcel, entre la Bourbe et la Salpкtriиre, et auquel madame Couture faisait seule exception, annonce que ces pensionnaires devaient кtre sous le poids de malheurs plus ou moins apparents. Aussi le spectacle dйsolant que prйsentait l'intйrieur de cette maison se rйpйtait-il dans le costume de ses habituйs, йgalement dйlabrйs. Les hommes portaient des redingotes dont la couleur йtait devenue problйmatique, des chaussures comme il s'en jette au coin des bornes dans les quartiers йlйgants, du linge йlimй, des vкtements qui n'avaient plus que l'вme. Les femmes avaient des robes passйes reteintes, dйteintes, de vieilles dentelles raccommodйes, des gants glacйs par l'usage, des collerettes toujours rousses et des fichus йraillйs. Si tels йtaient les habits, presque tous montraient des corps solidement charpentйs, des constitutions qui avaient rйsistй aux tempкtes de la vie, des faces froides, dures, effacйes comme celles des йcus dйmonйtisйs. Les bouches flйtries йtaient armйes de dents avides. Ces pensionnaires faisaient pressentir des drames accomplis ou en action; non pas de ces drames jouйs а la lueur des rampes, entre des toiles peintes mais des drames vivants et muets, des drames glacйs qui remuaient chaudement le coeur, des drames continus.

La vieille demoiselle Michonneau gardait sur ses yeux fatiguйs un crasseux abat-jour en taffetas vert, cerclй par du fil d'archal qui aurait effarouchй l'ange de la Pitiй. Son chвle а franges maigres et pleurardes semblait couvrir un squelette, tant les formes qu'il cachait йtaient anguleuses. Quel acide avait dйpouillй cette crйature de ses formes fйminines? elle devait avoir йtй jolie et bien faite: йtait-ce le vice, le chagrin, la cupiditй? avait-elle trop aimй, avait-elle йtй marchande а la toilette, ou seulement courtisane? Expiait-elle les triomphes d'une jeunesse insolente au-devant de laquelle s'йtaient ruйs les plaisirs par une vieillesse que fuyaient les passants? Son regard blanc donnait froid, sa figure rabougrie menaзait. Elle avait la voix clairette d'une cigale criant dans son buisson aux approches de l'hiver. Elle disait avoir pris soin d'un vieux monsieur affectй d'un catarrhe а la vessie et abandonnй par ses enfants, qui l'avaient cru sans ressource. Ce vieillard lui avait lйguй mille francs de rente viagиre, pйriodiquement disputйs par les hйritiers, aux calomnies desquels elle йtait en butte. Quoique le jeu des passions eыt ravagй sa figure, il s'y trouvait encore certains vestiges d'une blancheur et d'une finesse dans le tissu qui permettaient de supposer que le corps conservait quelques restes de beautй.

Monsieur Poiret йtait une espиce de mйcanique. En l'apercevant s'йtendre comme une ombre grise le long d'une allйe au Jardin des Plantes, la tкte couverte d'une vieille casquette flasque, tenant а peine sa canne а pomme d'ivoire jauni dans sa main, laissant flotter les pans flйtris de sa redingote qui cachait mal une culotte presque vide, et des jambes en bas bleus qui flageolaient comme celles d'un homme ivre, montrant son gilet blanc sale et son jabot de grosse mousseline recroquevillйe qui s'unissait imparfaitement а sa cravate cordйe autour de son cou de dindon, bien des gens se demandaient si cette ombre chinoise appartenait а la race audacieuse des fils de Japhet qui papillonnent sur le boulevard Italien. Quel travail avait pu le ratatiner ainsi? quelle passion avait bistrй sa face bulbeuse, qui, dessinйe en caricature, aurait paru hors du vrai? Ce qu'il avait йtй? mais peut-кtre avait-il йtй employй au Ministиre de la Justice, dans le bureau oщ les exйcuteurs des hautes oeuvres envoient leurs mйmoires de frais, le compte des fournitures de voiles noirs pour les parricides, de son pour les paniers, de ficelle pour les couteaux. Peut-кtre avait-il йtй receveur а la porte d'un abattoir, ou sous-inspecteur de salubritй. Enfin, cet homme semblait avoir йtй l'un des вnes de notre grand moulin social, l'un de ces Ratons parisiens qui ne connaissent mкme pas leurs Bertrands, quelque pivot sur lequel avaient tournй les infortunes ou les saletйs publiques, enfin l'un de ces hommes dont nous disons, en les voyant: Il en faut pourtant comme зa. Le beau Paris ignore ces figures blкmes de souffrances morales ou physiques. Mais Paris est un vйritable ocйan. Jetez-y la sonde, vous n'en connaоtrez jamais la profondeur. Parcourez-le, dйcrivez-le! quelque soin que vous mettiez а le parcourir, а le dйcrire; quelque nombreux et intйressйs que soient les explorateurs de cette mer, il s'y rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque chose d'inouп, oubliй par les plongeurs littйraires. La Maison-Vauquer est une de ces monstruositйs curieuses.

Deux figures y formaient un contraste frappant avec la masse des pensionnaires et des habituйs. Quoique mademoiselle Victorine Taillefer eыt une blancheur maladive semblable а celle des jeunes filles attaquйes de chlorose, et qu'elle se rattachвt а la souffrance gйnйrale qui faisait le fond de ce tableau par une tristesse habituelle, par une contenance gкnйe, par un air pauvre et grкle, nйanmoins son visage n'йtait pas vieux, ses mouvements et sa voix йtaient agiles. Ce jeune malheur ressemblait а un arbuste aux feuilles jaunies, franchement plantй dans un terrain contraire. Sa physionomie roussвtre, ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince, exprimaient cette grвce que les poиtes modernes trouvaient aux statuettes du Moyen Age. Ses yeux gris mйlangйs de noir exprimaient une douceur, une rйsignation chrйtiennes. Ses vкtements simples, peu coыteux, trahissaient des formes jeunes. Elle йtait jolie par juxtaposition. Heureuse, elle eыt йtй ravissante: le bonheur est la poйsie des femmes, comme la toilette en est le fard. Si la joie d'un bal eыt reflйtй ses teintes rosйes sur ce visage pвle; si les douceurs d'une vie йlйgante eussent rempli, eussent vermillonnй ces joues dйjа lйgиrement creusйes; si l'amour eыt ranimй ces yeux tristes, Victorine aurait pu lutter avec les plus belles jeunes filles. Il lui manquait ce qui crйe une seconde fois la femme, les chiffons et les billets doux. Son histoire eыt fourni le sujet d'un livre. Son pиre croyait avoir des raisons pour ne pas la reconnaоtre, refusait de la garder prиs de lui, ne lui accordait que six cents francs par an, et avait dйnaturй sa fortune, afin de pouvoir la transmettre en entier а son fils. Parente йloignйe de la mиre de Victorine, qui jadis йtait venue mourir de dйsespoir chez elle, madame Couture prenait soin de l'orpheline comme de son enfant. Malheureusement la veuve du Commissaire-Ordonnateur des armйes de la Rйpublique ne possйdait rien au monde que son douaire et sa pension; elle pouvait laisser un jour cette pauvre fille, sans expйrience et sans ressources, а la merci du monde. La bonne femme menait Victorine а la messe tous les dimanches, а confesse tous les quinze jours, afin d'en faire а tout hasard une fille pieuse. Elle avait raison. Les sentiments religieux offraient un avenir а cet enfant dйsavouй, qui aimait son pиre, qui tous les ans s'acheminait chez lui pour y apporter le pardon de sa mиre; mais qui, tous les ans, se cognait contre la porte de la maison paternelle, inexorablement fermйe. Son frиre, son unique mйdiateur, n'йtait pas venu la voir une seule fois en quatre ans, et ne lui envoyait aucun secours. Elle suppliait Dieu de dessiller les yeux de son pиre, d'attendrir le coeur de son frиre, et priait pour eux sans les accuser. Madame Couture et madame Vauquer ne trouvaient pas assez de mots dans le dictionnaire des injures pour qualifier cette conduite barbare. Quand elles maudissaient ce millionnaire infвme, Victorine faisait entendre de douces paroles, semblables au chant du ramier blessй, dont le cri de douleur exprime encore l'amour.

Eugиne de Rastignac avait un visage tout mйridional, le teint blanc, des cheveux noirs, des yeux bleus. Sa tournure, ses maniиres, sa pose habituelle dйnotaient le fils d'une famille noble, oщ l'йducation premiиre n'avait comportй que des traditions de bon goыt. S'il йtait mйnager de ses habits, si les jours ordinaires il achevait d'user les vкtements de l'an passй, nйanmoins il pouvait sortir quelquefois mis comme l'est un jeune homme йlйgant. Ordinairement il portait une vieille redingote, un mauvais gilet, la mйchante cravate noire, flйtrie, mal nouйe de l'Etudiant, un pantalon а l'avenant et des bottes ressemelйes.

Entre ces deux personnages et les autres, Vautrin, l'homme de quarante ans, а favoris peints, servait de transition. Il йtait un de ces gens dont le peuple dit: Voilа un fameux gaillard! Il avait les йpaules larges, le buste bien dйveloppй, les muscles apparents, des mains йpaisses, carrйes et fortement marquйes aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayйe par des rides prйmaturйes, offrait des signes de duretй que dйmentaient ses maniиres souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaietй, ne dйplaisait point. Il йtait obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l'avait bientфt dйmontйe, rafistolйe, huilйe, limйe, remontйe, en disant: Зa me connaоt. " Il connaissait tout d'ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l'йtranger, les affaires, les hommes, les йvйnements, les lois, les hфtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait par trop, il lui offrait aussitфt ses services. Il avait prкtй plusieurs fois de l'argent а madame Vauquer et а quelques pensionnaires; mais ses obligйs seraient morts plutфt que de ne pas le lui rendre, tant, malgrй son air bonhomme, il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de rйsolution. A la maniиre dont il lanзait un jet de salive, il annonзait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d'une position йquivoque. Comme un juge sйvиre, son oeil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments. Ses moeurs consistaient а sortir aprиs le dйjeuner, а revenir pour dоner, а dйcamper pour toute la soirйe, et а rentrer vers minuit, а l'aide d'un passe-partout que lui avait confiй madame Vauquer. Lui seul jouissait de cette faveur. Mais aussi йtait-il au mieux avec la veuve, qu'il appelait maman en la saisissant par la taille, flatterie peu comprise! La bonne femme croyait la chose encore facile, tandis que Vautrin seul avait les bras assez longs pour presser cette pesante circonfйrence. Un trait de son caractиre йtait de payer gйnйreusement quinze francs par mois pour le gloria qu'il prenait au dessert. Des gens moins superficiels que ne l'йtaient ces jeunes gens emportйs par les tourbillons de la vie parisienne, ou ces vieillards indiffйrents а ce qui ne les touchait pas directement, ne se seraient pas arrкtйs а l'impression douteuse que leur causait Vautrin. Il savait ou devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait pйnйtrer ni ses pensйes ni ses occupations. Quoiqu'il eыt jetй son apparente bonhomie, sa constante complaisance et sa gaietй comme une barriиre entre les autres et lui, souvent il laissait percer l'йpouvantable profondeur de son caractиre. Souvent une boutade digne de Juvйnal, et par laquelle il semblait se complaire а bafouer les lois, а fouetter la haute sociйtй, а la convaincre d'inconsйquence avec elle-mкme, devait faire supposer qu'il gardait rancune а l'йtat social, et qu'il y avait au fond de sa vie un mystиre soigneusement enfoui.

Attirйe, peut-кtre а son insu, par la force de l'un ou par la beautй de l'autre, mademoiselle Taillefer partageait ses regards furtifs, ses pensйes secrиtes, entre ce quadragйnaire et le jeune йtudiant; mais aucun d'eux ne paraissait songer а elle, quoique d'un jour а l'autre le hasard pыt changer sa position et la rendre un riche parti. D'ailleurs aucune de ces personnes ne se donnait la peine de vйrifier si les malheurs allйguйs par l'une d'elles йtaient faux ou vйritables. Toutes avaient les unes pour les autres une indiffйrence mкlйe de dйfiance qui rйsultait de leurs situations respectives. Elles se savaient impuissantes а soulager leurs peines, et toutes avaient en se les contant йpuisй la coupe des condolйances. Semblables а de vieux йpoux, elles n'avaient plus rien а se dire. Il ne restait donc entre elles que les rapports d'une vie mйcanique, le jeu de rouages sans huile. Toutes devaient passer droit dans la rue devant un aveugle, йcouter sans йmotion le rйcit d'une infortune, et voir dans une mort la solution d'un problиme de misиre qui les rendait froides а la plus terrible agonie. La plus heureuse de ces вmes dйsolйes йtait madame Vauquer, qui trфnait dans cet hospice libre. Pour elle seule ce petit jardin, que le silence et le froid, le sec et l'humide faisaient vaste comme un steppe, йtait un riant bocage. Pour elle seule cette maison jaune et morne, qui sentait le vert-de-gris du comptoir, avait des dйlices. Ces cabanons lui appartenaient. Elle nourrissait ces forзats acquis а des peines perpйtuelles, en exerзant sur eux une autoritй respectйe. Oщ ces pauvres кtres auraient-ils trouvй dans Paris, au prix oщ elle les donnait, des aliments sains, suffisants, et un appartement qu'ils йtaient maоtres de rendre, sinon йlйgant ou commode, du moins propre et salubre? Se fыt-elle permis une injustice criante, la victime l'aurait supportйe sans se plaindre.

Une rйunion semblable devait offrir et offrait en petit les йlйments d'une sociйtй complиte. Parmi les dix-huit convives il se rencontrait, comme dans les collиges, comme dans le monde, une pauvre crйature rebutйe, un souffre-douleur sur qui pleuvaient les plaisanteries. Au commencement de la seconde annйe, cette figure devint pour Eugиne de Rastignac la plus saillante de toutes celles au milieu desquelles il йtait condamnй а vivre encore pendant deux ans. Ce Patiras йtait l'ancien vermicellier, le pиre Goriot, sur la tкte duquel un peintre aurait, comme l'historien, fait tomber toute la lumiиre du tableau. Par quel hasard ce mйpris а demi haineux, cette persйcution mйlangйe de pitiй, ce non-respect du malheur avaient-ils frappй le plus ancien pensionnaire? Y avait-il donnй lieu par quelques-uns de ces ridicules ou de ces bizarreries que l'on pardonne moins qu'on ne pardonne des vices? Ces questions tiennent de prиs а bien des injustices sociales. Peut-кtre est-il dans la nature humaine de tout faire supporter а qui souffre tout par humilitй vraie, par faiblesse ou par indiffйrence. N'aimons-nous pas tous а prouver notre force aux dйpens de quelqu'un ou de quelque chose? L'кtre le plus dйbile, le gamin sonne а toutes les portes quand il gиle, ou se glisse pour йcrire son nom sur un monument vierge.

Le pиre Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'йtait retirй chez madame Vauquer, en 1813, aprиs avoir quittй les affaires. Il y avait d'abord pris l'appartement occupй par madame Couture, et donnait alors douze cents francs de pension, en homme pour qui cinq louis de plus ou de moins йtaient une bagatelle. Madame Vauquer avait rafraоchi les trois chambres de cet appartement moyennant une indemnitй prйalable qui paya, dit-on, la valeur d'un mйchant ameublement composй de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois verni couverts en velours d'Utrecht, de quelques peintures а la colle, et de papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut-кtre l'insouciante gйnйrositй que mit а se laisser attraper le pиre Goriot, qui vers cette йpoque йtait respectueusement nommй monsieur Goriot, le fit-elle considйrer comme un imbйcile qui ne connaissait rien aux affaires. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau magnifique du nйgociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Madame Vauquer avait admirй dix-huit chemises de demi-hollande, dont la finesse йtait d'autant plus remarquable que le vermicellier portait sur son jabot dormant deux йpingles unies par une chaоnette, et dont chacune йtait montйe d'un gros diamant. Habituellement vкtu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour un gilet de piquй blanc, sous lequel fluctuait son ventre piriforme et proйminent, qui faisait rebondir une lourde chaоne d'or garnie de breloques. Sa tabatiиre, йgalement en or, contenait un mйdaillon plein de cheveux qui le rendaient en apparence coupable de quelques bonnes fortunes. Lorsque son hфtesse l'accusa d'кtre un galantine il laissa errer sur ses lиvres le gai sourire du bourgeois dont on a flattй le dada. Ses ormoires (il prononзait ce mot а la maniиre du menu peuple) furent remplies par la nombreuse argenterie de son mйnage. Les yeux de la veuve s'allumиrent quand elle l'aida complaisamment а dйballer et ranger les louches, les cuillers а ragoыt, les couverts, les huiliers, les sauciиres, plusieurs plats, des dйjeuners en vermeil, enfin des piиces plus ou moins belles, pesant un certain nombre de marcs, et dont il ne voulait pas se dйfaire. Ces cadeaux lui rappelaient les solennitйs de sa vie domestique. Ceci, dit-il а madame Vauquer en serrant un plat et une petite йcuelle dont le couvercle reprйsentait deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier prйsent que m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire. Pauvre bonne! elle y avait consacrй ses йconomies de demoiselle. Voyez-vous, madame? j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles que de me sйparer de cela. Dieu merci! je pourrai prendre dans cette йcuelle mon cafй tous les matins durant le reste de mes jours. Je ne suis pas а plaindre, j'ai sur la planche du pain de cuit pour longtemps. " Enfin, madame Vauquer avait bien vu, de son oeil de pie, quelques inscriptions sur le Grand Livre qui, vaguement additionnйes, pouvaient faire а cet excellent Goriot un revenu d'environ huit а dix mille francs. Dиs ce jour, madame Vauquer, nйe de Conflans, qui avait alors quarante-huit ans effectifs et n'en acceptait que trente-neuf, eut des idйes. Quoique le larmier des yeux de Goriot fыt retournй, gonflй, pendant, ce qui l'obligeait а les essuyer assez frйquemment, elle lui trouva l'air agrйable et comme il faut. D'ailleurs son mollet charnu, saillant, pronostiquait, autant que son long nez carrй, des qualitйs morales auxquelles paraissait tenir la veuve, et que confirmait la face lunaire et naпvement niaise du bonhomme. Ce devait кtre une bкte solidement bвtie, capable de dйpenser tout son esprit en sentiment. Ses cheveux en ailes de pigeon, que le coiffeur de l'Ecole Polytechnique vint lui poudrer tous les matins, dessinaient cinq pointes sur son front bas, et dйcoraient bien sa figure. Quoique un peu rustaud, il йtait si bien tirй а quatre йpingles, il prenait si richement en tabac, il le humait en homme si sыr de toujours avoir sa tabatiиre pleine de macouba, que le jour oщ monsieur Goriot s'installa chez elle, madame Vauquer se coucha le soir en rфtissant, comme une perdrix dans sa barde, au feu du dйsir qui la saisit de quitter le suaire de Vauquer pour renaоtre en Goriot. Se marier, vendre sa pension, donner le bras а cette fine fleur de bourgeoisie, devenir une dame notable dans le quartier, y quкter pour les indigents, faire de petites parties le dimanche а Choisy, Soissy, Gentilly; aller au spectacle а sa guise, en loge, sans attendre les billets d'auteur que lui donnaient quelques-uns de ses pensionnaires, au mois de juillet: elle rкva tout l'Eldorado des petits mйnages parisiens. Elle n'avait avouй а personne qu'elle possйdait quarante mille francs amassйs sou а sou. Certes elle se croyait, sous le rapport de la fortune, un parti sortable. " Quant au reste, je vaux bien le bonhomme! " se dit-elle ne se retournant dans son lit, comme pour s'attester а elle-mкme des charmes que la grosse Sylvie trouvait chaque matin moulйs en creux.

Dиs ce jour, pendant environ trois mois, la veuve Vauquer profita du coiffeur de monsieur Goriot, et fit quelques frais de toilette, excusйs par la nйcessitй de donner а sa maison un certain dйcorum en harmonie avec les personnes honorables qui la frйquentaient. Elle s'intrigua beaucoup pour changer le personnel de ses pensionnaires, en affichant la prйtention de n'accepter dйsormais que les gens les plus distinguйs sous tous les rapports. Un йtranger se prйsentait-il, elle lui vantait la prйfйrence que monsieur Goriot, un des nйgociants les plus notables et les plus respectables de Paris, lui avait accordйe. Elle distribua des prospectus en tкte desquels se lisait: MAISON-VAUQUER. " C'йtait, disait-elle, une des plus anciennes et des plus estimйes pensions bourgeoises du pays latin. Il y existait une vue des plus agrйables sur la vallйe des Gobelins (on l'apercevait du troisiиme йtage), et un joli jardin, au bout duquel S'ETENDAIT une ALLEE de tilleuls. " Elle y parlait du bon air et de la solitude. Ce prospectus lui amena madame la comtesse de l'Ambermesnil, femme de trente-six ans, qui attendait la fin de la liquidation et le rиglement d'une pension qui lui йtait due, en qualitй de veuve d'un gйnйral mort sur les champs de bataille. Madame Vauquer soigna sa table, fit du feu dans les salons pendant prиs de six mois, et tint si bien les promesses de son prospectus, qu'elle y mit du sien. Aussi la comtesse disait-elle а madame Vauquer, en l'appelant chиre amie, qu'elle lui procurerait la baronne de Vaumerland et la veuve du colonel comte Picquoiseau, deux de ses amies, qui achevaient au Marais leur terme dans une pension plus coыteuse que ne l'йtait la Maison-Vauquer. Ces dames seraient d'ailleurs fort а leur aise quand les Bureaux de la Guerre auraient fini leur travail. " Mais, disait-elle, les Bureaux ne terminent rien. " Les deux veuves montaient ensemble aprиs le dоner dans la chambre de madame Vauquer, et y faisaient de petites causettes en buvant du cassis et mangeant des friandises rйservйes pour la bouche de la maоtresse. Madame de l'Ambermesnil approuva beaucoup les vues de son hфtesse sur le Goriot, vues excellentes, qu'elle avait d'ailleurs devinйes dиs le premier jour; elle le trouvait un homme parfait.

- Ah! ma chиre dame, un homme sain comme mon oeil, lui disait la veuve, un homme parfaitement conservй, et qui peut donner encore bien de l'agrйment а une femme.

La comtesse fit gйnйreusement des observations а madame Vauquer sur sa mise, qui n'йtait pas en harmonie avec ses prйtentions. " Il faut vous mettre sur le pied de guerre ", lui dit-elle. Aprиs bien des calculs, les deux veuves allиrent ensemble au Palais-Royal, oщ elles achetиrent, aux Galeries de Bois, un chapeau а plumes et un bonnet. La comtesse entraоna son amie au magasin de La Petite Jeannette, oщ elles choisirent une robe et une йcharpe. Quand ces munitions furent employйes, et que la veuve fut sous les armes, elle ressembla parfaitement а l'enseigne du Boeuf а la mode. Nйanmoins elle se trouva si changйe а son avantage, qu'elle se crut l'obligйe de la comtesse, et, quoique peu donnante, elle la pria d'accepter un chapeau de vingt francs. Elle comptait, а la vйritй, lui demander le service de sonder Goriot et de la faire valoir auprиs de lui. Madame de l'Ambermesnil se prкta fort amicalement а ce manиge, et cerna le vieux vermicellier avec lequel elle rйussit а avoir une confйrence; mais aprиs l'avoir trouvй pudibond, pour ne pas dire rйfractaire aux tentatives que lui suggйra son dйsir particulier de le sйduire pour son propre compte, elle sortit rйvoltйe de sa grossiиretй.

- Mon ange, dit-elle а sa chиre amie, vous ne tirerez rien de cet homme-lа! il est ridiculement dйfiant, c'est un grippe-sou, une bкte, un sot, qui ne vous causera que du dйsagrйment.

Il y eut entre monsieur Goriot et madame de l'Ambermesnil des choses telles que la comtesse ne voulut mкme plus se trouver avec lui. Le lendemain, elle partit en oubliant de payer six mois de pension, et en laissant une dйfroque prisйe cinq francs. Quelque вpretй que madame Vauquer mоt а ses recherches, elle ne put obtenir aucun renseignement dans Paris sur la comtesse de l'Ambermesnil. Elle parlait souvent de cette dйplorable affaire, en se plaignant de son trop de confiance, quoiqu'elle fыt plus mйfiante que ne l'est une chatte; mais elle ressemblait а beaucoup de personnes qui se dйfient de leurs proches, et se livrent au premier venu. Fait moral, bizarre, mais vrai, dont la racine est facile а trouver dans le coeur humain. Peut-кtre certaines gens n'ont-ils plus rien а gagner auprиs des personnes avec lesquelles ils vivent; aprиs leur avoir montrй le vide de leur вme, ils se sentent secrиtement jugйs par elles avec une sйvйritй mйritйe; mais, йprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou dйvorйs par l'envie de paraоtre possйder les qualitйs qu'ils n'ont pas, ils espиrent surprendre l'estime ou le coeur de ceux qui leur sont йtrangers, au risque d'en dйchoir un jour. Enfin il est des individus nйs mercenaires qui ne font aucun bien а leurs amis ou а leurs proches, parce qu'ils le doivent; tandis qu'en rendant service а des inconnus, ils en recueillent un gain d'amour-propre: plus le cercle de leurs affections est prиs d'eux, moins ils aiment; plus il s'йtend, plus serviables ils sont. Madame Vauquer tenait sans doute de ces deux natures, essentiellement mesquines, fausses, exйcrables.

- Si j'avais йtй ici, lui disait alors Vautrin, ce malheur ne vous serait pas arrivй! je vous aurais joliment dйvisagй cette farceuse-lа. Je connais leurs frimousses.

Comme tous les esprits rйtrйcis, madame Vauquer avait l'habitude de ne pas sortir du cercle des йvйnements, et de ne pas juger leurs causes. Elle aimait а s'en prendre а autrui de ses propres fautes. Quand cette perte eut lieu, elle considйra l'honnкte vermicellier comme le principe de son infortune, et commenзa dиs lors, disait-elle, а se dйgriser sur son compte. Lorsqu'elle eut reconnu l'inutilitй de ses agaceries et de ses frais de reprйsentation, elle ne tarda pas а en deviner la raison. Elle s'aperзut alors que son pensionnaire avait dйjа, selon son expression, ses allures. Enfin il lui fut prouvй que son espoir si mignonnement caressй reposait sur une base chimйrique, et qu'elle ne tirerait jamais rien de cet homme-lа, suivant le mot йnergique de la comtesse, qui paraissait кtre une connaisseuse. Elle alla nйcessairement plus loin en aversion qu'elle n'йtait allйe dans son amitiй. Sa haine ne fut pas en raison de son amour, mais de ses espйrances trompйes. Si le coeur humain trouve des repos en montant les hauteurs de l'affection, il s'arrкte rarement sur la pente rapide des sentiments haineux. Mais monsieur Goriot йtait son pensionnaire, la veuve fut donc obligйe de rйprimer les explosions de son amour-propre blessй, d'enterrer les soupirs que lui causa cette dйception, et de dйvorer ses dйsirs de vengeance, comme un moine vexй par son prieur. Les petits esprits satisfont leurs sentiments, bons ou mauvais, par des petitesses incessantes. La veuve employa sa malice de femme а inventer de sourdes persйcutions contre sa victime. Elle commenзa par retrancher les superfluitйs introduites dans sa pension. " Plus de cornichons, plus d'anchois: c'est des duperies! " dit-elle а Sylvie, le matin oщ elle rentra dans son ancien programme. Monsieur Goriot йtait un homme frugal, chez qui la parcimonie nйcessaire aux gens qui font eux-mкmes leur fortune йtait dйgйnйrйe en habitude. La soupe, le bouilli, un plat de lйgumes, avaient йtй, devaient toujours кtre son dоner de prйdilection. Il fut donc bien difficile а madame Vauquer de tourmenter son pensionnaire, de qui elle ne pouvait en rien froisser les goыts. Dйsespйrйe de rencontrer un homme inattaquable, elle se mit а le dйconsidйrer, et fit ainsi partager son aversion pour Goriot par ses pensionnaires, qui, par amusement, servirent ses vengeances. Vers la fin de la premiиre annйe, la veuve en йtait venue а un tel degrй de mйfiance, qu'elle se demandait pourquoi ce nйgociant, riche de sept а huit mille livres de rente, qui possйdait une argenterie superbe et des bijoux aussi beaux que ceux d'une fille entretenue, demeurait chez elle, en lui payant une pension si modique relativement а sa fortune. Pendant la plus grande partie de cette premiиre annйe, Goriot avait souvent dоnй dehors une ou deux fois par semaine; puis, insensiblement, il en йtait arrivй а ne plus dоner en ville que deux fois par mois. Les petites parties fines du sieur Goriot convenaient trop bien aux intйrкts de madame Vauquer pour quelle ne fыt pas mйcontente de l'exactitude progressive avec laquelle son pensionnaire prenait ses repas chez elle. Ces changements furent attribuйs autant а une lente diminution de fortune qu'au dйsir de contrarier son hфtesse. Une des plus dйtestables habitudes de ces esprits lilliputiens est de supposer leurs petitesses chez les autres. Malheureusement, а la fin de la deuxiиme annйe, monsieur Goriot justifia les bavardages dont il йtait l'objet, en demandant а madame Vauquer de passer au second йtage, et de rйduire sa pension а neuf cents francs. Il eut besoin d'une si stricte йconomie qu'il ne fit plus de feu chez lui pendant l'hiver. La veuve Vauquer voulut кtre payйe d'avance; а quoi consentit monsieur Goriot, que dиs lors elle nomma le pиre Goriot. Ce fut а qui devinerait les causes de cette dйcadence. Exploration difficile! Comme l'avait dit la fausse comtesse, le pиre Goriot йtait un sournois, un taciturne. Suivant la logique des gens а tкte vide, tous indiscrets parce qu'ils n'ont que des riens а dire, ceux qui ne parlent pas de leurs affaires en doivent faire de mauvaises. Ce nйgociant si distinguй devint donc un fripon, ce galantin fut un vieux drфle. Tantфt, selon Vautrin, qui vint vers cette йpoque habiter la Maison-Vauquer, le pиre Goriot йtait un homme qui allait а la Bourse et qui, suivant une expression assez йnergique de la langue financiиre, carottait sur les rentes aprиs s'y кtre ruinй. Tantфt c'йtait un de ces petits joueurs qui vont hasarder et gagner tous les soirs dix francs au jeu. Tantфt on en faisait un espion attachй а la haute police; mais Vautrin prйtendait qu'il n'йtait pas assez rusй pour en кtre. Le pиre Goriot йtait encore un avare qui prкtait а la petite semaine, un homme qui nourrissait des numйros а la loterie. On en faisait tout ce que le vice, la honte, l'impuissance engendrent de plus mystйrieux. Seulement, quelque ignobles que fussent sa conduite ou ses vices, l'aversion qu'il inspirait n'allait pas jusqu'а le faire bannir: il payait sa pension. Puis il йtait utile, chacun essayait sur lui sa bonne ou mauvaise humeur par des plaisanteries ou par des bourrades. L'opinion qui paraissait plus probable, et qui fut gйnйralement adoptйe, йtait celle de madame Vauquer. А l'entendre, cet homme si bien conservй, sain comme son oeil et avec lequel on pourrait avoir encore beaucoup d'agrйment, йtait un libertin qui avait des goыts йtranges. Voici sur quels faits la veuve Vauquer appuyait ses calomnies. Quelques mois aprиs le dйpart de cette dйsastreuse comtesse qui avait su vivre pendant six mois а ses dйpens, un matin, avant de se lever, elle entendit dans son escalier le froufrou d'une robe de soie et le pas mignon d'une femme jeune et lйgиre qui filait chez Goriot, dont la porte s'йtait intelligemment ouverte. Aussitфt la grosse Sylvie vint dire а sa maоtresse qu'une fille trop jolie pour кtre honnкte, mise comme une divinitй, chaussйe en brodequins de prunelle qui n'йtaient pas crottйs, avait glissй comme une anguille de la rue jusqu'а la cuisine, et lui avait demandй l'appartement de monsieur Goriot. Madame Vauquer et sa cuisiniиre se mirent aux йcoutes, et surprirent plusieurs mots tendrement prononcйs pendant la visite, qui dura quelque temps. Quand monsieur Goriot reconduisit sa dame, la grosse Sylvie prit aussitфt son panier, et feignit d'aller au marchй, pour suivre le couple amoureux.

- Madame, dit-elle а sa maоtresse en revenant, il faut que monsieur Goriot soit diantrement riche tout de mкme, pour les mettre sur ce pied-lа. Figurez-vous qu'il y avait au coin de l'estrapade un superbe йquipage dans lequel elle est montйe.

Pendant le dоner, madame Vauquer alla tirer un rideau pour empкcher que Goriot ne fыt incommodй par le soleil dont un rayon lui tombait sur les yeux.

- Vous кtes aimй des belles, monsieur Goriot, le soleil vous cherche, dit-elle en faisant allusion а la visite qu'il avait reзue. Peste! vous avez bon goыt, elle йtait bien jolie.

- C'йtait ma fille, dit-il avec une sorte d'orgueil dans lequel les pensionnaires voulurent voir la fatuitй d'un vieillard qui garde les apparences.

Un mois aprиs cette visite, monsieur Goriot en reзut une autre. Sa fille qui, la premiиre fois, йtait venue en toilette du matin, vint aprиs le dоner et habillйe comme pour aller dans le monde! Les pensionnaires, occupйs а causer dans le salon, purent voir en elle une jolie blonde, mince de taille, gracieuse, et beaucoup trop distinguйe pour кtre la fille d'un pиre Goriot.

- Et de deux! dit la grosse Sylvie, qui ne la reconnut pas.

Quelques jours aprиs, une autre fille, grande et bien faite, brune, а cheveux noirs et а l'oeil vif, demanda monsieur Goriot.

- Et de trois! dit Sylvie.

Cette seconde fille, qui la premiиre fois йtait aussi venue voir son pиre le matin, vint quelques jours aprиs, le soir, en toilette de bal et en voiture.

- Et de quatre! dirent madame Vauquer et la grosse Sylvie, qui ne reconnurent dans cette grande dame aucun vestige de la fille simplement mise le matin oщ elle fit sa premiиre visite.

Goriot payait encore douze cents francs de pension. Madame Vauquer trouva tout naturel qu'un homme riche eыt quatre ou cinq maоtresses, et le trouva mкme fort adroit de les faire passer pour ses filles. Elle ne se formalisa point de ce qu'il les mandait dans la Maison-Vauquer. Seulement, comme ces visites lui expliquaient l'indiffйrence de son pensionnaire а son йgard, elle se permit, au commencement de la deuxiиme annйe, de l'appeler vieux matou. Enfin, quand son pensionnaire tomba dans les neuf cents francs, elle lui demanda fort insolemment ce qu'il comptait faire de sa maison, en voyant descendre une de ces dames. Le pиre Goriot lui rйpondit que cette dame йtait sa fille; aоnйe.

- Vous en avez donc trente-six, des filles? dit aigrement madame Vauquer.

- Je n'en ai que deux, rйpliqua le pensionnaire avec la douceur d'un homme ruinй qui arrive а toutes les docilitйs de la misиre.

Vers la fin de la troisiиme annйe, le pиre Goriot rйduisit encore ses dйpenses, en montant au troisiиme йtage et en se mettant а quarante-cinq francs de pension par mois. Il se passa de tabac, congйdia son perruquier et ne mit plus de poudre. Quand le pиre Goriot parut pour la premiиre fois sans кtre poudrй, son hфtesse laissa йchapper une exclamation de surprise en apercevant la couleur de ses cheveux, ils йtaient d'un gris sale et verdвtre. Sa physionomie, que des chagrins secrets avaient insensiblement rendue plus triste de jour en jour, semblait la plus dйsolйe de toutes celles qui garnissaient la table. Il n'y eut alors plus aucun doute. Le pиre Goriot йtait un vieux libertin dont les yeux n'avaient йtй prйservйs de la maligne influence des remиdes nйcessitйs par ses maladies que par l'habiletй d'un mйdecin. La couleur dйgoыtante de ses cheveux provenait de ses excиs et des drogues qu'il avait prises pour les continuer. L'йtat physique et moral du bonhomme donnait raison а ces radotages. Quand son trousseau fut usй, il acheta du calicot а quatorze sous l'aune pour remplacer son beau linge. Ses diamants, sa tabatiиre d'or, sa chaоne, ses bijoux, disparurent un а un. Il avait quittй l'habit bleu-barbeau, tout son costume cossu, pour porter, йtй comme hiver, une redingote de drap marron grossier, un gilet en poil de chиvre, et un pantalon gris en cuir de laine. Il devint progressivement maigre; ses mollets tombиrent; sa figure, bouffie par le contentement d'un bonheur bourgeois, se vida dйmesurйment; son front se plissa, sa mвchoire se dessina. Durant la quatriиme annйe de son йtablissement rue Neuve-Sainte-Geneviиve, il ne se ressemblait plus. Le bon vermicellier de soixante-deux ans qui ne paraissait pas en avoir quarante, le bourgeois gros et gras, frais de bкtise, dont la tenue йgrillarde rйjouissait les passants, qui avait quelque chose de jeune dans le sourire, semblait кtre un septuagйnaire hйbйtй, vacillant, blafard. Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris-de-fer, ils avaient pвli, ne larmoyaient plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. Aux uns, il faisait horreur; aux autres, il faisait pitiй. De jeunes йtudiants en Mйdecine, ayant remarquй l'abaissement de sa lиvre infйrieure et mesurй le sommet de son angle facial, le dйclarиrent atteint de crйtinisme, aprиs l'avoir longtemps houspillй sans en rien tirer. Un soir, aprиs le dоner, madame Vauquer lui ayant dit en maniиre de raillerie: " Eh bien! elles ne viennent donc plus vous voir, vos filles? " en mettant en doute sa paternitй, le pиre Goriot tressaillit comme si son hфtesse l'eыt piquй avec un fer.

- Elles viennent quelquefois, rйpondit-il d'une voix йmue.

- Ah! ah! vous les voyez encore quelquefois! s'йcriиrent les йtudiants. Bravo, pиre Goriot!

Mais le vieillard n'entendit pas les plaisanteries que sa rйponse lui attirait, il йtait retombй dans un йtat mйditatif que ceux qui l'observaient superficiellement prenaient pour un engourdissement sйnile dы а son dйfaut d'intelligence. S'ils l'avaient bien connu, peut-кtre auraient-ils йtй vivement intйressйs par le problиme que prйsentait sa situation physique et morale; mais rien n'йtait plus difficile. Quoiqu'il fыt aisй de savoir si Goriot avait rйellement йtй vermicelier, et quel йtait le chiffre de sa fortune, les vieilles gens dont la curiositй s'йveilla sur son compte ne sortaient pas du quartier et vivaient dans la pension comme des huоtres sur un rocher. Quant aux autres personnes, l'entraоnement particulier de la vie parisienne leur faisait oublier, en sortant de la rue Neuve-Sainte-Geneviиve, le pauvre vieillard dont ils se moquaient. Pour ces esprits йtroits, comme pour ces jeunes gens insouciants, la sиche misиre du pиre Goriot et sa stupide attitude йtaient incompatibles avec une fortune et une capacitй quelconques. Quant aux femmes qu'il nommait ses filles, chacun partageait l'opinion de madame Vauquer, qui disait, avec la logique sйvиre que l'habitude de tout supposer donne aux vieilles femmes occupйes а bavarder pendant leurs soirйes: " Si le pиre Goriot avait des filles aussi riches que paraissaient l'кtre toutes les dames qui sont venues le voir, il ne serait pas dans ma maison, au troisiиme, а quarante-cinq francs par mois, et n'irait pas vкtu comme un pauvre. " Rien ne pouvait dйmentir ces inductions. Aussi, vers la fin du mois de novembre 1819, йpoque а laquelle йclata ce drame, chacun dans la pension avait-il des idйes arrкtйes sur le pauvre vieillard. Il n'avait jamais eu ni fille ni femme; l'abus des plaisirs en faisait un colimaзon, un mollusque anthropomorphe а classer dans les Casquettiferes, disait un employй au Musйum, un des habituйs а cachet. Poiret йtait un aigle, un gentleman auprиs de Goriot. Poiret parlait, raisonnait, rйpondait, il ne disait rien, а la vйritй, en parlant, raisonnant ou rйpondant, car il avait l'habitude de rйpйter en d'autres termes ce que les autres disaient; mais il contribuait а la conversation, il йtait vivant, il paraissait sensible; tandis que le pиre Goriot, disait encore l'employй au Musйum, йtait constamment а zйro de Rйaumur.

Eugиne de Rastignac йtait revenu dans une disposition d'esprit que doivent avoir connue les jeunes gens supйrieurs, ou ceux auxquels une position difficile communique momentanйment les qualitйs des hommes d'йlite. Pendant sa premiиre annйe de sйjour а Paris, le peu de travail que veulent les premiers grades а prendre dans la Facultй l'avait laissй libre de goыter les dйlices visibles du Paris matйriel. Un йtudiant n'a pas trop de temps s'il veut connaоtre le rйpertoire de chaque thйвtre, йtudier les issues du labyrinthe parisien, savoir les usages, apprendre la langue et s'habituer aux plaisirs particuliers de la capitale; fouiller les bons et les mauvais endroits, suivre les cours qui amusent, inventorier les richesses des musйes. Un йtudiant se passionne alors pour des niaiseries qui lui paraissent grandioses. Il a son grand homme, un professeur du Collиge de France, payй pour se tenir а la hauteur de son auditoire. Il rehausse sa cravate et se pose pour la femme des premiиres galeries de l'Opйra-Comique. Dans ces initiations successives, il se dйpouille de son aubier, agrandit l'horizon de sa vie, et finit par concevoir la superposition des couches humaines qui composent la sociйtй. S'il a commencй par admirer les voitures au dйfilй des Champs-Elysйes par un beau soleil, il arrive bientфt а les envier. Eugиne avait subi cet apprentissage а son insu, quand il partit en vacances, aprиs avoir йtй reзu bachelier en Lettres et bachelier en Droit. Ses illusions d'enfance, ses idйes de province avaient disparu. Son intelligence modifiйe, son ambition exaltйe lui firent voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de la famille. Son pиre, sa mиre, ses deux frиres, ses deux soeurs, et une tante dont la fortune consistait en pensions, vivaient sur la petite terre de Rastignac. Ce domaine d'un revenu d'environ trois mille francs йtait soumis а l'incertitude qui rйgit le produit tout industriel de la vigne, et nйanmoins il fallait en extraire chaque annйe douze cents francs pour lui. L'aspect de cette constante dйtresse qui lui йtait gйnйreusement cachйe, la comparaison qu'il fut forcй d'йtablir entre ses soeurs, qui lui semblaient si belles dans son enfance, et les femmes de Paris, qui lui avaient rйalisй le type d'une beautй rкvйe, l'avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait sur lui, la parcimonieuse attention avec laquelle il vit serrer les plus minces productions, la boisson faite pour sa famille avec les marcs de pressoir, enfin une foule de circonstances inutiles а consigner ici, dйcuplиrent son dйsir de parvenir et lui donnиrent soif des distinctions. Comme il arrive aux вmes grandes, il voulut ne rien devoir qu'а son mйrite. Mais son esprit йtait йminemment mйridional; а l'exйcution, ses dйterminations devaient donc кtre frappйes de ces hйsitations qui saisissent les jeunes gens quand ils se trouvent en pleine mer, sans savoir ni de quel cфtй diriger leurs forces, ni sous quel angle enfler leurs voiles. Si d'abord il voulut se jeter а corps perdu dans le travail, sйduit bientфt par la nйcessitй de se crйer des relations, il remarqua combien les femmes ont d'influence sur la vie sociale, et avisa soudain а se lancer dans le monde, afin d'y conquйrir des protectrices: devaient-elles manquer а un jeune homme ardent et spirituel dont l'esprit et l'ardeur йtaient rehaussйs par une tournure йlйgante et par une sorte de beautй nerveuse а laquelle les femmes se laissent prendre volontiers? Ces idйes l'assaillirent au milieu des champs, pendant les promenades que jadis il faisait gaiement avec ses soeurs, qui le trouvиrent bien changй. Sa tante, madame de Marcillac, autrefois prйsentйe а la Cour, y avait connu les sommitйs aristocratiques. Tout а coup le jeune ambitieux reconnut, dans les souvenirs dont sa tante l'avait si souvent bercй, les йlйments de plusieurs conquкtes sociales, au moins aussi importantes que celles qu'il entreprenait а l'Ecole de Droit; il la questionna sur les liens de parentй qui pouvaient encore se renouer. Aprиs avoir secouй les branches de l'arbre gйnйalogique, la vieille dame estima que, de toutes les personnes qui pouvaient servir son neveu parmi la gent йgoпste des parents riches, madame la vicomtesse de Beausйant serait la moins rйcalcitrante. Elle йcrivit а cette jeune femme une lettre dans l'ancien style, et la remit а Eugиne, en lui disant que, s'il rйussissait auprиs de la vicomtesse, elle lui ferait retrouver ses autres parents. Quelques jours aprиs son arrivйe, Rastignac envoya la lettre de sa tante а madame de Beausйant. La vicomtesse rйpondit par une invitation de bal pour le lendemain.

Telle йtait la situation gйnйrale de la pension bourgeoise а la fin du mois de novembre 1819. Quelques jours plus tard, Eugиne, aprиs кtre allй au bal de madame de Beausйant, rentra vers deux heures dans la nuit. Afin de regagner le temps perdu, le courageux йtudiant s'йtait promis, en dansant, de travailler jusqu'au matin. Il allait passer la nuit pour la premiиre fois au milieu de ce silencieux quartier, car il s'йtait mis sous le charme d'une fausse йnergie en voyant les splendeurs du monde. Il n'avait pas dоnй chez madame Vauquer. Les pensionnaires purent donc croire qu'il ne reviendrait du bal que le lendemain matin au petit jour, comme il йtait quelquefois rentrй des fкtes du Prado ou des bals de l'Odйon, en crottant ses bas de soie et gauchissant ses escarpins. Avant de mettre les verrous а la porte, Christophe l'avait ouverte pour regarder dans la rue. Rastignac se prйsenta dans ce moment, et put monter а sa chambre sans faire de bruit, suivi de Christophe qui en faisait beaucoup. Eugиne se dйshabilla, se mit en pantoufles, prit une mйchante redingote, alluma son feu de mottes, et se prйpara lestement au travail, en sorte que Christophe couvrit encore par le tapage de ses gros souliers les apprкts peu bruyants du jeune homme. Eugиne resta pensif pendant quelques moments avant de se plonger dans ses livres de Droit. Il venait de reconnaоtre en madame la vicomtesse de Beausйant l'une des reines de la mode а Paris, et dont la maison passait pour кtre la plus agrйable du faubourg Saint-Germain. Elle йtait d'ailleurs, et par son nom et par sa fortune, l'une des sommitйs du monde aristocratique. Grвce а sa tante de Marcillac, le pauvre йtudiant avait йtй bien reзu dans cette maison, sans connaоtre l'йtendue de cette faveur. Etre admis dans ces salons dorйs йquivalait а un brevet de haute noblesse. En se montrant dans cette sociйtй, la plus exclusive de toutes, il avait conquis le droit d'aller partout. Ebloui par cette brillante assemblйe, ayant а peine йchangй quelques paroles avec la vicomtesse, Eugиne s'йtait contentй de distinguer, parmi la foule des dйitйs parisiennes qui se pressaient dans ce raout, une de ces femmes que doit adorer tout d'abord un jeune homme. La comtesse Anastasie de Restaud, grande et bien faite, passait pour avoir l'une des plus jolies tailles de Paris. Figurez-vous de grands yeux noirs, une main magnifique, un pied bien dйcoupй, du feu dans les mouvements, une femme que le marquis de Ronquerolles nommait un cheval de pur sang. Cette finesse de nerfs ne lui фtait aucun avantage; elle avait les formes pleines et rondes, sans qu'elle pыt кtre accusйe de trop d'embonpoint. Cheval de pur sang, femme de race, ces locutions commenзaient а remplacer les anges du ciel, les figures ossianiques, toute l'ancienne mythologie amoureuse repoussйe par le dandysme. Mais pour Rastignac, madame Anastasie de Restaud fut la femme dйsirable. Il s'йtait mйnagй deux tours dans la liste des cavaliers йcrite sur l'йventail, et avait pu lui parler pendant la premiиre contredanse.- Oщ vous rencontrer dйsormais, madame? lui avait-il dit brusquement avec cette force de passion qui plaоt tant aux femmes.- Mais, dit-elle, au Bois, aux Bouffons, chez moi, partout.

Et l'aventureux Mйridional s'йtait empressй de se lier avec cette dйlicieuse comtesse, autant qu'un jeune homme peut se lier avec une femme pendant une contredanse et une valse. En se disant cousin de madame de Beausйant, il fut invitй par cette femme, qu'il prit pour une grande dame, et eut ses entrйes chez elle. Au dernier sourire qu'elle lui jeta, Rastignac crut sa visite nйcessaire. Il avait eu le bonheur de rencontrer un homme qui ne s'йtait pas moquй de son ignorance, dйfaut mortel au milieu des illustres impertinents de l'йpoque, les Maulincourt, les Ronquerolles, les Maxime de Trailles, les de Marsay, les Ajuda-Pinto, les Vandenesse, qui йtaient lа dans la gloire de leurs fatuitйs et mкlйs aux femmes les plus йlйgantes, lady Grandon, la duchesse de Langeais, la comtesse de Kergarouлt, madame de Sйrisy, la duchesse de Carigliano, la comtesse Ferraud, madame de Lanty, la marquise d'Aiglemont, madame Firmiani, la marquise de Listomиre et la marquise d'Espard, la duchesse de Maufrigneuse et les Grandlieu. Heureusement donc, le naпf йtudiant tomba sur le marquis de Montriveau, l'amant de la duchesse de Langeais, un gйnйral simple comme un enfant, qui lui apprit que la comtesse de Restaud demeurait rue du Helder. Etre jeune, avoir soif du monde, avoir faim d'une femme, et voir s'ouvrir pour soi deux maisons! mettre le pied au faubourg Saint-Germain chez la vicomtesse de Beausйant, le genou dans la Chaussйe-d'Antin chez la comtesse de Restaud plonger d'un regard dans les salons de Paris en enfilade, et se croire assez joli garзon pour y trouver aide et protection dans un coeur de femme! se sentir assez ambitieux pour donner un superbe coup de pied а la corde roide sur laquelle il faut marcher avec l'assurance du sauteur qui ne tombera pas, et avoir trouvй dans une charmante femme le meilleur des balanciers! Avec ces pensйes et devant cette femme qui se dressait sublime auprиs d'un feu de mottes, entre le Code et la misиre, qui n'aurait comme Eugиne sondй l'avenir par une mйditation, qui ne l'aurait meublй de succиs? Sa pensйe vagabonde escomptait si drыment ses joies futures qu'il se croyait auprиs de madame de Restaud quand un soupir semblable а un ban de saint joseph troubla le silence de la nuit, retentit au coeur du jeune homme de maniиre а le lui faire prendre pour le rвle d'un moribond. Il ouvrit doucement la porte, et quand il fut dans le corridor, il aperзut une ligne de lumiиre tracйe au bas de la porte du pиre Goriot. Eugиne craignit que son voisin ne se trouvвt indisposй, il approcha son oeil de la serrure, regarda dans la chambre, et vit le vieillard occupй de travaux qui lui parurent trop criminels pour qu'il ne crыt pas rendre service а la sociйtй en examinant bien ce que machinait nuitamment le soi-disant vermicellier. Le pиre Goriot, qui sans doute avait attachй sur la barre d'une table renversйe un plat et une espиce de soupiиre en vermeil, tournait une espиce de cвble autour de ces objets richement sculptйs, en les serrant avec une si grande force qu'il les tordait vraisemblablement pour les convertir en lingots.- Peste! quel homme! se dit Rastignac en voyant le bras nerveux du vieillard qui, а l'aide de cette corde, pйtrissait sans bruit l'argent dorй, comme une pвte. Mais serait-ce donc un voleur ou un receleur qui, pour se livrer plus sыrement а son commerce, affecterait la bкtise, l'impuissance, et vivrait en mendiant? se dit Eugиne en se relevant un moment. L'йtudiant appliqua de nouveau son oeil а la serrure. Le pиre Goriot, qui avait dйroulй son cвble, prit la masse d'argent, la mit sur la table aprиs y avoir йtendu sa couverture, et l'y roula pour l'arrondir en barre, opйration dont il s'acquitta avec une facilitй merveilleuse.- Il serait donc aussi fort que l'йtait Auguste, roi de Pologne? se dit Eugиne quand la barre ronde fut а peu prиs faзonnйe. Le pиre Goriot regarda tristement son ouvrage, des larmes sortirent de ses yeux, il souffla le rat-de-cave а la lueur duquel il avait tordu ce vermeil, et Eugиne l'entendit se coucher en poussant un soupir.- Il est fou, pensa l'йtudiant.

- Pauvre enfant! dit а haute voix le pиre Goriot.

A cette parole, Rastignac jugea prudent de garder le silence sur cet йvйnement, et de ne pas inconsidйrйment condamner son voisin. Il allait rentrer quand il distingua soudain un bruit assez difficile а exprimer, et qui devait кtre produit par des hommes en chaussons de lisiиre montant l'escalier. Eugиne prкta l'oreille, et reconnut en effet le son alternatif de la respiration de deux hommes. Sans avoir entendu ni le cri de la porte ni les pas des hommes, il vit tout а coup une faible lueur au second йtage, chez monsieur Vautrin.- Voilа bien des mystиres dans une pension bourgeoise! se dit-il. Il descendit quelques marches, se mit а йcouter, et le son de l'or frappa son oreille. Bientфt la lumiиre fut йteinte, les deux respirations se firent entendre derechef sans que la porte eыt criй. Puis, а mesure que les deux hommes descendirent, le bruit alla s'affaiblissant.

- Qui va lа? cria madame Vauquer en ouvrant la fenкtre de sa chambre.

- C'est moi qui rentre, maman Vauquer, dit Vautrin de sa grosse voix.

- C'est singulier! Christophe avait mis le verrou, se dit Eugиne en rentrant dans sa chambre. Il faut veiller pour bien savoir ce qui se passe autour de soi, dans Paris. Dйtournй par ces petits йvйnements de sa mйditation ambitieusement amoureuse, il se mit au travail. Distrait par les soupзons qui lui venaient sur le compte du pиre Goriot plus distrait encore par la figure de madame de Restaud, qui de moments en moments se posait devant lui comme la messagиre d'une brillante destinйe, il finit par se coucher et par dormir а poings fermйs. Sur dix nuits promises au travail par les jeunes gens, ils en donnent sept au sommeil. Il faut avoir plus de vingt ans pour veiller.

Le lendemain matin rйgnait а Paris un de ces йpais brouillards qui l'enveloppent et l'embrument si bien que les gens les plus exacts sont trompйs par le temps. Les rendez-vous d'affaires se manquent. Chacun se croit а huit heures quand midi sonne. Il йtait neuf heures et demie, madame Vauquer n'avait pas encore bougй de son lit. Christophe et la grosse Sylvie, attardйs aussi, prenaient tranquillement leur cafй, prйparй avec les couches supйrieures du lait destinй aux pensionnaires, et que Sylvie faisait longtemps bouillir, afin que madame Vauquer ne s'aperзыt pas de cette dоme illйgalement levйe.

- Sylvie, dit Christophe en mouillant sa premiиre rфtie, monsieur Vautrin, qu'est un bon homme tout de mкme, a encore vu deux personnes cette nuit. Si madame s'en inquiйtait, ne faudrait rien lui dire.

- Vous a-t-il donnй quelque chose?

- Il m'a donnй cent sous pour son mois, une maniиre de me dire: " Tais-toi. "

- Sauf lui et madame Couture, qui ne sont pas regardants, les autres voudraient nous retirer de la main gauche ce qu'ils nous donnent de la main droite au jour de l'an, dit Sylvie.

- Encore, qu'est-ce qu'ils donnent! fit Christophe, une mйchante piиce et de cent sous. Voilа depuis deux ans le pиre Goriot qui fait ses souliers lui-mкme. Ce grigou de Poiret se passe de cirage, et le boirait plutфt que de le mettre а ses savates. Quant au gringalet d'йtudiant, il me donne quarante sous. Quarante sous ne payent pas mes brosses, et il vend ses vieux habits, par-dessus le marchй. Quй baraque!

- Bah! fit Sylvie en buvant de petites gorgйes de cafй, nos places sont encore les meilleures du quartier: on y vit bien. Mais, а propos de gros papa Vautrin, Christophe, vous a-t-on dit quelque chose?

- Oui, j'ai rencontrй il y a quelques jours un monsieur dans la rue, qui m'a dit:- N'est-ce pas chez vous que demeure un gros monsieur qui a des favoris qu'il teint? Moi j'ai dit: " Non, monsieur, il ne les teint pas. Un homme gai comme lui, il n'en a pas le temps. " J'ai donc dit зa а monsieur Vautrin, qui m'a rйpondu: " Tu as bien fait, mon garзon! Rйponds toujours comme зa. Rien n'est plus dйsagrйable que de laisser connaоtre nos infirmitйs. Зa peut faire manquer des mariages. "

- Eh bien! а moi, au marchй, on a voulu m'englauder aussi pour me faire dire si je lui voyais passer sa chemise. C'te farce! Tiens, dit-elle en s'interrompant, voilа dix heures quart moins qui sonnent au Val-de-Grвce, et personne ne bouge.

- Ah bah! ils sont tous sortis. Madame Couture et sa jeune personne sont allйes manger le bon Dieu а Saint-Etienne dиs huit heures. Le pиre Goriot est sorti avec un paquet. L'йtudiant ne reviendra qu'aprиs son cours, а dix heures. Je les ai vus partir en faisant mes escaliers; que le pиre Goriot m'a donnй un coup avec ce qu'il portait qu'йtait dur comme du fer. Quй qui fait donc, ce bonhomme-lа? Les autres le font aller comme une toupie, mais c'est un brave homme tout de mкme, et qui vaut mieux qu'eux tous. Il ne donne pas grand-chose; mais les dames chez lesquelles il m'envoie quelquefois allongent de fameux pourboires, et sont joliment ficelйes.

- Celles qu'il appelle ses filles, hein? Elles sont une douzaine.

- Je ne suis jamais allй que chez deux, les mкmes qui sont venues ici.

- Voilа madame qui se remue; elle va faire son sabbat: faut que j'y aille. Vous veillerez au lait, Christophe, rapport au chat.

- Comment, Sylvie, voilа dix heures quart moins, vous m'avez laissйe dormir comme une marmotte! jamais pareille chose n'est arrivйe.

- C'est le brouillard, qu'est а couper au couteau.

- Mais le dйjeuner?

- Bah! vos pensionnaires avaient bien le diable au corps; ils ont tous dйcanillй dиs le patron-jacquette.

- Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer on dit le patron-minette.

- Ah! madame, je dirai comme vous voudrez. Tant y a que vous pouvez dйjeuner а dix heures. La Michonnette et le Poireau n'ont pas bougй. Il n'y a qu'eux qui soient dans la maison, et ils dorment comme des souches qui sont.

- Mais, Sylvie, tu les mets tous les deux ensemble, comme si...

- Comme si, quoi? reprit Sylvie en laissant йchapper un gros rire bкte. Les deux font la paire.

- C'est singulier, Sylvie: comment monsieur Vautrin est-il donc rentrй cette nuit aprиs que Christophe a eu mis les verrous?

- Bien au contraire, madame. Il a entendu monsieur Vautrin, et est descendu pour lui ouvrir la porte. Et voilа ce que vous avez cru...

- Donne-moi ma camisole, et va vite voir au dйjeuner. Arrange le reste du mouton avec des pommes de terre, et donne des poires cuites, de celles qui coыtent deux liards la piиce.

Quelques instants aprиs, madame Vauquer descendit au moment oщ son chat venait de renverser d'un coup de patte l'assiette qui couvrait un bol de lait, et le lapait en toute hвte.

- Mistigris, s'йcria-t-elle. Le chat se sauva, puis revint se frotter а ses jambes. Oui, oui, fais ton capon, vieux lвche! lui dit-elle. Sylvie! Sylvie!

- Eh bien! quoi, madame?

- Voyez donc ce qu'a bu le chat.

- C'est la faute de cet animal de Christophe, а qui j'avais dit de mettre le couvert. Oщ est-il passй? Ne vous inquiйtez pas, madame; ce sera le cafй du pиre Goriot. Je mettrai de l'eau dedans, il ne s'en apercevra pas. Il ne fait attention а rien, pas mкme а ce qu'il mange.

- Oщ donc est-il allй, ce chinois-lа? dit madame Vauquer en plaзant les assiettes.

- Est-ce qu'on sait? Il fait des trafics des cinq cents diables.

- J'ai trop dormi, dit madame Vauquer.

- Mais aussi madame est-elle fraоche comme une rose...

En ce moment la sonnette se fit entendre, et Vautrin entra dans le salon en chantant de sa grosse voix

J'ai longtemps parcouru le monde,

Et l'on m'a vu de toute part...

- Oh! oh! bonjour, madame Vauquer, dit-il en apercevant l'hфtesse, qu'il prit galamment dans ses bras.

- Allons, finissez donc.

- Dites impertinent, reprit-il. Allons, dites-le. Voulez-vous bien le dire? Tenez, je vais mettre le couvert avec vous. Ah! je suis gentil, n'est-ce pas?

Courtiser la brune et la blonde, Aimer, soupirer...

- je viens de voir quelque chose de singulier.

... au hasard.

- Quoi? dit la veuve.

- Le pиre Goriot йtait а huit heures et demie rue Dauphine, chez l'orfиvre qui achиte de vieux couverts et des galons. Il lui a vendu pour une bonne somme un ustensile de mйnage, en vermeil, assez joliment tortillй pour un homme qui n'est pas de la manique.

- Bah! vraiment?

- Oui. Je revenais ici aprиs avoir conduit un de mes amis qui s'expatrie par les Messageries royales; j'ai attendu le pиre Goriot pour voir: histoire de rire. Il a remontй dans ce quartier-ci, rue des Grиs, oщ il est entrй dans la maison d'un usurier connu, nommй Gobseck, un fier drфle, capable de faire des dominos avec les os de son pиre; un juif, un arabe, un grec, un bohйmien, un homme qu'on serait bien embarrassй de dйvaliser, il met ses йcus la Banque.

- Qu'est-ce que fait donc ce pиre Goriot?

- Il ne fait rien, dit Vautrin, il dйfait. C'est un imbйcile assez bкte pour se ruiner а aimer les filles qui...

- Le voilа! dit Sylvie.

- Christophe, cria le pиre Goriot, monte avec moi.

Christophe suivit le pиre Goriot, et redescendit bientфt.

- Oщ vas-tu? dit madame Vauquer а son domestique.

- Faire une commission pour monsieur Goriot.

Qu'est-ce que c'est que зa? dit Vautrin en arrachant des mains de Christophe une lettre sur laquelle il lut: A madame la comtesse Anastasie de Restaud. Et tu vas? reprit-il en tendant la lettre а Christophe.

- Rue du Helder. J'ai ordre de ne remettre ceci qu'а madame la comtesse.

- Qu'est-ce qu'il y a lа-dedans? dit Vautrin en mettant la lettre au jour; un billet de banque? non. Il entrouvrit l'enveloppe.- Un billet acquittй, s'йcria-t-il. Fourche! il est galant, le roquentin. Va, vieux lascar, dit-il en coiffant de sa large main Christophe, qu'il fit tourner sur lui-mкme comme un dй, tu auras un bon pourboire.

Le couvert йtait mis. Sylvie faisait bouillir le lait. Madame Vauquer allumait le poкle, aidйe par Vautrin, qui fredonnait toujours:

J'ai longtemps parcouru le monde

Et l'on m'a vu de toute part...

Quand tout fut prкt, madame Couture et mademoiselle Taillefer rentrиrent.

- D'oщ venez-vous donc si matin, ma belle dame? dit madame Vauquer а madame Couture.

- Nous venons de faire nos dйvotions а Saint-Etienne-du-Mont, ne devons-nous pas aller aujourd'hui chez monsieur Taillefer? Pauvre petite, elle tremble comme la feuille, reprit madame Couture en s'asseyant devant le poкle а la bouche duquel elle prйsenta ses souliers qui fumиrent.

- Chauffez-vous donc, Victorine, dit madame Vauquer.

- C'est bien, mademoiselle, de prier le bon Dieu d'attendrir le coeur de votre pиre, dit Vautrin en avanзant une chaise а l'orpheline. Mais зa ne suffit pas. Il vous faudrait un ami qui se chargeвt de dire son fait а ce marsouin-lа, un sauvage qui a, dit-on, trois millions, et qui ne vous donne pas de dot. Une belle fille a besoin de dot dans ce temps-ci.

- Pauvre enfant, dit madame Vauquer. Allez, mon chou, votre monstre de pиre attire le malheur а plaisir sur lui.

A ces mots, les yeux de Victorine se mouillиrent de larmes, et la veuve s'arrкta sur un signe que lui fit madame Couture.

- Si nous pouvions seulement le voir, si je pouvais lui parler, lui remettre la derniиre lettre de sa femme, reprit la veuve du Commissaire-Ordonnateur. Je n'ai jamais osй la risquer par la poste; il connaоt mon йcriture...

- O femmes innocentes, malheureuses et persйcutйes, s'йcria Vautrin en interrompant, voilа donc oщ vous en кtes? D'ici а quelques jours je me mкlerai de vos affaires, et tout ira bien.

- Oh! monsieur, dit Victorine en jetant un regard а la fois humide et brыlant а Vautrin, qui ne s'en йmut pas, si vous saviez un moyen d'arriver а mon pиre, dites-lui bien que son affection et l'honneur de ma mиre me sont plus prйcieux que toutes les richesses du monde. Si vous obteniez quelque adoucissement а sa rigueur, je prierais Dieu pour vous. Soyez sыr d'une reconnaissance.

- J'ai longtemps parcouru le monde, chanta Vautrin d'une voix ironique.

En ce moment, Goriot, mademoiselle Michonneau, Poiret descendirent, attirйs peut-кtre par l'odeur du roux que faisait Sylvie pour accommoder les restes du mouton. A l'instant oщ les sept convives s'attablиrent en se souhaitant le bonjour, dix heures sonnиrent, l'on entendit dans la rue le pas de l'йtudiant..

- Ah! bien, monsieur Eugиne, dit Sylvie, aujourd'hui vous allez dйjeuner avec tout le monde.

L'йtudiant salua les pensionnaires, et s'assit auprиs du pиre Goriot.

- Il vient de m'arriver une singuliиre aventure, dit-il en se servant abondamment du mouton et se coupant un morceau de pain que madame Vauquer mesurait toujours de l'oeil.

- Une aventure! dit Poiret.

- Eh bien! pourquoi vous en йtonneriez-vous, vieux chapeau? dit Vautrin а Poiret. Monsieur est bien fait pour en avoir.

Mademoiselle Taillefer coula timidement un regard sur le jeune йtudiant.

- Dites-nous votre aventure demanda madame Vauquer.

- Hier j'йtais au bal chez madame la vicomtesse de Beausйant, une cousine а moi, qui possиde une maison magnifique, des appartements habillйs de soie, enfin qui nous a donnй une fкte superbe, oщ je me suis amusй comme un roi...

- Telet, dit Vautrin en interrompant net.

- Monsieur, reprit vivement Eugиne, que voulez-vous dire?

- Je dis telet, parce que les roitelets s'amusent beaucoup plus que les rois.

- C'est vrai: j'aimerais mieux кtre ce petit oiseau sans souci que roi, parce... fit Poiret l' idйmiste.

- Enfin, reprit l'йtudiant en lui coupant la parole, je danse avec une des plus belles femmes du bal, une comtesse ravissante, la plus dйlicieuse crйature que j'aie jamais vue. Elle йtait coiffйe avec des fleurs de pкcher, elle avait au cфtй le plus beau bouquet de fleurs, des fleurs naturelles qui embaumaient; mais, bah! il faudrait que vous l'eussiez vue, il est impossible de peindre une femme animйe par la danse. Eh bien! ce matin j'ai rencontrй cette divine comtesse, sur les neuf heures, а pied, rue des Grиs. Oh! le coeur m'a battu, je me figurais...

- Qu'elle venait ici, dit Vautrin en jetant un regard profond а l'йtudiant. Elle allait sans doute chez le papa Gobseck, un usurier. Si jamais vous fouillez des coeurs de femmes а Paris, vous y trouverez l'usurier avant l'amant.

Votre comtesse se nomme Anastasie de Restaud, et demeure rue du Helder.

A ce nom, l'йtudiant regarda fixement Vautrin. Le pиre Goriot leva brusquement la tкte, il jeta sur les deux interlocuteurs un regard lumineux et plein d'inquiйtude qui surprit les pensionnaires.

- Christophe arrivera trop tard, elle y sera donc allйe, s'йcria douloureusement Goriot.

- J'ai devinй, dit Vautrin en se penchant а l'oreille de madame Vauquer.

Goriot mangeait machinalement et sans savoir ce qu'il mangeait. Jamais il n'avait semblй plus stupide et plus absorbй qu'il l'йtait en ce moment.

- Qui diable, monsieur Vautrin, a pu vous dire son nom? demanda Eugиne.

- Ah! ah! voilа, rйpondit Vautrin. Le pиre Goriot le savait bien, lui! pourquoi ne le saurais-je pas?

- Monsieur Goriot, s'йcria l'йtudiant.

- Quoi! dit le pauvre vieillard. Elle йtait donc bien belle hier?

- Qui?

- Madame de Restaud.

- Voyez-vous le vieux grigou, dit madame Vauquer a Vautrin, comme ses yeux s'allument.

Il l'entretiendrait donc? dit а voix basse mademoiselle Michonneau а l'йtudiant.

- Oh! oui, elle йtait furieusement belle, reprit Eugиne, que le pиre Goriot regardait avidement. Si madame de Beausйant n'avait pas йtй lа, ma divine comtesse eыt йtй la reine du bal, les jeunes gens n'avaient d'yeux que pour elle, j'йtais le douziиme inscrit sur la liste, elle dansait toutes les contredanses. Les autres femmes enrageaient. Si une crйature a йtй heureuse hier, c'йtait bien elle. On a bien raison de dire qu'il n'y a rien de plus beau que frйgate а la voile, cheval au galop et femme qui danse.

- Hier en haut de la roue, chez une duchesse, dit Vautrin; ce matin en bas de l'йchelle chez un escompteur: voilа les Parisiennes. Si leurs maris ne peuvent entretenir leur luxe effrйnй, elles se vendent. Si elles ne savent pas se vendre, elles йventreraient leurs mиres pour y chercher de quoi briller. Enfin elles font les cent mille coups. Connu, connu!

Le visage du pиre Goriot, qui s'йtait allumй comme le soleil d'un beau jour en entendant l'йtudiant, devint sombre а cette cruelle observation de Vautrin.

- Eh bien! dit madame Vauquer, oщ donc est votre aventure? Lui avez-vous parlй? lui avez-vous demandй si elle voulait apprendre le Droit?

- Elle ne m'a pas vu, dit Eugиne. Mais rencontrer une des plus jolies femmes de Paris rue des Grиs, а neuf heures, une femme qui a dы rentrer du bal а deux heures du matin, n'est-ce pas singulier? Il n'y a que Paris pour ces aventures-lа.

- Bah! il y en a de bien plus drфles, s'йcria Vautrin.

Mademoiselle Taillefer avait а peine йcoutй, tant elle йtait prйoccupйe par la tentative qu'elle allait faire. Madame Couture lui fit signe de se lever pour aller s'habiller. Quand les deux dames sortirent, le pиre Goriot les imita.

- Eh bien! l'avez-vous vu? dit madame Vauquer а Vautrin et а ses autres pensionnaires. Il est clair qu'il s'est ruinй pour ces femmes-lа.

Jamais on ne me fera croire, s'йcria l'йtudiant, que la belle comtesse de Restaud appartienne au pиre Goriot.- Mais, lui dit Vautrin en l'interrompant, nous ne tenons pas a vous le faire croire. Vous кtes encore trop jeune pour bien connaоtre Paris, vous saurez plus tard qu'il s'y rencontre ce que nous nommons des hommes а passions... (A ces mots, mademoiselle Michonneau regarda Vautrin d'un air intelligent. Vous eussiez dit un cheval de rйgiment entendant le son de la trompette.) Ah! ah! fit Vautrin en s'interrompant pour lui jeter un regard profond, que nous n'avons nйu nos petites passions, nous? (La vieille fille baissa les yeux comme une religieuse qui voit des statues.)- Eh bien! reprit-il, ces gens-lа chaussent une idйe et n'en dйmordent pas. Ils n'ont soif que d'une certaine eau prise а une certaine fontaine, et souvent croupie; pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants; ils vendraient leur вme au diable. Pour les uns, cette fontaine est le jeu, la Bourse, une collection de tableaux ou d'insectes, la musique; pour d'autres, c'est une femme qui sait leur cuisiner des friandises. A ceux-lа, vous leur offririez toutes les femmes de la terre, ils s'en moquent, ils ne veulent que celle qui satisfait leur passion. Souvent cette femme ne les aime pas du tout, vous les rudoie, leur vend fort cher des bribes de satisfaction; eh bien! mes farceurs ne se lassent pas, et mettraient leur derniиre couverture au Mont-de-Piйtй pour lui apporter leur dernier йcu. Le pиre Goriot est un de ces gens-lа. La comtesse l'exploite parce qu'il est discret, et voilа le beau monde! Le pauvre bonhomme ne pense qu'а elle. Hors de sa passion, vous le voyez, c'est une bкte brute. Mettez-le sur ce chapitre-lа, son visage йtincelle comme un diamant. Il n'est pas difficile de deviner ce secret-lа. Il a portй ce matin du vermeil а la fonte, et je l'ai vu entrant chez le papa Gobseck, rue des Grиs. Suivez bien! En revenant, il a envoyй chez la comtesse de Restaud ce niais de Christophe qui nous a montrй l'adresse de la lettre dans laquelle йtait un billet acquittй. Il est clair que si la comtesse allait aussi chez le vieil escompteur, il y avait urgence. Le pиre Goriot a galamment financй pour elle. Il ne faut pas coudre deux idйes pour voir clair lа-dedans. Cela vous prouve, mon jeune йtudiant, que, pendant que votre comtesse riait, dansait, faisait ses singeries, balanзait ses fleurs de pкcher, et pinзait sa robe, elle йtait dans ses petits souliers, comme on dit, en pensant а ses lettres de change protestйes, ou а celles de son amant.

- Vous me donnez une furieuse envie de savoir la vйritй. J'irai demain chez madame de Restaud, s'йcria Eugиne.

- Oui, dit Poiret, il faut aller demain chez madame de Restaud.

- Vous y trouverez peut-кtre le bonhomme Goriot qui viendra toucher le montant de ses galanteries.

- Mais, dit Eugиne avec un air de dйgoыt, votre Paris est donc un bourbier.

- Et un drфle de bourbier, reprit Vautrin. Ceux qui s'y crottent en voiture sont d'honnкtes gens, ceux qui s'y crottent а pied sont des fripons. Ayez le malheur d'y dйcrocher n'importe quoi, vous кtes montrй sur la place du Palais-de-Justice comme une curiositй. Volez un million, vous кtes marquй dans les salons comme une vertu. Vous payez trente millions а la Gendarmerie et а la justice pour maintenir cette morale-lа. joli!

- Comment, s'йcria madame Vauquer, le pиre Goriot aurait fondu son dйjeuner de vermeil?

- N'y avait-il pas deux tourterelles sur le couvercle? dit Eugиne.

- C'est bien cela.

- Il y tenait donc beaucoup, il a pleurй quand il a eu pйtri l'йcuelle et le plat. je l'ai vu par hasard, dit Eugиne.

- Il y tenait comme а sa vie, rйpondit la veuve.

- Voyez-vous le bonhomme, combien il est passionnй, s'йcria Vautrin. Cette femme-lа sait lui chatouiller l'вme.

L'йtudiant remonta chez lui. Vautrin sortit. Quelques instants aprиs, madame Couture et Victorine montиrent dans un fiacre que Sylvie alla leur chercher. Poiret offrit son bras а mademoiselle Michonneau, et tous deux allиrent se promener au Jardin des Plantes, pendant les deux belles heures de la journйe.

- Eh bien! les voilа donc quasiment mariйs, dit la grosse Sylvie. Ils sortent ensemble aujourd'hui pour la premiиre fois. Ils sont tous deux si secs que, s'ils se cognent, ils feront feu comme un briquet.

- Gare au chвle de mademoiselle Michonneau, dit en riant madame Vauquer, il prendra comme de l'amadou.

A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il vit, а la lueur de deux lampes fumeuses, Victorine dont les yeux йtaient rouges. Madame Vauquer йcoutait le rйcit de la visite infructueuse faite а monsieur Taillefer pendant la matinйe. Ennuyй de recevoir sa fille et cette vieille femme, Taillefer les avait laissй parvenir jusqu'а lui pour s'expliquer avec elles.

- Ma chиre dame, disait madame Couture а madame Vauquer, figurez-vous qu'il n'a pas mкme fait asseoir Victorine, qu'est restйe constamment debout. A moi, il m'a dit, sans se mettre en colиre, tout froidement, de nous йpargner la peine de venir chez lui; que mademoiselle, sans dire sa fille, se nuisait dans son esprit en l'importunant (une fois par an, le monstre!); que la mиre de Victorine ayant йtй йpousйe sans fortune, elle n'avait rien а prйtendre; enfin les choses les plus dures, qui ont fait fondre en larmes cette pauvre petite. La petite s'est jetйe alors aux pieds de son pиre, et lui a dit avec courage qu'elle n'insistait autant que pour sa mиre, qu'elle obйirait а ses volontйs sans murmure, mais qu'elle le suppliait de lire le testament de la pauvre dйfunte; elle a pris la lettre et la lui a prйsentйe en disant les plus belles choses du monde et les mieux senties, je ne sais pas oщ elle les a prises, Dieu les lui dictait, car la pauvre enfant йtait si bien inspirйe qu'en l'entendant, moi, je pleurais comme une bкte. Savez-vous ce que faisait cet horreur d'homme, il se coupait les ongles, il a pris cette lettre que la pauvre madame Taillefer avait trempйe de larmes, et l'a jetйe sur la cheminйe en disant: " C'est bon! " Il a voulu relever sa fille qui lui prenait les mains pour les lui baiser, mais il les a retirйes. Est-ce pas une scйlйratesse? Son grand dadais de fils est entrй sans saluer sa soeur.

- C'est donc des monstres? dit le pиre Goriot.

- Et puis, dit madame Couture sans faire attention а l'exclamation du bonhomme, le pиre et le fils s'en sont allйs en me saluant et en me priant de les excuser, ils avaient des affaires pressantes. Voilа notre visite. Au moins, il a vu sa fille. Je ne sais pas comment il peut la renier, elle lui ressemble comme deux gouttes d'eau.

Les pensionnaires, internes et externes, arrivиrent les uns aprиs les autres, en se souhaitant mutuellement le bonjour, et se disant de ces riens qui constituent, chez certaines classes parisiennes, un esprit drolatique dans lequel la bкtise entre comme йlйment principal, et dont le mйrite consiste particuliиrement dans le geste ou la prononciation. Cette espиce d'argot varie continuellement. La plaisanterie qui en est le principe n'a jamais un mois d'existence. Un йvйnement politique, un procиs en cour d'assises, une chanson des rues, les farces d'un acteur, tout sert а entretenir ce jeu d'esprit qui consiste surtout а prendre les idйes et les mots comme des volants, et а se les renvoyer sur des raquettes. La rйcente invention du Diorama, qui portait l'illusion de l'optique а un plus haut degrй que dans les Panoramas, avait amenй dans quelques ateliers de peinture la plaisanterie de parler en rama, espиce de charge qu'un jeune peintre, habituй de la pension Vauquer, y avait inoculйe.

- Eh bien! monsieurre Poiret, dit l'employй au Musйum, comment va cette petite santйrama? Puis, sans attendre la rйponse: Mesdames, vous avez du chagrin, dit-il а madame Couture et а Victorine.

- Allons-nous dinaire ? s'йcria Horace Bianchon, un йtudiant en mйdecine, ami de Rastignac, ma petite estomac est descendue osque ad talones.

- Il fait un fameux froitorama ! dit Vautrin. Dйrangez-vous donc, pиre Goriot! Que diable! votre pied prend toute la gueule du poкle.

- Illustre monsieur Vautrin, dit Bianchon, pourquoi dites-vous froitorama ? il y a une faute, c'est froidorama.

- Non, dit l'employй au Musйum, c'est froitorama, par la rиgle: j'ai froid aux pieds.

- Ah! ah!

- Voici son excellence le marquis de Rastignac, docteur en droit-travers, s'йcria Bianchon en saisissant Eugиne par le cou et le serrant de maniиre а l'йtouffer. Ohй! les autres, ohй!

Mademoiselle Michonneau entra doucement, salua les convives sans rien dire, et s'alla placer prиs des trois femmes.

- Elle me fait toujours grelotter, cette vieille chauve-souris, dit а voix basse Bianchon а Vautrin en montrant mademoiselle Michonneau. Moi qui йtudie le systиme de Gall, je lui trouve les bosses de judas.

- Monsieur l'a connu? dit Vautrin.

- Qui ne l'a pas rencontrй! rйpondit Bianchon. Ma parole d'honneur, cette vieille fille blanche me fait l'effet de ces longs vers qui finissent par ronger une poutre.

- Voilа ce que c'est, jeune homme, dit le quadragйnaire en peignant ses favoris.

Et rose, elle a vйcu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin.

- Ah! ah! voici une fameuse soupeaurama, dit Poiret en voyant Christophe qui entrait en tenant respectueusement le potage.

- Pardonnez-moi, monsieur, dit madame Vauquer, c'est une soupe aux choux.

Tous les jeunes gens йclatиrent de rire.

- Enfoncй, Poiret!

- Poirrrrrette enfoncй!

- Marquez deux points а maman Vauquer, dit Vautrin.

- Quelqu'un a-t-il fait attention au brouillard de ce matin? dit l'employй.

- C'йtait, dit Bianchon, un brouillard frйnйtique et sans exemple, un brouillard lugubre, mйlancolique, vert, poussif, un brouillard Goriot.

- Goriorama, dit le peintre, parce qu'on n'y voyait goutte.

- Hй, milord Gвфriotte, il кtre questiфnne dй vйaus.

Assis au bas-bout de la table, prиs de la porte par laquelle on servait, le pиre Goriot leva la tкte en flairant un morceau de pain qu'il avait sous sa serviette, par une vieille habitude commerciale qui reparaissait quelquefois.

- Eh bien! lui cria aigrement madame Vauquer d'une voix qui domina le bruit des cuillers, des assiettes et des voix, est-ce que vous ne trouvez pas le pain bon?

- Au contraire, madame, rйpondit-il, il est fait avec de la farine d'Etampes, premiиre qualitй.

- A quoi voyez-vous cela? lui dit Eugиne.

- A la blancheur, au goыt.

- Au goыt du nez puisque vous le sentez, dit madame Vauquer. Vous devenez si йconome que vous finirez par trouver le moyen de vous nourrir en humant l'air de la cuisine.

- Prenez alors un brevet d'invention, cria l'employй au Musйum, vous ferez une belle fortune.

- Laissez donc, il fait зa pour nous persuader qu'il a йtй vermicellier, dit le peintre.

- Votre nez est donc une cornue, demanda encore l'employй du Musйum.

- Cor quoi? fit Bianchon.

- Cor-nouille.

- Cor-nemuse.

- Cor-naline.

- Cor-niche.

-Cor-nichon.

-Cor-beau.

-Cor-nac.

-Cor-norama.

Ces huit rйponses partirent de tous les cфtйs de la salle avec la rapiditй d'un feu de file, et prкtиrent d'autant plus а rire, que le pauvre pиre Goriot regardait les convives d'un air niais, comme un homme qui tвche de comprendre une langue йtrangиre.

- Cor? dit-il а Vautrin qui se trouvait prиs de lui.

- Cor aux pieds, mon vieux! dit Vautrin en enfonзant le chapeau du pиre Goriot par une tape qu'il lui appliqua sur la tкte et qui le fit descendre jusque sur les yeux.

Le pauvre vieillard, stupйfait de cette brusque attaque, resta pendant un moment immobile. Christophe emporta l'assiette du bonhomme, croyant qu'il avait fini sa soupe; en sorte que quand Goriot, aprиs avoir relevй son chapeau, prit sa cuiller, il frappa la table. Tous les convives йclatиrent de rire.

- Monsieur, dit le vieillard, vous кtes un mauvais plaisant, et si vous vous permettez encore de me donner de pareils renfoncements...

- Eh bien, quoi, papa? dit Vautrin en l'interrompant.

- Eh bien! vous payerez cela bien cher quelque jour...

- En enfer, pas vrai? dit le peintre, dans ce petit coin noir oщ l'on met les enfants mйchants!

- Eh bien! mademoiselle, dit Vautrin а Victorine, vous ne mangez pas. Le papa s'est donc montrй rйcalcitrant?

- Une horreur, dit madame Couture.

- Il faut le mettre а la raison, dit Vautrin.

- Mais, dit Rastignac, qui se trouvait assez prиs de Bianchon, mademoiselle pourrait intenter un procиs sur la question des aliments, puisqu'elle ne mange pas. Eh! eh! voyez donc comme le pиre Goriot examine mademoiselle Victorine.

Le vieillard oubliait de manger pour contempler la pauvre jeune fille dans les traits de laquelle йclatait une douleur vraie, la douleur de l'enfant mйconnu qui aime son pиre.

- Mon cher, dit Eugиne а voix basse, nous nous sommes trompйs sur le pиre Goriot. Ce n'est ni un imbйcile ni un homme sans nerfs. Applique-lui ton systиme de Gall, et dis-moi ce que tu en penseras. Je lui ai vu cette nuit tordre un plat de vermeil, comme si c'eыt йtй de la cire, et dans ce moment l'air de son visage trahit des sentiments extraordinaires. Sa vie me parait кtre trop mystйrieuse pour ne pas valoir la peine d'кtre йtudiйe. Oui, Bianchon, tu as beau rire, je ne plaisante pas.

- Cet homme est un fait mйdical, dit Bianchon, d'accord; s'il veut, je le dissиque.

- Non, tвte-lui la tкte.

- Ah! bien, sa bкtise est peut-кtre contagieuse.

Le lendemain Rastignac s'habilla fort йlйgamment, et alla, vers trois heures de l'aprиs-midi, chez madame de Restaud, en se livrant pendant la route а ces espйrances йtourdiment folles qui rendent la vie des jeunes gens si belle d'йmotions: ils ne calculent alors ni les obstacles ni les dangers, ils voient en tout le succиs, poйtisent leur existence par le seul jeu de leur imagination, et se font malheureux ou tristes par le renversement de projets qui ne vivaient encore que dans leurs dйsirs effrйnйs; s'ils n'йtaient pas ignorants et timides, le monde social serait impossible. Eugиne marchait avec mille prйcautions pour ne se point crotter, mais il marchait en pensant а ce qu'il dirait а madame de Restaud, il s'approvisionnait d'esprit, il inventait les reparties d'une conversation imaginaire, il prйparait ses mots fins, ses phrases а la Talleyrand, en supposant de petites circonstances favorables а la dйclaration sur laquelle il fondait son avenir. Il se crotta, l'йtudiant, il fut forcй de faire cirer ses bottes et brosser son pantalon au Palais-Royal. " Si j'йtais riche, se dit-il en changeant une piиce de trente sous qu'il avait prise en cas de malheur, je serais allй en voiture, j'aurais pu penser а mon aise. " Enfin il arriva rue du Helder et demanda la comtesse de Restaud. Avec la rage froide d'un homme sыr de triompher un jour, il reзut le coup d'oeil mйprisant des gens qui l'avaient vu traversant la cour а pied, sans avoir entendu le bruit d'une voiture а la porte. Ce coup d'oeil lui fut d'autant plus sensible qu'il avait dйjа compris son infйrioritй en entrant dans cette cour, oщ piaffait un beau cheval richement attelй а l'un de ces cabriolets pimpants qui affichent le luxe d'une existence dissipatrice, et sous-entendent l'habitude de toutes les fйlicitйs parisiennes. Il se mit, а lui tout seul, de mauvaise humeur. Les tiroirs ouverts dans son cerveau et qu'il comptait trouver pleins d'esprit se fermиrent, il devint stupide. En attendant la rйponse de la comtesse, а laquelle un valet de chambre allait dire les noms du visiteur, Eugиne se posa sur un seul pied devant une croisйe de l'antichambre, s'appuya le coude sur une espagnolette, et regarda machinalement dans la cour. Il trouvait le temps long, il s'en serait allй s'il n'avait pas йtй douй de cette tйnacitй mйridionale qui enfante des prodiges quand elle va en ligne droite.

- Monsieur, dit le valet de chambre, madame est dans son boudoir et fort occupйe, elle ne m'a pas rйpondu; mais si monsieur veut passer au salon, il y a dйjа quelqu'un.

Tout en admirant l'йpouvantable pouvoir de ces gens qui, d'un seul mot, accusent ou jugent leurs maоtres, Rastignac ouvrit dйlibйrйment la porte par laquelle йtait sorti le valet de chambre, afin sans doute de faire croire а ces insolents valets qu'il connaissait les кtres de la maison; mais dйboucha fort йtourdiment dans une piиce oщ se trouvaient des lampes, des buffets, un appareil а chauffer des serviettes pour le bain, et qui menait а la fois dans un corridor obscur et dans un escalier dйrobй. Les rires йtouffйs qu'il entendit dans l'antichambre mirent le comble а sa confusion.

- Monsieur, le salon est par ici, lui dit le valet de chambre avec ce faux respect qui semble кtre une raillerie de plus.

Eugиne revint sur ses pas avec une telle prйcipitation qu'il se heurta contre une baignoire, mais il retint assez heureusement son chapeau pour l'empкcher de tomber dans le bain. En ce moment, une porte s'ouvrit au fond du long corridor йclairй par une petite lampe, Rastignac y entendit а la fois la voix de madame de Restaud, celle du pиre Goriot, et le bruit d'un baiser. Il entra dans la salle а manger, la traversa, suivit le valet de chambre, et rentra dans un premier salon oщ il resta posй devant la fenкtre, en s'apercevant qu'elle avait vue sur la cour. Il voulait voir si ce pиre Goriot йtait bien rйellement son pиre Goriot. Le coeur lui battait йtrangement, il se souvenait des йpouvantables rйflexions de Vautrin. Le valet de chambre attendait Eugиne а la porte du salon, mais il en sortit tout а coup un йlйgant jeune homme, qui dit impatiemment " je m'en vais, Maurice. Vous direz а madame la comtesse que je l'ai attendue plus d'une demi-heure. " Cet impertinent, qui sans doute avait le droit de l'кtre, chantonna quelque roulade italienne en se dirigeant vers la fenкtre oщ stationnait Eugиne, autant pour voir la figure de l'йtudiant que pour regarder dans la cour.

- Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre encore un instant, Madame a fini, dit Maurice en retournant а l'antichambre.

En ce moment, le pиre Goriot dйbouchait prиs de la porte cochиre par la sortie du petit escalier. Le bonhomme tirait son parapluie et se disposait а le dйployer, sans faire attention que la grande porte йtait ouverte pour donner passage а un jeune homme dйcorй qui conduisait un tilbury. Le pиre Goriot n'eut que le temps de se jeter en arriиre pour n'кtre pas йcrasй. Le taffetas du parapluie avait effrayй le cheval, qui fit un lйger йcart en se prйcipitant vers le perron. Ce jeune homme dйtourna la tкte d'un air de colиre, regarda le pиre Goriot, et lui fit, avant qu'il ne sortit, un salut qui peignait la considйration forcйe que l'on accorde aux usuriers dont on a besoin, ou ce respect nйcessaire exigй par un homme tarй, mais dont on rougit plus tard. Le pиre Goriot rйpondit par un petit salut amical, plein de bonhomie. Ces йvйnements se passиrent avec la rapiditй de l'йclair. Trop attentif pour s'apercevoir qu'il n'йtait pas seul, Eugиne entendit tout а coup la voix de la comtesse.

- Ah! Maxime, vous vous en alliez, dit-elle avec un ton de reproche oщ se mкlait un peu de dйpit.

La comtesse n'avait pas fait attention а l'entrйe du tilbury. Rastignac se retourna brusquement et vit la comtesse coquettement vкtue d'un peignoir en cachemire blanc, а noeuds roses, coiffйe nйgligemment, comme le sont les femmes de Paris au matin; elle embaumait, elle avait sans doute pris un bain, et sa beautй, pour ainsi dire assouplie, semblait plus voluptueuse; ses yeux йtaient humides. L'oeil des jeunes gens sait tout voir: leurs esprits s'unissent aux rayonnements de la femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui sont propres. Eugиne sentit donc la fraоcheur йpanouie des mains de cette femme sans avoir besoin d'y toucher. Il voyait, а travers le cachemire, les teintes rosйes du corsage que le peignoir, lйgиrement entrouvert, laissait parfois а nu, et sur lequel son regard s'йtalait. Les ressources du busc йtaient inutiles а la comtesse, la ceinture marquait seule sa taille flexible, son cou invitait а l'amour, ses pieds йtaient jolis dans les pantoufles. Quand Maxime prit cette main pour la baiser, Eugиne aperзut alors Maxime, et la comtesse aperзut Eugиne.

- Ah! c'est vous, monsieur de Rastignac, je suis bien aise de vous voir, dit-elle d'un air auquel savent obйir les gens d'esprit.

Maxime regardait alternativement Eugиne et la comtesse d'une maniиre assez significative pour faire dйcamper l'intrus. " Ah за, ma chиre, j'espиre que tu vas me mettre ce petit drфle а la porte! " Cette phrase йtait une traduction claire et intelligible des regards du jeune homme impertinemment fier que la comtesse Anastasie avait nommй Maxime, et dont elle consultait le visage de cette intention soumise qui dit tous les secrets d'une femme sans qu'elle s'en doute. Rastignac se sentit une haine violente pour ce jeune homme. D'abord les beaux cheveux blonds et bien frisйs de Maxime lui apprirent combien les siens йtaient horribles. Puis Maxime avait des bottes fines et propres, tandis que les siennes, malgrй le soin qu'il avait pris en marchant, s'йtaient empreintes d'une lйgиre teinte de boue. Enfin Maxime portait une redingote qui lui serait йlйgamment la taille et le faisait ressembler а une jolie femme, tandis qu'Eugиne avait а deux heures et demie un habit noir. Le spirituel enfant de la Charente sentit la supйrioritй que la mise donnait а ce dandy, mince et grand, а l'oeil clair, au teint pвle, un de ces hommes capables de ruiner des orphelins. Sans attendre la rйponse d'Eugиne, madame de Restaud se sauva comme а tire-d'aile dans l'autre salon, en laissant flotter les pans de son peignoir qui se roulaient et se dйroulaient de maniиre а lui donner l'apparence d'un papillon; et Maxime la suivit. Eugиne furieux suivit Maxime et la comtesse. Ces trois personnages se trouvиrent donc en prйsence, а la hauteur de la cheminйe, au milieu du grand salon. L'йtudiant savait bien qu'il allait gкner cet odieux Maxime; mais, au risque de dйplaire а madame de Restaud, il voulut gкner le dandy. Tout а coup, en se souvenant d'avoir vu ce jeune homme au bal de madame de Beausйant, il devina ce qu'йtait Maxime pour madame de Restaud, et avec cette audace juvйnile qui fait commettre de grandes sottises ou obtenir de grand succиs, il se dit: " Voilа mon rival, je veux triompher de lui. " L'imprudent! il ignorait que le comte Maxime de Trailles se laissait insulter, tirait le premier et tuait son homme. Eugиne йtait un adroit chasseur, mais il n'avait pas encore abattu vingt poupйes sur vingt-deux dans un tir. Le jeune comte se jeta dans une bergиre au coin du feu, prit les pincettes et fouilla le foyer par un mouvement si violent, si grimaud, que le beau visage d'Anastasie se chagrina soudain. La jeune femme se tourna vers Eugиne, et lui lanзa un de ces regards froidement interrogatifs qui disent si bien: Pourquoi ne vous en allez-vous pas? que les gens bien йlevйs savent aussitфt faire de ces phrases qu'il faudrait appeler des phrases de sortie.

Eugиne prit un air agrйable et dit Madame, j'avais hвte de vous voir pour...

Il s'arrкta tout court. Une porte s'ouvrit. Le monsieur qui conduisait le tilbury se montra soudain, sans chapeau, ne salua pas la comtesse, regarda soucieusement Eugиne, et tendit la main а Maxime, en lui disant: " Bonjour " avec une expression fraternelle qui surprit singuliиrement Eugиne. Les jeunes gens de province ignorent combien est douce la vie а trois.

- Monsieur de Restaud, dit la comtesse а l'йtudiant en lui montrant son mari.

Eugиne s'inclina profondйment.

- Monsieur, dit-elle en continuant et en prйsentant Eugиne au comte de Restaud, est monsieur de Rastignac, parent de madame la vicomtesse de Beausйant par les Marcillac, et que j'ai eu le plaisir de rencontrer а son dernier bal.

Parent de madame la vicomtesse de Beausйant par les Marcillac ! ces mots, que la comtesse prononзa presque emphatiquement, par suite de l'espace d'orgueil qu'йprouve une maоtresse de maison а prouver qu'elle n'a chez elle que des gens de distinction, furent d'un effet magique, le comte quitta son air froidement cйrйmonieux et salua l'йtudiant.

- Enchantй, dit-il, monsieur, de pouvoir faire votre connaissance.

Le comte Maxime de Trailles lui-mкme jeta sur Eugиne un regard inquiet et quitta tout а coup son air impertinent. Ce coup de baguette, dы а la puissante intervention d'un nom, ouvrit trente cases dans le cerveau du Mйridional, et lui rendit l'esprit qu'il avait prйparй. Une soudaine lumiиre lui fit voir clair dans l'atmosphиre de la haute sociйtй parisienne, encore tйnйbreuse pour lui. La Maison Vauquer, le pиre Goriot йtaient alors bien loin de sa pensйe.

- Je croyais les Marcillac йteints? dit le comte de Restaud а Eugиne.

- Oui, monsieur, rйpondit-il. Mon grand-oncle, le chevalier de Rastignac, a йpousй l'hйritiиre de la famille de Marcillac. Il n'a eu qu'une fille, qui a йpousй le marйchal de Clarimbault, aпeul maternel de madame de Beausйant. Nous sommes la branche cadette, branche d'autant plus pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au service du Roi. Le gouvernement rйvolutionnaire n'a pas voulu admettre nos crйances dans la liquidation qu'il a faite de la Compagnie des Indes.

- Monsieur votre grand-oncle ne commandait-il pas le Vengeur avant 1789?

- Prйcisйment.

- Alors, il a connu mon grand-pиre, qui commandait le Warwick.

Maxime haussa lйgиrement les йpaules en regardant madame de Restaud, et eut l'air de lui dire: " S'il se met а causer marine avec celui-lа nous sommes perdus. " Anastasie comprit le regard de monsieur de Trailles. Avec cette admirable puissance que possиdent les femmes, elle se mit а sourire en disant: " Venez, Maxime; j'ai quelque chose а vous demander. Messieurs, nous vous laisserons naviguer de conserve sur le Warwick et sur le Vengeur. " Elle se leva et fit un signe plein de traоtrise railleuse а Maxime, qui prit avec elle la route du boudoir. A peine ce couple morganatique, jolie expression allemande qui n'a pas son йquivalent en franзais, avait-il atteint la porte que le comte interrompit sa conversation avec Eugиne.

- Anastasie! restez donc, ma chиre, s'йcria-t-il avec humeur, vous savez bien que...

- Je reviens, je reviens, dit-elle en l'interrompant, il ne me faut qu'un moment pour dire а Maxime ce dont je veux le charger.

Elle revint promptement. Comme toutes les femmes qui, forcйes d'observer le caractиre de leurs maris pour pouvoir se conduire а leur fantaisie, savent reconnaоtre jusqu'oщ elles peuvent aller afin de ne pas perdre une confiance prйcieuse, et qui alors ne les choquent jamais dans les petites choses de la vie, la comtesse avait vu d'aprиs les inflexions de la voix du comte qu'il n'y aurait aucune sйcuritй а rester dans le boudoir. Ces contretemps йtaient dus а Eugиne. Aussi la comtesse montra-t-elle l'йtudiant d'un air et par un geste pleins de dйpit а Maxime, qui dit fort йpigrammatiquement au comte, а sa femme et а Eugиne:- Ecoutez, vous кtes en affaires, je ne veux pas vous gкner; adieu. Il se sauva.

- Restez donc, Maxime! cria le comte.

- Venez dоner, dit la comtesse qui, laissant encore une fois Eugиne et le comte, suivit Maxime dans le premier salon oщ ils restиrent assez de temps ensemble pour croire que monsieur de Restaud congйdierait Eugиne.

Rastignac les entendait tour а tour йclatant de rire, causant, se taisant; mais le malicieux йtudiant faisait de l'esprit avec monsieur de Restaud, le flattait ou l'embarquait dans des discussions, afin de revoir la comtesse et de savoir quelles йtaient ses relations avec le pиre Goriot. Cette femme, йvidemment amoureuse de Maxime; cette femme, maоtresse de son mari, liйe secrиtement au vieux vermicellier, lui semblait tout un mystиre. Il voulait pйnйtrer ce mystиre, espйrant ainsi pouvoir rйgner en souverain sur cette femme si йminemment Parisienne.

- Anastasie, dit le comte appelant de nouveau sa femme.

- Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeune homme, il faut se rйsigner. A ce soir...

- J'espиre, Nasie, lui dit-il а l'oreille, que vous consignerez ce petit homme dont les yeux s'allumaient comme des charbons quand votre peignoir s'entrouvrait. Il vous ferait des dйclarations, vous compromettrait, et vous me forceriez а le tuer.

- Etes-vous fou, Maxime? dit-elle. Ces petits йtudiants ne sont-ils pas, au contraire, d'excellents paratonnerres? je le ferai, certes, prendre en grippe а Restaud.

Maxime йclata de rire et sortit suivi de la comtesse, qui se mit а la fenкtre pour le voir montant en voiture, faire piaffer son cheval, et agitant son fouet. Elle ne revint que quand la grande porte fut fermйe.

- Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, ma chиre, la terre oщ demeure la famille de monsieur n'est pas loin de Verteuil, sur la Charente. Le grand-oncle de monsieur et mon grand-pиre se connaissaient.

- Enchantйe d'кtre en pays de connaissance, dit la comtesse distraite.

- Plus que vous ne le croyez, dit а voix basse Eugиne.

- Comment? dit-elle vivement.

- Mais, reprit l'йtudiant, je viens de voir sortir de chez vous un monsieur avec lequel je suis porte а porte dans la mкme pension, le pиre Goriot.

A ce nom enjolivй du mot pиre, le comte, qui tisonnait, jeta les pincettes dans le feu, comme si elles lui eussent brыlй les mains, et se leva.

- Monsieur, vous auriez pu dire monsieur Goriot! s'йcria-t-il.

La comtesse pвlit d'abord en voyant l'impatience de son mari, puis elle rougit, et fut йvidemment embarrassйe; elle rйpondit d'une voix qu'elle voulut rendre naturelle, et d'un air faussement dйgagй: " Il est impossible de connaоtre quelqu'un que nous aimions mieux... " Elle s'interrompit, regarda son piano, comme s'il se rйveillait en elle quelque fantaisie, et dit Aimez-vous la musique, monsieur.

- Beaucoup, rйpondit Eugиne devenu rouge et bкtifiй par l'idйe confuse qu'il eut d'avoir commis quelque lourde sottise.

- Chantez-vous? s'йcria-t-elle en s'en allant а son piano dont elle attaqua vivement toutes les touches en les remuant depuis l'ut d'en bas jusqu'au fa d'en haut. Rrrrah!

- Non, madame.

Le comte de Restaud se promenait de long en large.

- C'est dommage, vous кtes privй d'un grand moyen de succиs.- Ca-a-ro, ca-a-ro, ca-a-a-a-ro, non dubita-re, chanta la comtesse.

En prononзant le nom du pиre Goriot, Eugиne avait donnй un coup de baguette magique, mais dont l'effet йtait inverse de celui qu'avaient frappй ces mots: parent de madame de Beausйant. Il se trouvait dans la situation d'un homme introduit par faveur chez un amateur de curiositйs, et qui, touchant par mйgarde une armoire pleine de figures sculptйes, fait tomber trois ou quatre tкtes mal collйes. Il aurait voulu se jeter dans un gouffre. Le visage de madame de Restaud йtait sec, froid, et ses yeux devenus indiffйrents fuyaient ceux du malencontreux йtudiant.

- Madame, dit-il, vous avez а causer avec monsieur de Restaud, veuillez agrйer mes hommages, et me permettre...

- Toutes les fois que vous viendrez, dit prйcipitamment la comtesse en arrкtant Eugиne par un geste, vous кtes sыr de nous faire, а monsieur de Restaud comme а moi, le plus vif plaisir.

Eugиne salua profondйment le couple et sortit suivi de monsieur de Restaud, qui, malgrй ses instances, l'accompagna jusque dans l'antichambre.

- Toutes les fois que monsieur se prйsentera, dit le comte а Maurice, ni madame ni moi nous n'y serons.

Quand Eugиne mit pied sur le perron, il s'aperзut qu'il pleuvait.- Allons, se dit-il, je suis venu faire une gaucherie dont j'ignore la cause et la portйe, je gвterai par-dessus le marchй mon habit et mon chapeau. je devrais rester dans un coin а piocher le Droit, ne penser qu'а devenir un rude magistrat. Puis-je aller dans le monde quand, pour y manoeuvrer convenablement, il faut un tas de cabriolets, de bottes cirйes, d'agrиs indispensables, de chaоnes d'or, dиs le matin des gants de daim blancs qui coыtent six francs, et toujours des gants jaunes le soir? Vieux drфle de pиre Goriot, va!

Quand il se trouva sous la porte de la rue, le cocher d'une voiture de louage, qui venait sans doute de remiser de nouveaux mariйs et qui ne demandait pas mieux que de voler а son maоtre quelques courses de contrebande, fit а Eugиne un signe en le voyant sans parapluie, en habit noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes cirйes. Eugиne йtait sous l'empire de ces rages sourdes qui poussent un jeune homme а s'enfoncer de plus en plus dans l'abоme oщ il est entrй, comme s'il espйrait y trouver une heureuse issue. Il consentit par un mouvement de tкte а la demande du cocher. Sans avoir plus de vingt-deux sous dans sa poche, il monta dans la voiture oщ quelques grains de fleurs d'oranger et des brins de cannetille attestaient le passage des mariйs.

- Oщ monsieur va-t-il? demanda le cocher, qui n'avait dйjа plus ses gants blancs.

- Parbleu! se dit Eugиne, puisque je m'enfonce, il faut au moins que cela me serve а quelque chose! Allez а l'hфtel de Beausйant, ajouta-t-il а haute voix.

- Lequel? dit le cocher

Mot sublime qui confondit Eugиne. Cet йlйgant inйdit ne savait pas qu'il y avait deux hфtels de Beausйant, il ne connaissait pas combien il йtait riche en parents qui ne se souciaient pas de lui.

- Le vicomte de Beausйant, rue...

- De Grenelle, dit le cocher en hochant la tкte et l'interrompant. Voyez-vous, il y a encore l'hфtel du comte et du marquis de Beausйant, rue Saint-Dominique, ajouta-t-il en relevant le marchepied.

- Je le sais bien, rйpondit Eugиne d'un air sec. Tout le monde aujourd'hui se moque donc de moi! dit-il en jetant son chapeau sur les coussins de devant. Voilа une escapade qui va me coыter la ranзon d'un roi. Mais au moins je vais faire ma visite а ma soi-disant cousine d'une maniиre solidement aristocratique. Le pиre Goriot me coыte dйjа au moins dix francs, le vieux scйlйrat! Ma foi, je vais raconter mon aventure а madame de Beausйant, peut-кtre la ferais-je rire. Elle saura sans doute le mystиre des liaisons criminelles de ce vieux rat sans queue et de cette belle femme. Il vaut mieux plaire а ma cousine que de me cogner contre cette femme immorale, qui me fait l'effet d'кtre bien coыteuse. Si le nom de la belle vicomtesse est si puissant, de quel poids doit donc кtre sa personne? Adressons-nous en haut. Quand on s'attaque а quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu!

Ces paroles sont la formule brиve des mille et une pensйes entre lesquelles il flottait. Il reprit un peu de calme et d'assurance en voyant tomber la pluie. Il se dit que s'il allait dissiper deux des prйcieuses piиces de cent sous qui lui restaient, elles seraient heureusement employйes а la conservation de son habit, de ses bottes et de son chapeau. Il n'entendit pas sans un mouvement d'hilaritй son cocher criant: La porte, s'il vous plaоt ? Un suisse rouge et dorй fit grogner sur ses gonds la porte de l'hфtel, et Rastignac vit avec une douce satisfaction sa voiture passant sous le porche, tournant dans la cour, et s'arrкtant sous la marquise du perron. Le cocher а grosse houppelande bleue bordйe de rouge vint dйplier le marchepied. En descendant de sa voiture, Eugиne entendit des rires йtouffйs qui partaient sous le pйristyle. Trois ou quatre valets avaient dйjа plaisantй sur cet йquipage de mariйe vulgaire. Leur rire йclaira l'йtudiant au moment oщ il compara cette voiture а l'un des plus йlйgants coupйs de Paris, attelй de deux cheveux fringants qui avaient des roses а l'oreille, qui mordaient leur frein, et qu'un cocher poudrй, bien cravatй, tenait en bride comme s'ils eussent voulu s'йchapper. A la Chaussйe-d'Antin, madame de Restaud avait dans sa cour le fin cabriolet de l'homme de vingt-six ans. Au faubourg Saint-Germain, attendait le luxe d'un grand seigneur, un йquipage que trente mille francs n'auraient pas payй.

- Qui donc est lа? se dit Eugиne en comprenant un peu tardivement qu'il devait se rencontrer а Paris bien peu de femmes qui ne fussent occupйes, et que la conquкte d'une de ces reines coыtait plus que du sang. Diantre! ma cousine aura sans doute aussi son Maxime.

Il monta le perron la mort dans l'вme. A son aspect la porte vitrйe s'ouvrit; il trouva les valets sйrieux comme des вnes qu'on йtrille. La fкte а laquelle il avait assistй s'йtait donnйe dans les grands appartements de rйception, situйs au rez-de-chaussйe de l'hфtel de Beausйant. N'ayant pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de faire une visite а sa cousine, il n'avait donc pas encore pйnйtrй dans les appartements de madame de Beausйant; il allait donc voir pour la premiиre fois les merveilles de cette йlйgance personnelle qui trahit l'вme et les moeurs d'une femme de distinction. Etude d'autant plus curieuse que le salon de madame de Restaud lui fournissait un terme de comparaison. A quatre heures et demie la vicomtesse йtait visible. Cinq minutes plus tфt, elle n'eыt pas reзu son cousin. Eugиne, qui ne savait rien des diverses йtiquettes parisiennes, fut conduit par un grand escalier plein de fleurs, blanc de ton, а rampe dorйe, а tapis rouge, chez madame de Beausйant, dont il ignorait la biographie verbale, une de ces changeantes histoires qui se content tous les soirs d'oreille а oreille dans les salons de Paris.

La vicomtesse йtait liйe depuis trois ans avec un des plus cйlиbres et des plus riches seigneurs portugais, le marquis d'Ajuda-Pinto. C'йtait une de ces liaisons innocentes qui ont tant d'attraits pour les personnes ainsi liйes, qu'elles ne peuvent supporter personne en tiers. Aussi le vicomte de Beausйant avait-il donnй lui-mкme l'exemple au public en respectant, bon grй, mal grй, cette union morganatique. Les personnes qui, dans les premiers jours de cette amitiй, vinrent voir la vicomtesse а deux heures, y trouvaient le marquis d'Ajuda-Pinto. Madame de Beausйant, incapable de fermer sa porte, ce qui eыt йtй fort inconvenant, recevait si froidement les gens et contemplait si studieusement sa corniche, que chacun comprenait combien il la gкnait. Quand on sut dans Paris qu'on gкnait madame de Beausйant en venant la voir entre deux et quatre heures, elle se trouva dans la solitude la plus complиte. Elle allait aux Bouffons ou а l'Opйra en compagnie de monsieur de Beausйant et de monsieur d'Ajuda-Pinto; mais en homme qui sait vivre, monsieur de Beausйant quittait toujours sa femme et le Portugais aprиs les y avoir installйs. Monsieur d'Ajuda devait se marier. Il йpousait une demoiselle de Rochefide. Dans toute la haute sociйtй une seule personne ignorait encore ce mariage, cette personne йtait madame de Beausйant. Quelques-unes de ses amies lui en avaient bien parlй vaguement; elle en avait ri, croyant que ses amies voulaient troubler un bonheur jalousй. Cependant les bans allaient se publier. Quoiqu'il fыt venu pour notifier ce mariage а la vicomtesse, le beau Portugais n'avait pas encore osй dire un traоtre mot. Pourquoi? rien sans doute n'est plus difficile que de notifier а une femme un semblable ultimatum. Certains hommes se trouvent plus а l'aise sur le terrain, devant un homme qui leur menace le coeur avec une йpйe, que devant une femme qui, aprиs avoir dйbitй ses йlйgies pendant deux heures, fait la morte et demande des sels. En ce moment donc monsieur d'Ajuda-Pinto йtait sur les йpines, et voulait sortir, en se disant que madame de Beausйant apprendrait cette nouvelle, il lui йcrirait, il serait plus commode de traiter ce galant assassinat par correspondance que de vive voix. Quand le valet de chambre de la vicomtesse annonзa monsieur Eugиne de Rastignac, il fit tressaillir de joie le marquis d'Ajuda-Pinto. Sachez-le bien, une femme aimante est encore plus ingйnieuse а se crйer des doutes qu'elle n'est habile а varier le plaisir. Quand elle est sur le point d'кtre quittйe, elle devine plus rapidement le sens d'un geste que le coursier de Virgile ne flaire les lointains corpuscules qui lui annoncent l'amour. Aussi comptez que madame de Beausйant surprit ce tressaillement involontaire, lйger, mais naпvement йpouvantable. Eugиne ignorait qu'on ne doit jamais se prйsenter chez qui que ce soit а Paris sans s'кtre fait conter par les amis de la maison l'histoire du mari, celle de la femme ou des enfants, afin de n'y commettre aucune de ces balourdises dont on dit pittoresquement en Pologne: Attelez cinq boeufs а votre char! sans doute pour vous tirer du mauvais pas oщ vous vous embourbez. Si ces malheurs de la conversation n'ont encore aucun nom en France, on les y suppose sans doute impossibles, par suite de l'йnorme publicitй qu'y obtiennent les mйdisances. Aprиs s'кtre embourbй chez madame de Restaud, qui ne lui avait pas mкme laissй le temps d'atteler les cinq boeufs а son char, Eugиne seul йtait capable de recommencer son mйtier de bouvier, en se prйsentant chez madame de Beausйant. Mais s'il avait horriblement gкnй madame de Restaud et monsieur de Trailles, il tirait d'embarras monsieur d'Ajuda.

- Adieu, dit le Portugais en s'empressant de gagner la porte quand Eugиne entra dans un petit salon coquet, gris et rose, oщ le luxe semblait n'кtre que de l'йlйgance.

- Mais а ce soir, dit madame de Beausйant en retournant la tкte et jetant un regard au marquis. N'allons-nous pas aux Bouffons?

- Je ne le puis, dit-il en prenant le bouton de la porte.

Madame de Beausйant se leva, le rappela prиs d'elle, sans faire la moindre attention а Eugиne, qui, debout, йtourdi par les scintillements d'une richesse merveilleuse, croyait а la rйalitй des contes arabes, et ne savait oщ se fourrer en se trouvant en prйsence de cette femme sans кtre remarquй par elle. La vicomtesse avait levй l'index de sa main droite, et par un joli mouvement dйsignait au marquis une place devant elle. Il y eut dans ce geste un si violent despotisme de passion que le marquis laissa le bouton de la porte et vint. Eugиne le regarda non sans envie.

- Voilа, se dit-il, l'homme au coupй! Mais il faut donc avoir des chevaux fringants, des livrйes et de l'or а flots pour obtenir le regard d'une femme de Paris? Le dйmon du luxe le mordit au coeur, la fiиvre du gain le prit, la soif de l'or lui sйcha la gorge. Il avait cent trente francs pour son trimestre. Son pиre, sa mиre, ses frиres, ses soeurs, sa tante, ne dйpensaient pas deux cents francs par mois, а eux tous. Cette rapide comparaison entre sa situation prйsente et le but auquel il fallait parvenir contribuиrent а le stupйfier.

- Pourquoi, dit la vicomtesse en riant, ne pouvez-vous pas venir aux Italiens?

- Des affaires! je dоne chez l'ambassadeur d'Angleterre.

- Vous les quitterez.

Quand un homme trompe, il est invinciblement forcй

d'entasser mensonges sur mensonges. Monsieur d'Ajuda dit alors en riant: " Vous l'exigez? "

- Oui, certes.

- Voilа ce que je voulais me faire dire, rйpondit-il en jetant un de ces fins regards qui auraient rassurй toute autre femme. Il prit la main de la vicomtesse, la baisa et partit.

Eugиne passa la main dans ses cheveux et se tortilla pour saluer en croyant que madame de Beausйant allait penser а lui; tout а coup elle s'йlance, se prйcipite dans la galerie, accourt а la fenкtre et regarde monsieur d'Ajuda pendant qu'il montait en voiture; elle prкte l'oreille а l'ordre, et entend le chasseur rйpйtant au cocher: " Chez monsieur de Rochefide. " Ces mots, et la maniиre dont d'Ajuda se plongea dans sa voiture, furent l'йclair et la foudre pour cette femme, qui revint en proie а de mortelles apprйhensions. Les plus horribles catastrophes ne sont que cela dans le grand monde. La vicomtesse rentra dans sa chambre а coucher, se mit а sa table, et prit un joli papier.

Du moment, йcrivait-elle, oщ vous dоnez chez les Rochefide, et non а l'ambassade anglaise, vous ne devez une explication, je vous attends.

Aprиs avoir redressй quelques lettres dйfigurйes par le tremblement convulsif de sa main, elle mit un C qui voulait dire Claire de Bourgogne, et sonna.

- Jacques, dit-elle а son valet de chambre qui vint aussitфt, vous irez а sept heures et demie chez monsieur de Rochefide, vous y demanderez le marquis d'Ajuda. Si monsieur le marquis y est, vous lui ferez parvenir ce billet sans demander de rйponse; s'il n'y est pas, vous reviendrez et me rapporterez ma lettre.

- Madame la vicomtesse a quelqu'un dans son salon.

- Ah! c'est vrai, dit-elle en poussant la porte.

Eugиne commenзait а se trouver trиs mal а l'aise, il aperзut enfin la vicomtesse qui lui dit d'un ton dont l'йmotion lui remua les fibres du coeur: " Pardon, monsieur, j'avais un mot а йcrire, je suis maintenant tout а vous. " Elle ne savait ce qu'elle disait, car voici ce qu'elle pensait: " Ah! il veut йpouser mademoiselle de Rochefide. Mais est-il donc libre? Ce soir ce mariage sera brisй, ou je... Mais il n'en sera plus question demain. "

- Ma cousine... rйpondit Eugиne.

- Hein? fit la vicomtesse en lui jetant un regard dont l'impertinence glaзa l'йtudiant.

Eugиne comprit ce hein. Depuis trois heures il avait appris tant de choses, qu'il s'йtait mis sur le qui-vive.

- Madame, reprit-il en rougissant. Il hйsita, puis il dit en continuant: Pardonnez-moi; j'ai besoin de tant de protection qu'un bout de parentй n'aurait rien gвtй.

Madame de Beausйant sourit, mais tristement: elle sentait dйjа le malheur qui grondait dans son atmosphиre.

- Si vous connaissiez la situation dans laquelle se trouve ma famille, dit-il en continuant, vous aimeriez а jouer le rфle d'une de ces fйes fabuleuses qui se plaisaient а dissiper les obstacles autour de leurs filleuls.

- Eh bien! mon cousin, dit-elle en riant, а quoi puis-je vous кtre bonne?

- Mais le sais-je? Vous appartenir par un lien de parentй qui se perd dans l'ombre est dйjа toute une fortune. Vous m'avez troublй, je ne sais plus ce que je venais vous dire. Vous кtes la seule personne que je connaisse а Paris. Ah! je voulais vous consulter en vous demandant de m'accepter comme un pauvre enfant qui dйsire se coudre а votre jupe, et qui saurait mourir pour vous.

- Vous tueriez quelqu'un pour moi?

- J'en tuerais deux, dit Eugиne.

- Enfant! Oui, vous кtes un enfant, dit-elle en rйprimant quelques larmes; vous aimeriez sincиrement, vous!

- Oh! fit-il en hochant la tкte.

La vicomtesse s'intйressa vivement а l'йtudiant pour une rйponse d'ambitieux. Le mйridional en йtait а son premier calcul. Entre le boudoir bleu de madame de Restaud et le salon rose de madame de Beausйant, il avait fait trois annйes de ce Droit parisien dont on ne parle pas, quoiqu'il constitue une haute jurisprudence sociale qui, bien apprise et bien pratiquйe, mиne а tout.

Ah! j'y suis, dit Eugиne. J'avais remarquй madame de Restaud а votre bal, je suis allй ce matin chez elle.

- Vous avez dы bien la gкner, dit en souriant madame de Beausйant.

- Eh! oui, je suis un ignorant qui mettra contre lui tout le monde, si vous me refusez votre secours. Je crois qu'il est fort difficile de rencontrer а Paris une femme jeune, belle, riche, йlйgante qui soit inoccupйe, et il m'en faut une qui m'apprenne ce que, vous autres femmes, vous savez si bien expliquer: la vie. Je trouverai partout un monsieur de Trailles. je venais donc а vous pour vous demander le mot d'une йnigme, et vous prier de me dire de quelle nature est la sottise que j'y ai faite. J'ai parlй d'un pиre...

- Madame la duchesse de Langeais, dit Jacques en coupant la parole а l'йtudiant, qui fit le geste d'un homme violemment contrariй.

- Si vous voulez rйussir, dit la vicomtesse а voix basse, d'abord ne soyez pas aussi dйmonstratif.

- Eh! bonjour, ma chиre, reprit-elle en se levant et allant au-devant de la duchesse dont elle pressa les mains avec l'effusion caressante qu'elle aurait pu montrer pour une soeur et а laquelle la duchesse rйpondit par les plus jolies cвlineries.

- Voilа deux bonnes amies, se dit Rastignac. J'aurai dиs lors deux protectrices; ces deux femmes doivent avoir les mкmes affections, et celle-ci s'intйressera sans doute а moi.

- A quelle heureuse pensйe dois-je le bonheur de te voir, ma chиre Antoinette? dit madame de Beausйant.

- Mais j'ai vu monsieur d'Ajuda-Pinto entrant chez monsieur de Rochefide, et j'ai pensй qu'alors vous йtiez seule.

Madame de Beausйant ne se pinзa point les lиvres, elle ne rougit pas, son regard resta le mкme, son front parut s'йclaircir pendant que la duchesse prononзait ces fatales paroles.

- Si j'avais su que vous fussiez occupйe... ajouta la duchesse en se tournant vers Eugиne.

- Monsieur est monsieur Eugиne de Rastignac, un de mes cousins, dit la vicomtesse. Avez-vous des nouvelles du gйnйral Montriveau? fit-elle. Sйrisy m'a dit hier qu'on ne le voyait plus, l'avez-vous eu chez vous aujourd'hui?

La duchesse, qui passait pour кtre abandonnйe par monsieur de Montriveau, de qui elle йtait йperdument йprise, sentit au coeur la pointe de cette question, et rougit en rйpondant:- Il йtait hier а l'Elysйe.

- De service, dit madame de Beausйant.

- Clara, vous savez sans doute, reprit la duchesse en jetant des flots de malignitй par ses regards, que demain les bans de monsieur d'Ajuda-Pinto et de mademoiselle de Rochefide se publient?

Ce coup йtait trop violent, la vicomtesse pвlit et rйpondit en riant:- Un de ces bruits dont s'amusent les sots. Pourquoi monsieur d'Ajuda porterait-il chez les Rochefide un des plus beaux noms du Portugal? Les Rochefide sont des gens anoblis d'hier.

- Mais Berthe rйunira, dit-on, deux cent mille livres de rente.

- Monsieur d'Ajuda est trop riche pour faire de ces calculs.

- Mais, ma chиre, mademoiselle de Rochefide est charmante.

- Ah!

- Enfin il y dоne aujourd'hui, les conditions sont arrкtйes. Vous m'йtonnez йtrangement d'кtre si peu instruite.

Quelle sottise avez-vous donc faite, monsieur? dit madame de Beausйant. Ce pauvre enfant est si nouvellement jetй dans le monde, qu'il ne comprend rien, ma chиre Antoinette, а ce que nous disons. Soyez bonne pour lui, remettons а causer de cela demain. Demain, voyez-vous, tout sera sans doute officiel, et vous pourrez кtre officieuse а coup sыr.

La duchesse tourna sur Eugиne un de ces regards impertinents qui enveloppent un homme des pieds а la tкte, l'aplatissent, et le mettent а l'йtat de zйro.

- Madame, j'ai, sans le savoir, plongй un poignard dans le coeur de madame de Restaud. Sans le savoir, voilа ma faute, dit l'йtudiant que son gйnie avait assez bien servi et qui avait dйcouvert les mordantes йpigrammes cachйes sous les phrases affectueuses de ces deux femmes. Vous continuez а voir, et vous craignez peut-кtre les gens qui sont dans le secret du mal qu'ils vous font, tandis que celui qui blesse en ignorant la profondeur de sa blessure est regardй comme un sot, un maladroit qui ne sait profiter de rien, et chacun le mйprise.

Madame de Beausйant jeta sur l'йtudiant un de ces regards fondants oщ les grandes вmes savent mettre tout а la fois de la reconnaissance et de la dignitй. Ce regard fut comme un baume qui calma la plaie que venait de faire au coeur de l'йtudiant le coup d'oeil d'huissier-priseur par lequel la duchesse l'avait йvaluй.

- Figurez-vous que je venais, dit Eugиne en continuant, de capter la bienveillance du comte de Restaud; car, dit-il en se tournant vers la duchesse d'un air а la fois humble et malicieux, il faut vous dire, madame, que je ne suis encore qu'un pauvre diable d'йtudiant, bien seul, bien pauvre...

- Ne dites pas cela, monsieur de Rastignac. Nous autres femmes, nous ne voulons jamais de ce dont personne ne veut.

- Bah! fit Eugиne, je n'ai que vingt-deux ans, il faut savoir supporter les malheurs de son вge. D'ailleurs, je suis а confesse; et il est impossible de se mettre а genoux dans un plus joli confessionnal: on y fait les pйchйs dont on s'accuse dans l'autre.

La duchesse prit un air froid а ce discours anti-religieux, dont elle proscrivit le mauvais goыt en disant а la vicomtesse Monsieur arrive...

Madame de Beausйant se prit а rire franchement et de son cousin et de la duchesse.

- Il arrive, ma chиre, et cherche une institutrice qui lui enseigne le bon goыt.

- Madame la duchesse, reprit Eugиne, n'est-il pas naturel de vouloir s'initier aux secrets de ce qui nous charme? (Allons, se dit-il en lui-mкme, je suis sыr que je leur fais des phrases de coiffeur.)

- Mais madame de Restaud est, je crois, l'йcoliиre de monsieur de Trailles, dit la duchesse.

- Je n'en savais rien, madame, reprit l'йtudiant. Aussi me suis-je йtourdiment jetй entre eux. Enfin, je m'йtais assez bien entendu avec le mari, je me voyais souffert pour un temps par la femme, lorsque je me suis avisй de leur dire que je connaissais un homme que je venais de voir sortant par un escalier dйrobй, et qui avait au fond d'un couloir embrassй la comtesse.

- Qui est-ce? dirent les deux femmes.

- Un vieillard qui vit а raison de deux louis par mois, au fond du faubourg Saint-Marceau, comme moi, pauvre йtudiant; un vйritable malheureux dont tout le monde se moque, et que nous appelons le pиre Goriot.

- Mais, enfant que vous кtes, s'йcria la vicomtesse, madame de Restaud est une demoiselle Goriot.

- La fille d'un vermicellier, reprit la duchesse, une petite femme qui s'est fait prйsenter le mкme jour qu'une fille de pвtissier. Ne vous en souvenez-vous pas, Clara? Le Roi s'est mis а rire et a dit en latin un bon mot sur la farine. Des gens, comment donc? des gens...

- Ejusdem farinae, dit Eugиne.

- C'est cela, dit la duchesse.

- Ah! c'est son pиre, reprit l'йtudiant en faisant un geste d'horreur.

- Mais oui; ce bonhomme avait deux filles dont il est quasi fou, quoique l'une et l'autre l'aient а peu prиs reniй.

- La seconde n'est-elle pas, dit la vicomtesse en regardant madame de Langeais, mariйe а un banquier dont le nom est allemand, un baron de Nucingen? Ne se nomme-t-elle pas Delphine? N'est-ce pas une blonde qui a une loge de cфtй а l'Opйra, qui vient aussi aux Bouffons, et rit trиs haut pour se faire remarquer?

La duchesse sourit en disant Mais, ma chиre, je vous admire. Pourquoi vous occupez-vous donc tant de ces gens-lа? Il a fallu кtre amoureux fou, comme l'йtait Restaud, pour s'кtre enfarinй de mademoiselle Anastasie. Oh! il n'en sera pas le bon marchand! Elle est entre les mains de monsieur de Trailles, qui la perdra.

- Elles ont reniй leur pиre, rйpйtait Eugиne.

- Eh bien! oui, leur pиre, le pиre, un pиre, reprit la vicomtesse, un bon pиre qui leur a donnй, dit-on, а chacune cinq ou six cent mille francs pour faire leur bonheur en les mariant bien, et qui ne s'йtait rйservй que huit а dix mille livres de rente pour lui, croyant que ses filles resteraient ses filles, qu'il s'йtait crйй chez elles deux existences, deux maisons oщ il serait adorй, choyй. En deux ans, ses gendres l'ont banni de leur sociйtй comme le dernier des misйrables.

Quelques larmes roulиrent dans les yeux d'Eugиne, rйcemment rafraоchi par les pures et saintes йmotions de la famille, encore sous le charme des croyances jeunes, et qui n'en йtait qu'а sa premiиre journйe sur le champ de bataille de la civilisation parisienne. Les йmotions vйritables sont si communicatives, que pendant un moment ces trois personnes se regardиrent en silence.

- Eh! mon Dieu, dit madame de Langeais, oui, cela semble bien horrible, et nous voyons cependant cela tous les jours. N'y a-t-il pas une cause а cela? Dites-moi, ma chиre, avez-vous pensй jamais а ce qu'est un gendre? Un gendre est un homme pour qui nous йlиverons, vous ou moi, une chиre petite crйature а laquelle nous tiendrons par mille liens, qui sera pendant dix-sept ans la joie de la famille, qui en est l'вme blanche, dirait Lamartine, et qui en deviendra la peste. Quand cet homme nous l'aura prise, il commencera par saisir son amour comme une hache, afin de couper dans le coeur et au vif de cet ange tous les sentiments par lesquels elle s'attachait а sa famille. Hier, notre fille йtait tout pour nous, nous йtions tout pour elle; le lendemain elle se fait notre ennemie. Ne voyons-nous pas cette tragйdie s'accomplissant tous les jours? Ici, la belle-fille est de la derniиre impertinence avec le beau-pиre, qui a tout sacrifiй pour son fils. Plus loin, un gendre met sa belle-mиre а la porte. J'entends demander ce qu'il y a de dramatique aujourd'hui dans la sociйtй; mais le drame du gendre est effrayant, sans compter nos mariages qui sont devenus de fort sottes choses. Je me rends parfaitement compte de ce qui est arrivй а ce vieux vermicellier. Je crois me rappeler que ce Foriot...

- Goriot, madame.

- Oui, ce Moriot a йtй prйsident de sa section pendant la Rйvolution; il a йtй dans le secret de la fameuse disette, et a commencй sa fortune par vendre dans ce temps-lа des farines dix fois plus qu'elles ne lui coыtaient. Il en a eu tant qu'il en a voulu. L'intendant de ma grand-mиre lui en a vendu pour des sommes immenses. Ce Goriot partageait sans doute, comme tous ces gens-lа, avec le Comitй de Salut Public. Je me souviens que l'intendant disait а ma grand-mиre qu'elle pouvait rester en toute sыretй а Grandvilliers, parce que ses blйs йtaient une excellente carte civique. Eh bien! ce Loriot, qui vendait du blй aux coupeurs de tкtes, n'a eu qu'une passion. Il adore, dit-on, ses filles. Il a juchй l'aоnйe dans la maison de Restaud, et greffй l'autre sur le baron de Nucingen, un riche banquier qui fait le royaliste. Vous comprenez bien que, sous l'Empire, les deux gendres ne se sont pas trop formalisйs d'avoir ce vieux Quatre-vingt-treize chez eux; зa pouvait encore aller avec Buonaparte. Mais quand les Bourbons sont revenus, le bonhomme a gкnй monsieur de Restaud, et plus encore le banquier. Les filles, qui aimaient peut-кtre toujours leur pиre, ont voulu mйnager la chиvre et le chou, le pиre et le mari; elles ont reзu le Goriot quand elles n'avaient personne; elles ont imaginй des prйtextes de tendresse. " Papa, venez, nous serons mieux, parce que nous serons seuls! " etc. Moi, ma chиre, je crois que les sentiments vrais ont des yeux et une intelligence: le coeur de ce pauvre Quatre-vingt-treize a donc saignй. Il a vu que ses filles avaient honte de lui; que, si elles aimaient leurs maris, il nuisait а ses gendres. Il fallait donc se sacrifier. Il s'est sacrifiй, parce qu'il йtait pиre: il s'est banni de lui-mкme. En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait. Le pиre et les enfants ont йtй complices de ce petit crime. Nous voyons cela partout. Ce pиre Doriot n'aurait-il pas йtй une tache de cambouis dans le salon de ses filles? il y aurait йtй gкnй, il se serait ennuyй. Ce qui arrive а ce pиre peut arriver а la plus jolie femme avec l'homme qu'elle aimera le mieux: si elle l'ennuie de son amour, il s'en va, il fait des lвchetйs pour la fuir. Tous les sentiments en sont lа. Notre coeur est un trйsor, videz-le d'un coup, vous кtes ruinйs. Nous ne pardonnons pas plus а un sentiment de s'кtre montrй tout entier qu'а un homme de ne pas avoir un sou а lui. Ce pиre avait tout donnй. Il avait donnй, pendant vingt ans, ses entrailles, son amour; il avait donnй sa fortune en un jour. Le citron bien pressй, ses filles ont laissй le zeste au coin des rues.

- Le monde est infвme, dit la vicomtesse en effilant son chвle et sans lever les yeux, par elle йtait atteinte au vif par les mots que madame de Langeais avait dits, pour elle, en racontant cette histoire.

- Infвme! non, reprit la duchesse; il va son train, voilа tout. Si je vous en parle ainsi, c'est pour montrer que je ne suis pas la dupe du monde. Je pense comme vous, dit-elle en pressant la main de la vicomtesse. Le monde est un bourbier, tвchons de rester sur les hauteurs. Elle se leva, embrassa madame de Beausйant au front en lui disant: " Vous кtes bien belle en ce moment, ma chиre. Vous avez les plus jolies couleurs que j'aie vues jamais. " Puis elle sortit aprиs avoir lйgиrement inclinй la tкte en regardant le cousin.

- Le pиre Goriot est sublime! dit Eugиne en se souvenant de l'avoir vu tordant son vermeil la nuit.

Madame de Beausйant n'entendit pas, elle йtait pensive. Quelques moments de silence s'йcoulиrent, et le pauvre йtudiant, par une sorte de stupeur honteuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler.

- Le monde est infвme et mйchant, dit enfin la vicomtesse. Aussitфt qu'un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami prкt а venir nous le dire, et а nous fouiller le coeur avec un poignard en nous en faisant admirer le manche. Dйjа le sarcasme, dйjа les railleries! Ah! je me dйfendrai. Elle releva la tкte comme une grande dame qu'elle йtait, et des йclairs sortirent de ses yeux fiers.- Ah! fit-elle en voyant Eugиne, vous кtes lа!

- Encore, dit-il piteusement.

- Eh bien! monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il mйrite de l'кtre. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption fйminine, vous toiserez la largeur de la misйrable vanitй des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m'йtaient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitiй, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme les chevaux de poste que vous laisserez crever а chaque relais, vous arriverez ainsi au faite de vos dйsirs. Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une femme qui s'intйresse а vous. Il vous la faut jeune, riche, йlйgante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trйsor; ne le laissez jamais soupзonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret! ne le livrez pas avant d'avoir bien su а qui vous ouvrirez votre coeur. Pour prйserver par avance cet amour qui n'existe pas encore, apprenez а vous mйfier de ce monde-ci. Ecoutez-moi, Miguel... (Elle se trompait naпvement de nom sans s'en apercevoir.) Il existe quelque chose de plus йpouvantable que ne l'est l'abandon du pиre par ses deux filles, qui le voudraient mort. C'est la rivalitй des deux soeurs entre elles. Restaud a de la naissance, sa femme a йtй adoptйe, elle a йtй prйsentйe; mais sa soeur, sa riche soeur, la belle madame Delphine de Nucingen, femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin; la jalousie la dйvore, elle est а cent lieues de sa soeur; sa soeur n'est plus sa soeur; ces deux femmes se renient entre elles comme elles renient leur pиre. Aussi, madame de Nucingen laperait-elle toute la boue qu'il y a entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon. Elle a cru que de Marsay la ferait arriver а son but, et elle s'est faite l'esclave de de Marsay, elle assomme de Marsay. De Marsay se soucie fort peu d'elle. Si vous me la prйsentez, vous serez son Benjamin, elle vous adorera.

Aimez-la si vous pouvez aprиs, sinon servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en grande soirйe, quand il y aura cohue; mais je ne la recevrai jamais le matin. Je la saluerai, cela suffira. Vous vous кtes fermй la porte de la comtesse pour avoir prononcй le nom du pиre Goriot. Oui, mon cher, vous iriez vingt fois chez madame de Restaud, vingt fois vous la trouveriez absente. Vous avez йtй consignй. Eh bien! que le pиre Goriot vos introduise prиs de madame Delphine de Nucingen. La belle madame de Nucingen sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les femmes raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies voudront vous enlever а elle. Il y a des femmes qui aiment l'homme dйjа choisi par une autre, comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, espиrent avoir nos maniиres. Vous aurez des succиs. A Paris, le succиs est tout, c'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les dйtrompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une rйunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. Ne le compromettez pas, dit-elle en recourbant son cou et jetant un regard de reine а l'йtudiant, rendez-le-moi blanc. Allez, laissez-moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos batailles а livrer.

- S'il vous fallait un homme de bonne volontй pour aller mettre le feu а une mine? dit Eugиne en l'interrompant.

- Eh bien? dit-elle.

Il se frappa le coeur, sourit au sourire de sa cousine, et sortit. Il йtait cinq heures. Eugиne avait faim, il craignit de ne pas arriver а temps pour l'heure du dоner. Cette crainte lui fit sentir le bonheur d'кtre rapidement emportй dans Paris. Ce plaisir purement machinal le laissa tout entier aux pensйes qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeune homme de son вge est atteint par le mйpris, il s'emporte, il enrage, il menace du poing la sociйtй entiиre, il veut se venger et doute aussi de lui-mкme. Rastignac йtait en ce moment accablй par ces mots: Vous vous кtes fermй la porte de la comtesse.- J'irai! se dit-il, et si madame de Beausйant a raison, si je suis consignй... je... Madame de Restaud me trouvera dans tous les salons oщ elle va. J'apprendrai а faire des armes, а tirer le pistolet, je lui tuerai son Maxime!- Et de l'argent! lui criait sa conscience, oщ donc en prendras-tu? Tout а coup la richesse йtalйe chez la comtesse de Restaud brilla devant ses yeux. Il avait vu lа le luxe dont une demoiselle Goriot devait кtre amoureuse, des dorures, des objets de prix en йvidence le luxe inintelligent du parvenu, le gaspillage de la femme entretenue. Cette fascinante image fut soudainement йcrasйe par le grandiose hфtel de Beausйant. Son imagination, transportйe dans les hautes rйgions de la sociйtй parisienne, lui inspira mille pensйes mauvaises au coeur, en lui йlargissant la tкte et la conscience. Il vit le monde comme il est: les lois et la morale impuissantes chez les riches, et vit dans la fortune l'ultime ratio mundi. " Vautrin a raison, la fortune est la vertu! " se dit-il.

Arrivй rue Neuve-Sainte-Geneviиve, il monta rapidement chez lui, descendit pour donner dix francs au cocher, et vint dans cette salle а manger nausйabonde oщ il aperзut, comme des animaux а un rвtelier, les dix-huit convives en train de se repaоtre. Le spectacle de ces misиres et l'aspect de cette salle lui furent horribles. La transition йtait trop brusque, le contraste trop complet, pour ne pas dйvelopper outre mesure chez lui le sentiment de l'ambition. D'un cфtй, les fraоches et charmantes images de la nature sociale la plus йlйgante, des figures jeunes, vives, encadrйes par les merveilles de l'art et du luxe, des tкtes passionnйes pleines de poйsie; de l'autre, de sinistres tableaux bordйs de fange, et des faces oщ les passions n'avaient laissй que leurs cordes et leur mйcanisme. Les enseignements que la colиre d'une femme abandonnйe avaient arrachйs а madame de Beausйant, ses offres captieuses revinrent dans sa mйmoire, et la misиre les commente. Rastignac rйsolut d'ouvrir deux tranchйes parallиles pour arriver а la fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour, d'кtre un savant docteur et un homme а la mode. Il йtait encore bien enfant! Ces deux lignes sont des asymptotes qui ne peuvent jamais se rejoindre.

_- Vous кtes bien sombre, monsieur le marquis, lui dit Vautrin, qui lui jeta un de ces regards par lesquels cet homme semblait s'initier aux secrets les plus cachйs du coeur.

- Je ne suis pas disposй а souffrir les plaisanteries de ceux qui m'appellent monsieur le marquis, rйpondit-il. Ici, pour кtre vraiment marquis, il faut avoir cent mille livres de rente, et quand on vit dans la Maison Vauquer on n'est pas prйcisйment le favori de la Fortune.

Vautrin regarda Rastignac d'un air paternel et mйprisant, comme s'il eыt dit: " Marmot! dont je ne ferais qu'une bouchйe! " Puis il rйpondit:- Vous кtes de mauvaise humeur, parce que vous n'avez peut-кtre pas rйussi auprиs de la belle comtesse de Restaud.

- Elle m'a fermй sa porte pour lui avoir dit que son pиre mangeait а notre table, s'йcria Rastignac.

Tous les convives s'entre-regardиrent. Le pиre Goriot baissa les yeux, et se retourna pour les essuyer.

- Vous m'avez jetй du tabac dans l'oeil, dit-il а son voisin.

- Qui vexera le pиre Goriot s'attaquera dйsormais а moi, rйpondit Eugиne en regardant le voisin de l'ancien vermicellier; il vaut mieux que nous tous. Je ne parle pas des dames, dit-il en se retournant vers mademoiselle Taillefer.

Cette phrase fut un dйnouement, Eugиne l'avait prononcйe d'un air qui imposa silence aux convives. Vautrin seul lui dit en goguenardant:- Pour prendre le pиre Goriot а votre compte, et vous йtablir son йditeur responsable, il faut savoir bien tenir une йpйe et bien tirer le pistolet.

- Ainsi ferai-je, dit Eugиne.

- Vous кtes donc entrй en campagne aujourd'hui?

- Peut-кtre, rйpondit Rastignac. Mais je ne dois compte de mes affaires а personne, attendu que je ne cherche pas а deviner celles que les autres font la nuit. Vautrin regarda Rastignac de travers.

- Mon petit, quand on ne veut pas кtre dupe des marionnettes, il faut entrer tout а fait dans la baraque, et ne pas se contenter de regarder par les trous de la tapisserie. Assez causй, ajouta-t-il en voyant Eugиne prиs de se gendarmer. Nous aurons ensemble un petit bout de conversation quand vous le voudrez.

Le dоner devint sombre et froid. Le pиre Goriot, absorbй par la profonde douleur que lui avait causйe la phrase de l'йtudiant, ne comprit pas que les dispositions des esprits йtaient changйes а son йgard, et qu'un jeune homme en йtat d'imposer silence а la persйcution avait pris sa dйfense.

- Monsieur Goriot, dit madame Vauquer а voix basse, serait donc le pиre d'une comtesse а c't'heure?

Et d'une baronne, lui rйpliqua Rastignac.

Il n'a que зa а faire, dit Bianchon а Rastignac, je lui ai pris la tкte: il n'y a qu'une bosse, celle de la paternitй, ce sera un Pиre Eternel.

Eugиne йtait trop sйrieux pour que la plaisanterie de Bianchon le fit rire. Il voulait profiter des conseils de madame de Beausйant, et se demandait oщ et comment il se procurerait de l'argent. Il devint soucieux en voyant les savanes du monde qui se dйroulaient а ses yeux а la fois vides et pleines; chacun le laissa seul dans la salle а manger quand le dоner fut fini.

- Vous avez donc vu ma fille? lui dit Goriot d'une voix йmue.

Rйveillй de sa mйditation par le bonhomme, Eugиne lui prit la main, et le contemplant avec une sorte d'attendrissement:- Vous кtes un brave et digne homme, rйpondit-il. Nous causerons de vos filles plus tard. Il se leva sans vouloir йcouter le pиre Goriot, et se retira dans sa chambre, oщ il йcrivit а sa mиre la lettre suivante:

" Ma chиre mиre, vois si tu n'as pas une troisiиme mamelle а t'ouvrir pour moi. je suis dans une situation а faire promptement fortune. J'ai besoin de douze cents francs, et il me les faut а tout prix. Ne dis rien de ma demande а mon Pиre, il s'y opposerait peut-кtre, et si je n'avais pas cet argent, je serais en proie а un dйsespoir qui me conduirait а me brыler la cervelle. je t'expliquerai mes motifs aussitфt que je te verrai, car il faudrait t'йcrire des volumes pour te faire comprendre la situation dans laquelle je suis. Je n'ai pas jouй, ma bonne mиre, je ne dois rien; mais si tu tiens а me conserver la vie que tu m'as donnйe, il faut me trouver cette somme. Enfin, je vais chez la vicomtesse de Beausйant, qui m'a pris sous sa protection. Je dois aller dans le monde, et n'ai pas un sou pour avoir des gants propres. Je saurai ne manger que du pain, ne boire que de l'eau, je jeыnerai au besoin; mais je ne puis me passer des outils avec "lesquels on pioche la vigne dans ce pays-ci. Il s'agit pour

moi de faire mon chemin ou de rester dans la boue. Je sais toutes les espйrances que vous avez mises en moi, et veux les rйaliser promptement. Ma bonne mиre, vends quelques-uns de tes anciens bijoux, je les remplacerai bientфt. Je connais assez la situation de notre famille pour savoir apprйcier de tels sacrifices, et tu dois croire que je ne te demande pas de les faire en vain, sinon je serais un monstre. Ne vois dans ma priиre que le cri d'une impйrieuse nйcessitй. Notre avenir est tout entier dans ce subside, avec lequel je dois ouvrir la campagne; car cette vie de Paris est un combat perpйtuel. Si, pour complйter la somme, il n'y a pas d'autres ressources que de vendre les dentelles de ma tante, dis-lui que je lui en enverrai de plus belles. " Etc.

Il йcrivit а chacune de ses soeurs en leur demandant leurs йconomies, et, pour les leur arracher sans qu'elles parlassent en famille du sacrifice qu'elles ne manqueraient pas de lui faire avec bonheur, il intйressa leur dйlicatesse en attaquant les cordes de l'honneur qui sont si bien tendues et rйsonnent si fort dans de jeunes coeurs. Quand il eut йcrit ces lettres, il йprouva nйanmoins une trйpidation involontaire: il palpitait, il tressaillait. Ce jeune ambitieux connaissait la noblesse immaculйe de ces вmes ensevelies dans la solitude, il savait quelles peines il causerait а ses deux soeurs, et aussi quelles seraient leurs joies avec quel plaisir elles s'entretiendraient en secret de ce frиre bien-aimй, au fond du clos. Sa conscience se dressa lumineuse, et les lui montra comptant en secret leur petit trйsor: il les vit, dйployant le gйnie malicieux des jeunes filles pour lui envoyer incognito cet argent, essayant une premiиre tromperie pour кtre sublimes. " Le coeur d'une soeur est un diamant de puretй, un abоme de tendresse! " se dit-il. Il avait honte d'avoir йcrit. Combien seraient puissants leurs voeux, combien pur serait l'йlan de leurs вmes vers le ciel! Avec quelle voluptй ne se sacrifieraient-elles pas! De quelle douleur serait atteinte sa mиre, si elle ne pouvait envoyer toute la somme! Ces beaux sentiments, ces effroyables sacrifices allaient lui servir d'йchelon pour arriver а Delphine de Nucingen. Quelques larmes, derniers grains d'encens jetйs sur l'autel sacrй de la famille, lui sortirent des yeux. Il se promena dans une agitation pleine de dйsespoir. Le pиre Goriot, le voyant ainsi par sa porte qui йtait restйe entrebвillйe, entra et lui dit:- Qu'avez-vous, monsieur?

- Ah! mon bon voisin, je suis encore fils et frиre comme vous кtes pиre. Vous avez raison de trembler pour la comtesse Anastasie, elle est а un monsieur Maxime de Trailles qui la perdra.

Le pиre Goriot se retira en balbutiant quelques paroles dont Eugиne ne saisit pas le sens. Le lendemain, Rastignac alla jeter ses lettres а la poste. Il hйsita jusqu'au dernier moment, mais il les lanзa dans la boite en disant: " je rйussirai! " Le mot du joueur, du grand capitaine, mot fataliste qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve. Quelques jours aprиs, Eugиne alla chez madame de Restaud et ne fut pas reзu. Trois fois, il y retourna, trois fois encore il trouva la porte close, quoiqu'il se prйsentвt а des heures oщ le comte Maxime de Trailles n'y йtait pas. La vicomtesse avait eu raison. L'йtudiant n'йtudia plus. Il allait aux cours pour y rйpondre а l'appel, et quand il avait attestй sa prйsence, il dйcampait. Il s'йtait fait le raisonnement que se font la plupart des йtudiants. Il rйservait ses йtudes pour le moment oщ il s'agirait de passer ses examens; il avait rйsolu d'entasser ses inscriptions de seconde et de troisiиme annйe, puis d'apprendre le Droit sйrieusement et d'un seul coup au dernier moment. Il avait ainsi quinze mois de loisirs pour naviguer sur l'ocйan de Paris, pour s'y livrer а la traite des femmes, ou y pкcher la fortune. Pendant cette semaine, il vit deux fois madame de Beausйant, chez laquelle il n'allait qu'au moment oщ sortait la voiture du marquis d'Ajuda. Pour quelques jours encore cette illustre femme, la plus poйtique figure du faubourg Saint-Germain, resta victorieuse, et fit suspendre le mariage de mademoiselle de Rochefide avec le marquis d'Ajuda-Pinto. Mais ces derniers jours, que la crainte de perdre son bonheur rendit les plus ardents de tous, devaient prйcipiter la catastrophe. Le marquis d'Ajuda, de concert avec les Rochefide, avait regardй cette brouille et ce raccommodement comme une circonstance heureuse: ils espйraient que madame de Beausйant s'accoutumerait а l'idйe de ce mariage et finirait par sacrifier ses matinйes а un avenir prйvu dans la vie des hommes. Malgrй les plus saintes promesses renouvelйes chaque jour, monsieur d'Ajuda jouait donc la comйdie, la vicomtesse aimait а кtre trompйe. " Au lieu de sauter noblement par la fenкtre, elle se laissait rouler dans les escaliers ", disait la duchesse de Langeais, sa meilleure amie. Nйanmoins, ces derniиres lueurs brillиrent assez longtemps pour que la vicomtesse restвt а Paris et y servоt son jeune parent auquel elle portait une sorte d'affection superstitieuse. Eugиne s'йtait montrй pour elle plein de dйvouement et de sensibilitй dans une circonstance oщ les femmes ne voient de pitiй, de consolation vraie dans aucun regard. Si un homme leur dit alors de douces paroles, il les dit par spйculation.

Dans le dйsir de parfaitement bien connaоtre son йchiquier avant de tenter l'abordage de la maison de Nucingen, Rastignac voulut se mettre au fait de la vie antйrieure du pиre Goriot, et recueillit des renseignements certains, qui peuvent se rйduire а ceci.

Jean-Joachim Goriot йtait, avant la Rйvolution, un simple ouvrier vermicellier, habile, йconome, et assez entreprenant pour avoir achetй le fonds de son maоtre, que le hasard rendit victime du premier soulиvement de 1789. Il s'йtait йtabli rue de la jussienne, prиs de la Halle-aux-Blйs, et avait eu le gros bon sens d'accepter la prйsidence de sa section, afin de faire protйger son commerce par les personnages les plus influents de cette dangereuse йpoque. Cette sagesse avait йtй l'origine de sa fortune qui commenзa dans la disette, fausse ou vraie, par suite de laquelle les grains acquirent un prix йnorme а Paris. Le peuple se tuait а la porte des boulangers, tandis que certaines personnes allaient chercher sans йmeute des pвtes d'Italie chez les йpiciers. Pendant cette annйe, le citoyen Goriot amassa les capitaux qui plus tard lui servirent а faire son commerce avec toute la supйrioritй que donne une grande masse d'argent а celui qui la possиde. Il lui arriva ce qui arrive а tous les hommes qui n'ont qu'une capacitй relative. Sa mйdiocritй le sauva. D'ailleurs, sa fortune n'йtant connue qu'au moment oщ il n'y avait plus de danger а кtre riche, il n'excita l'envie de personne. Le commerce des grains semblait avoir absorbй toute son intelligence. S'agissait-il de blйs, de farines, de grenailles, de reconnaоtre leurs qualitйs, les provenances, de veiller а leur conservation, de prйvoir les cours, de prophйtiser l'abondance ou la pйnurie des rйcoltes, de se procurer les cйrйales а bon marchй, de s'en approvisionner en Sicile, en Ukraine, Goriot n'avait pas son second. A lui voir conduire ses affaires, expliquer les lois sur l'exportation, sur l'importation des grains, йtudier leur esprit, saisir leurs dйfauts, un homme l'eыt jugй capable d'кtre ministre d'Etat. Patient, actif, йnergique, constant, rapide dans ses expйditions, il avait un coup d'oeil d'aigle, il devanзait tout, prйvoyait tout, savait tout, cachait tout; diplomate pour concevoir, soldat pour marcher. Sorti de sa spйcialitй, de sa simple et obscure boutique sur le pas de laquelle il demeurait pendant ses heures d'oisivetй, l'йpaule appuyйe au montant de la porte, il redevenait l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un raisonnement, insensible а tous les plaisirs de l'esprit, l'homme qui s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans parisiens, forts seulement en bкtise. Ces natures se ressemblent presque toutes. A presque toutes, vous trouveriez un sentiment sublime au coeur. Deux sentiments exclusifs avaient rempli le coeur du vermicellier, en avaient absorbй l'humide, comme le commerce des grains employait toute l'intelligence de sa cervelle. Sa femme, fille unique d'un riche fermier de la Brie, fut pour lui l'objet d'une admiration religieuse, d'un amour sans bornes. Goriot avait admirй en elle une nature frкle et forte, sensible et jolie, qui contrastait vigoureusement avec la sienne. S'il est un sentiment innй dans le coeur de l'homme, n'est-ce pas l'orgueil de la protection exercйe а tout moment en faveur d'un кtre faible? joignez-y l'amour, cette reconnaissance vive de toutes les вmes franches pour le principe de leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule de bizarreries morales. Aprиs sept ans de bonheur sans nuages, Goriot, malheureusement pour lui, perdit sa femme; elle commenзait а prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sphиre des sentiments. Peut-кtre eыt-elle cultivй cette nature inerte, peut-кtre y eыt-elle jetй l'intelligence des choses du monde et de la vie. Dans cette situation, le sentiment de la paternitй se dйveloppa chez Goriot jusqu'а la dйraison. Il reporta ses affections trompйes par la mort sur ses deux filles, qui d'abord satisfirent pleinement tous ses sentiments. Quelque brillantes que fussent les propositions qui lui furent faites par des nйgociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs filles, il voulut rester veuf. Son beau-pиre, le seul homme pour lequel il avait eu du penchant, prйtendait savoir pertinemment que Goriot avait jurй de ne pas faire d'infidйlitй а sa femme, quoique morte. Les gens de la Halle, incapables de comprendre cette sublime folie, en plaisantиrent, et donnиrent а Goriot quelque grotesque sobriquet. Le premier d'entre eux qui, en buvant le vin d'un marchй, s'avisa de le prononcer, reзut du vermicellier un coup de poing sur l'йpaule qui l'envoya, la tкte la premiиre, sur une borne de la rue Oblin. Le dйvouement irrйflйchi, l'amour ombrageux et dйlicat que portait Goriot а ses filles йtait si connu, qu'un jour un de ses concurrents, voulant le faire partir du marchй pour rester maоtre du cours, lui dit que Delphine venait d'кtre renversйe par un cabriolet. Le vermicellier, pвle et blкme, quitta aussitфt la Halle. Il fut malade pendant plusieurs jours par suite de la rйaction des sentiments contraires auxquels le livra cette fausse alarme. S'il n'appliqua pas sa tape meurtriиre sur l'йpaule de cet homme, il le chassa de la Halle en le forзant, dans une circonstance critique, а faire faillite. L'йducation de ses deux filles fut naturellement dйraisonnable. Riche de plus de soixante mille livres de rente, et ne dйpensant pas douze cents francs pour lui, le bonheur de Goriot йtait de satisfaire les fantaisies de ses filles: les plus excellents maоtres furent chargйs de les douer des talents qui signalent une bonne йducation; elle eurent une demoiselle de compagnie; heureusement pour elles, ce fut une femme d'esprit et de goыt; elles allaient а cheval, elles avaient une voiture, elles vivaient comme auraient vйcu les maоtresses d'un vieux seigneur riche; il leur suffisait d'exprimer les plus coыteux dйsirs pour voir leur pиre s'empressant de les combler; il ne demandait qu'une caresse en retour de ses offrandes. Goriot mettait ses filles au rang des anges, et nйcessairement au-dessus de lui, le pauvre homme! il aimait jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Quand ses filles furent en вge d'кtre mariйes, elles purent choisir leurs maris suivant leurs goыts: chacune d'elles devait avoir en dot la moitiй de la fortune de son pиre. Courtisйe pour sa beautй par le comte de Restaud, Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la portиrent а quitter la maison paternelle pour s'йlancer dans les hautes sphиres sociales. Delphine aimait l'argent: elle йpousa Nucingen, banquier d'origine allemande qui devint baron du Saint-Empire. Goriot resta vermicellier. Ses filles et gendres se choquиrent bientфt de lui voir continuer ce commerce, quoique ce fыt toute sa vie. Aprиs avoir subi pendant cinq ans leurs instances, il consentit а se retirer avec le produit de son fonds, et les bйnйfices de ces derniиres annйes; capital que madame Vauquer, chez laquelle il йtait venu s'йtablir, avait estimй rapporter de huit а dix mille livres de rente. Il se jeta dans cette pension par suite du dйsespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles obligйes par leurs maris de refuser non seulement de le prendre chez elles, mais encore de l'y recevoir ostensiblement.

Ces renseignements йtaient tout ce que savait un monsieur Muret sur le comte du pиre Goriot, dont il avait achetй le fonds. Les suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se trouvaient ainsi confirmйes. Ici se termine l'exposition de cette obscure, mais effroyable tragйdie parisienne.

II. L'entrйe dans le monde

Vers la fin de cette premiиre semaine du mois de dйcembre, Rastignac reзut deux lettres, l'une de sa mиre, l'autre de sa soeur aоnйe. Ces йcritures si connues le firent а la fois palpiter d'aise et trembler de terreur. Ces deux frкles papiers contenaient un arrкt de vie ou de mort sur ses espйrances. S'il concevait quelque terreur en se rappelant la dйtresse de ses parents, il avait trop bien йprouvй leur prйdilection pour ne pas craindre d'avoir aspirй leurs derniиres gouttes de sang. La lettre de sa mиre йtait ainsi conзue.

"Mon cher enfant, je t'envoie ce que tu m'as demandй. Fais un bon emploi de cet argent, je ne pourrais, quand il s'agirait de te sauver la vie, trouver une seconde fois une somme si considйrable sans que ton pиre en fыt instruit, ce qui troublerait l'harmonie de notre mйnage. Pour nous la procurer, nous serions obligйs de donner des garanties sur notre terre. Il m'est impossible de juger le mйrite de projets que je ne connais pas; mais de quelle nature sont-ils donc pour te faire craindre de me les confier? Cette explication ne demandait pas des volumes, il ne nous faut qu'un mot а nous autres mиres, et ce mot m'aurait йvitй les angoisses de l'incertitude. Je ne saurais te cacher l'impression douloureuse que ta lettre m'a causйe. Mon cher fils, quel est donc le sentiment qui t'a contraint а jeter un tel effroi dans mon coeur? tu as dы bien souffrir en m'йcrivant, car j'ai bien souffert en te lisant. Dans quelle carriиre t'engages-tu donc? Ta vie, ton bonheur seraient attachйs а paraоtre ce que tu n'es pas, а voir un monde oщ tu ne saurais aller sans faire des dйpenses d'argent que tu ne peux soutenir, sans perdre un temps prйcieux pour tes йtudes? Mon bon Eugиne, crois-en le coeur de ta mиre, les voies tortueuses ne mиnent а rien de grand. La patience et la rйsignation doivent кtre les vertus des jeunes gens qui sont dans ta position. Je ne te gronde pas, je ne voudrais communiquer а notre offrande aucune amertume. Mes paroles sont celles d'une mиre aussi confiante que prйvoyante. Si tu sais quelles sont tes obligations, je sais, moi, combien ton coeur est pur, combien tes intentions sont excellentes. Aussi puis-je te dire sans crainte: Va, mon bien-aimй, marche! Je tremble parce que je suis mиre; mais chacun de tes pas sera tendrement accompagnй de nos voeux et de nos bйnйdictions. Sois prudent, cher enfant. Tu dois кtre sage comme un homme, les destinйes de cinq personnes qui te sont chиres reposent sur ta tкte. Oui, toutes nos fortunes sont en toi, comme ton bonheur est le nфtre.

Nous prions tous Dieu de te seconder dans tes entreprises. Ta tante Marcillac a йtй, dans cette circonstance, d'une bontй inouпe: elle allait jusqu'а concevoir ce que tu me dis de tes gants. Mais elle a un faible pour l'aоnй, disait-elle gaiement. Mon Eugиne, aime bien ta tante, je ne te dirai ce qu'elle a fait pour toi que quand tu auras rйussi; autrement, son argent te brыlerait les doigts. Vous ne savez pas, enfants, ce que c'est que de sacrifier des souvenirs! Mais que ne vous sacrifierait-on pas? Elle me charge de te dire qu'elle te baise au front, et voudrait te communiquer par ce baiser la force d'кtre souvent heureux. Cette bonne et excellente femme t'aurait йcrit si elle n'avait pas la goutte aux doigts. Ton pиre va bien. La rйcolte de 1819 passe nos espйrances.

Adieu, cher enfant. Je ne dirai rien de tes soeurs: Laure t'йcrit. Je lui laisse le plaisir de babiller sur les petits йvйnements de la famille. Fasse le ciel que tu rйussisses!

"Oh! oui, rйussis, mon Eugиne, tu m'as fait connaоtre une douleur trop vive pour que je puisse la supporter une seconde fois. J'ai su ce que c'йtait d'кtre pauvre, en dйsirant la fortune pour la donner а mon enfant. Allons, adieu. Ne nous laisse pas sans nouvelles, et prends ici le baiser que ta mиre t'envoie. "

Quand Eugиne eut achevй cette lettre, il йtait en pleurs, il pensait au pиre Goriot tordant son vermeil et le vendant pour aller payer la lettre de change de sa fille. " Ta mиre a tordu ses bijoux! se disait-il. Ta tante a pleurй sans doute en vendant quelques-unes de ses reliques! De quel droit maudirais-tu Anastasie? Tu viens d'imiter pour l'йgoпsme de ton avenir ce qu'elle a fait pour son amant! Qui, d'elle ou de toi, vaut mieux? " L'йtudiant se sentit les entrailles rongйes par une sensation de chaleur intolйrable. Il voulait renoncer au monde, il voulait ne pas prendre cet argent. Il йprouva ces nobles et beaux remords secrets dont le mйrite est rarement apprйciй par les hommes quand ils jugent leurs semblables, et qui font souvent absoudre par les anges du ciel le criminel condamnй par les juristes de la terre. Rastignac ouvrit la lettre de sa soeur, dont les expressions innocemment gracieuses lui rafraоchirent le coeur.

" Ta lettre est venue bien а propos, cher frиre. Agathe et moi nous voulions employer notre argent de tant de maniиres diffйrentes, que nous ne savions plus а quel achat nous rйsoudre. Tu as fait comme le domestique du roi d'Espagne quand il a renversй les montres de son maоtre, tu nous as mises d'accord. Vraiment, nous йtions constamment en querelle pour celui de nos dйsirs " auquel nous donnerions la prйfйrence, et nous n'avions pas devinй, mon bon Eugиne, l'emploi qui comprenait tous nos dйsirs. Agathe a sautй de joie. Enfin, nous avons йtй comme deux folles pendant toute la journйe, а telles enseignes (style de tante) que ma mиre nous disait de son air sйvиre: Mais qu'avez-vous donc, mes demoiselles? Si nous avions йtй grondйes un brin, nous en aurions йtй, je crois, encore plus contentes. Une femme doit trouver bien du plaisir а souffrir pour celui qu'elle aime! Moi seule йtais rкveuse et chagrine au milieu de ma joie. Je ferai sans doute une mauvaise femme, je suis trop dйpensiиre. Je m'йtais achetй deux ceintures, un joli poinзon pour percer les oeillets de mes corsets, des niaiseries, en sorte que j'avais moins d'argent que cette grosse Agathe, qui est йconome, et entasse ses йcus comme une pie. Elle avait deux cents francs! Moi, mon pauvre ami, je n'ai que cinquante йcus. Je suis bien punie, je voudrais jeter ma ceinture dans le puits, il me sera toujours pйnible de la porter. Je t'ai volй. Agathe a йtй charmante. Elle m'a dit: Envoyons les trois cent cinquante francs, а nous deux! Mais je n'ai pas tenu а te raconter les choses comme elles se sont passйes. Sais-tu comment nous avons fait pour obйir а tes commandements, nous avons pris notre glorieux argent, nous sommes allйes nous promener toutes deux, et quand une fois nous avons eu gagnй la grande route, nous avons couru а Ruffec, oщ nous avons tout bonnement donnй la somme а monsieur Grimbert, qui tient le bureau des Messageries royales! Nous йtions lйgиres comme des hirondelles en revenant. "Est-ce que le bonheur nous allйgerait? " me dit Agathe. Nous nous sommes dit mille choses que je ne vous rйpйterai pas, monsieur le Parisien, il йtait trop question de vous. Oh! cher frиre, nous t'aimons bien, voilа tout en deux mots. Quant au secret, selon ma tante, de petites masques comme nous sont capables de tout, mкme de se taire. Ma mиre est allйe mystйrieuse ment а Angoulкme avec ma tante, et toutes deux ont gardй le silence sur la haute politique de leur voyage, qui n'a pas eu lieu sans de longues confйrences d'oщ nous avons йtй bannies, ainsi que monsieur le baron. De grandes conjectures occupent les esprits dans l'Etat de Rastignac. La robe de mousseline semйe de fleurs а jour que brodent les infantes pour sa majestй la reine avance dans le plus profond secret. Il n'y a plus que deux laizes а faire. Il a йtй dйcidй qu'on ne ferait pas de mur du cфtй de Verteuil, il y aura une haie. Le menu peuple y perdra des fruits, des espaliers, mais on y gagnera une belle vue pour les йtrangers. Si l'hйritier prйsomptif avait besoin de mouchoirs, il est prйvenu que la douairiиre de Marcillac, en fouillant dans ses trйsors et ses malles, dйsignйes sous le nom de Pompйia et d'Herculanum, a dйcouvert une piиce de belle toile de Hollande, qu'elle ne se connaissait pas; les princesses Agathe et Laure mettent а ses ordres leur fil, leur aiguille, et des mains toujours un peu trop rouges. Les deux jeunes princes don Henri et don Gabriel ont conservй la funeste habitude de se gorger de raisinй, de faire enrager leurs soeurs, de ne vouloir rien apprendre, de s'amuser а dйnicher les oiseaux, de tapager et de couper, malgrй les lois de l'Etat, des osiers pour se faire des badines. Le nonce du pape, vulgairement appelй monsieur le curй, menace de les excommunier s'ils continuent а laisser les saints canons de la grammaire pour les canons du sureau belliqueux. Adieu, cher frиre, jamais lettre n'a portй tant de voeux faits pour ton bonheur, ni tant d'amour satisfait. Tu auras donc bien des choses а nous dire quand tu viendras! Tu me diras tout, а moi, je suis aоnйe. Ma tante nous a laissй soupзonner que tu avais des succиs dans le monde.

L'on parle d'une dame et l'on se tait du reste.

"Avec nous s'entend! Dis donc Eugиne, si tu voulais, nous pourrions nous passer de mouchoirs, et nous te ferions des chemises. Rйponds-moi vite а ce sujet. S'il te fallait promptement de belles chemises bien cousues, nous serions obligйes de nous y mettre tout de suite; et s'il y avait а Paris des faзons que nous ne connussions pas, tu nous enverrais un modиle, surtout pour les poignets. Adieu, adieu! je t'embrasse au front du cфtй gauche, sur la tempe qui m'appartient exclusivement.

Je laisse l'autre feuillet pour Agathe, qui m'a promis de ne rien lire de ce que je te dis. Mais, pour en кtre plus sыre, je resterai prиs d'elle pendant qu'elle t'йcrira. Ta soeur qui t'aime. "

" LAURE DE RASTIGNAC ".

- Oh! oui, se dit Eugиne, oui, la fortune а tout prix! Des trйsors ne payeraient pas ce dйvouement. Je voudrais leur apporter tous les bonheurs ensemble. Quinze cent cinquante francs! se dit-il aprиs une pause. Il faut que chaque piиce porte coup! Laure a raison. Nom d'une femme! je n'ai que des chemises de grosse toile. Pour le bonheur d'un autre, une jeune fille devient rusйe autant qu'un voleur. Innocente pour elle et prйvoyante pour moi, elle est comme l'ange du ciel qui pardonne les fautes de la terre sans les comprendre.

Le monde йtait а lui! Dйjа son tailleur avait йtй convoquй, sondй, conquis. En voyant monsieur de Trailles, Rastignac avait compris l'influence qu'exercent les tailleurs sur la vie des jeunes gens. Hйlas! il n'existe pas de moyenne entre ces deux termes: un tailleur est ou un ennemi mortel, ou un ami donnй par la facture. Eugиne rencontra dans le sien un homme qui avait compris la paternitй de son commerce, et qui se considйrait comme un trait d'union entre le prйsent et l'avenir des jeunes gens. Aussi Rastignac reconnaissant a-t-il fait la fortune de cet homme par un de ces mots auxquels il excella plus tard.- Je lui connais, disait-il, deux pantalons qui ont fait faire des mariages de vingt mille livres de rente.

Quinze cents francs et des habits а discrйtion! En ce moment le pauvre Mйridional ne douta plus de rien, et descendit au dйjeuner avec cet air indйfinissable que donne а un jeune homme la possession d'une somme quelconque. A l'instant oщ l'argent se glisse dans la poche d'un йtudiant, il se dresse en lui-mкme une colonne fantastique sur laquelle il s'appuie. Il marche mieux qu'auparavant, il se sent un point d'appui pour son levier, il a le regard plein, direct, il a les mouvements agiles; la veille, humble et timide, il aurait reзu des coups; le lendemain, il en donnerait а un premier ministre. Il se passe en lui des phйnomиnes inouпs: il veut tout et peut tout, il dйsire а tort et а travers, il est gai, gйnйreux, expansif. Enfin, l'oiseau naguиre sans ailes a retrouvй son envergure. L'йtudiant sans argent happe un brin de plaisir comme un chien qui dйrobe un os а travers mille pйrils, il le casse, en suce la moelle, et court encore; mais le jeune homme qui fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives piиces d'or dйguste ses jouissances, il les dйtaille, il s'y complaоt, il se balance dans le ciel, il ne sait plus ce que signifie le mot misиre. Paris lui appartient tout entier. Age oщ tout est luisant, oщ tout scintille et flambe! вge de force joyeuse dont personne ne profite, ni l'homme, ni la femme! вge des dettes et des vives craintes qui dйcuplent tous les plaisirs! Qui n'a pas pratiquй la rive gauche de la Seine, entre la rue Saint-Jacques et la rue des Saints-Pиres, ne connaоt rien а la vie humaine!- " Ah! si les femmes de Paris savaient! se disait Rastignac en dйvorant les poires cuites, а un liard la piиce, servies par madame Vauquer, elles viendraient se faire aimer ici. " En ce moment un facteur des Messageries royales se prйsenta dans la salle а manger, aprиs avoir fait sonner la porte а claire-voie. Il demanda monsieur Eugиne de Rastignac, auquel il tendit deux sacs а prendre, et un registre а йmarger. Rastignac fut alors sanglй comme d'un coup de fouet par le regard profond que lui lanзa Vautrin.

- Vous aurez de quoi payer des leзons d'armes et des sйances au tir, lui dit cet homme.

- Les galions sont arrivйs, lui dit madame Vauquer en regardant les sacs.

Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les yeux sur l'argent, de peur de montrer sa convoitise.

- Vous avez une bonne mиre, dit madame Couture.

- Monsieur a une bonne mиre, rйpйta Poiret.

- Oui, la maman s'est saignйe, dit Vautrin. Vous pourrez maintenant faire vos farces, aller dans le monde, y pкcher des dots, et danser avec des comtesses qui ont des fleurs de pкcher sur la tкte. Mais croyez-moi, jeune homme, frйquentez le tir.

Vautrin fit le geste d'un homme qui vise son adversaire. Rastignac voulut donner pour boire au facteur, et ne trouva rien dans sa poche. Vautrin fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous а l'homme.

- Vous avez bon crйdit, reprit-il en regardant l'йtudiant.

Rastignac fut forcй de le remercier, quoique depuis les mots aigrement йchangйs, le jour oщ il йtait revenu de chez madame de Beausйant, cet homme lui fыt insupportable. Pendant ces huit jours Eugиne et Vautrin йtaient restйs silencieusement en prйsence, et s'observaient l'un l'autre. L'йtudiant se demandait vainement pourquoi. Sans doute les idйes se projettent en raison directe de la force avec laquelle elles se conзoivent, et vont frapper lа oщ le cerveau les envoie, par une loi mathйmatique comparable а celle qui dirige les bombes au sortir du mortier. Divers en sont les effets. S'il est des natures tendres oщ les idйes se logent et qu'elles ravagent, il est aussi des natures vigoureusement munies, des crвnes а remparts d'airain sur lesquels les volontйs des autres s'aplatissent et tombent comme les balles devant une muraille; puis il est encore des natures flasques et cotonneuses oщ les idйes d'autrui viennent mourir comme des boulets s'amortissent dans la terre molle des redoutes. Rastignac avait une de ces tкtes pleines de poudre qui sautent au moindre choc. Il йtait trop vivacement jeune pour ne pas кtre accessible а cette projection des idйes, а cette contagion des sentiments dont tant de bizarres phйnomиnes nous frappent а notre insu. Sa vue morale avait la portйe lucide de ses yeux de lynx. Chacun de ses doubles sens avait cette longueur mystйrieuse, cette flexibilitй d'aller et de retour qui nous йmerveille chez les gens supйrieurs, bretteurs habiles а saisir le dйfaut de toutes les cuirasses. Depuis un mois il s'йtait d'ailleurs dйveloppй chez Eugиne autant de qualitйs que de dйfauts. Ses dйfauts, le monde et l'accomplissement de ses croissants dйsirs les lui avaient demandйs. Parmi ses qualitйs se trouvait cette vivacitй mйridionale qui fait marcher droit а la difficultй pour la rйsoudre, et qui ne permet pas а un homme d'outre-Loire de rester dans une incertitude quelconque; qualitй que les gens du Nord nomment un dйfaut: pour eux, si ce fut l'origine de la fortune de Murat, ce fut aussi la cause de sa mort. Il faudrait conclure de lа que quand un Mйridional sait unir la fourberie du Nord а l'audace d'outre-Loire, il est complet et reste roi de Suиde. Rastignac ne pouvait donc pas demeurer longtemps sous le feu des batteries de Vautrin sans savoir si cet homme йtait son ami ou son ennemi. De moment en moment, il lui semblait que ce singulier personnage pйnйtrait ses passions et lisait dans son coeur, tandis que chez lui tout йtait si bien clos qu'il semblait avoir la profondeur immobile d'un sphinx qui sait, voit tout, et ne dit rien. En se sentant le gousset plein, Eugиne se mutina.

- Faites-moi le plaisir d'attendre, dit-il а Vautrin qui se levait pour sortir aprиs avoir savourй les derniиres gorgйes de son cafй.

- Pourquoi? rйpondit le quadragйnaire en mettant son chapeau а larges bords et prenant une canne en fer avec laquelle il faisait souvent des moulinets en homme qui n'aurait pas craint d'кtre assailli par quatre voleurs.

- Je vais vous rendre, reprit Rastignac qui dйfit promptement un sac et compta cent quarante francs а madame Vauquer. Les bons comptes font les bons amis, dit-il а la veuve. Nous sommes quittes jusqu'а la Saint-Sylvestre. Changez-moi ces cent sous.

- Les bons amis font les bons comptes, rйpйta Poiret en regardant Vautrin.

- Voici vingt sous, dit Rastignac en tendant une piиce au sphinx en perruque.

- On dirait que vous avez peur de me devoir quelque chose? s'йcria Vautrin en plongeant un regard divinateur dans l'вme du jeune homme auquel il jeta un de ces sourires goguenards et diogйniques desquels Eugиne avait йtй sur le point de se fвcher cent fois.

- Mais... oui, rйpondit l'йtudiant qui tenait ses deux sacs а la main et s'йtait levй pour monter chez lui.

sortait par la porte qui donnait dans le salon et l'йtudiant se disposait а s'en aller par celle qui menait sur le carrй de l'escalier.

- Savez-vous, monsieur le marquis de Rastignacorama, que ce que vous me dites n'est pas exactement poli, dit alors Vautrin en fouettant la porte du salon et venant а l'йtudiant qui le regarda froidement.

Rastignac ferma la porte de la salle а manger, en emmenant avec lui Vautrin au bas de l'escalier, dans le carrй qui sйparait la salle а manger de la cuisine, oщ se trouvait une porte pleine donnant sur le jardin, et surmontйe d'un long carreau garni de barreaux en fer. Lа, l'йtudiant dit devant Sylvie qui dйboucha de sa cuisine:

- Monsieur Vautrin, je ne suis pas marquis, et je ne m'appelle pas Rastignacorama.

- Ils vont se battre, dit mademoiselle Michonneau d'un air indiffйrent.

- Se battre! rйpйta Poiret.

- Que non, rйpondit madame Vauquer en caressant sa pile d'йcus.

- Mais les voilа qui vont sous les tilleuls, cria mademoiselle Victorine en se levant pour regarder dans le jardin. Ce pauvre jeune homme a pourtant raison.

- Remontons, ma chиre petite, dit madame Couture, ces affaires-lа ne nous regardent pas.

Quand madame Couture et Victorine se levиrent, elles rencontrиrent, а la porte, la grosse Sylvie qui leur barra le passage.

- Quoi qui n'y a donc? dit-elle. Monsieur Vautrin a dit а monsieur Eugиne: " Expliquons-nous! " Puis il l'a pris par le bras, et les voilа qui marchent dans nos artichauts.

En ce moment Vautrin parut.- Maman Vauquer, dit-il en souriant, ne vous effrayez de rien, je vais essayer mes pistolets sous les tilleuls.

- Oh! monsieur, dit Victorine en joignant les mains, pourquoi voulez-vous tuer monsieur Eugиne?

Vautrin fit deux pas en arriиre et contempla Victorine.

- Autre histoire, s'йcria-t-il d'une voix railleuse qui fit rougir la pauvre fille. Il est bien gentil, n'est-ce pas, ce jeune homme-lа? reprit-il. Vous me donnez une idйe. Je ferai votre bonheur а tous deux, ma belle enfant.

Madame Couture avait pris sa pupille par le bras et l'avait entraоnйe en lui disant а l'oreille Mais, Victorine, vous кtes inconcevable ce matin.

- Je ne veux pas qu'on tire des coups de pistolet chez moi, dit madame Vauquer. N'allez-vous pas effrayer tout le voisinage et amener la police, а c't'heure!

Allons, du calme, maman Vauquer, rйpondit Vautrin. Lа, lа, tout beau, nous irons au tir. Il rejoignit Rastignac, qu'il prit familiиrement par le bras:- Quand je vous aurais prouvй qu'а trente-cinq pas je mets cinq fois de suite ma balle dans un as de pique, lui dit-il, cela ne vous фterait pas votre courage. Vous m'avez l'air d'кtre un peu rageur, et vous vous feriez tuer comme un imbйcile.

- Vous reculez, dit Eugиne.

- Ne m'йchauffez pas la bile, rйpondit Vautrin. Il ne fait pas froid ce matin, venez nous asseoir lа-bas, dit-il en montrant les siиges peints en vert. Lа, personne ne nous entendra. J'ai а causer avec vous. Vous кtes un bon petit jeune homme auquel je ne veux pas de mal. Je vous aime, foi de Tromp... (mille tonnerres!), foi de Vautrin. Pourquoi vous aimй-je, je vous le dirai. En attendant, je vous connais comme si je vous avait fait, et vais vous le prouver. Mettez vos sacs lа, reprit-il en lui montrant la table ronde.

Rastignac posa son argent sur la table et s'assit en proie а une curiositй que dйveloppa chez lui au plus haut degrй le changement soudain opйrй dans les maniиres de cet homme, qui, aprиs avoir parlй de le tuer, se posait comme son protecteur.

Vous voudriez bien savoir qui je suis, ce que j'ai fait, ou ce que je fais, reprit Vautrin. Vous кtes trop curieux, mon petit. Allons, du calme. Vous allez en entendre bien d'autres! J'ai eu des malheurs. Ecoutez-moi d'abord, vous me rйpondrez aprиs. Voilа ma vie antйrieure en trois mots. Qui suis-je? Vautrin. Que fais-je? Ce qui me plaоt. Passons. Voulez-vous connaоtre mon caractиre? Je suis bon avec ceux qui me font du bien ou dont le coeur parle au mien. A ceux-lа tout est permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des jambes sans que je leur dise: Prends garde ! Mais, nom d'une pipe! je suis mйchant comme le diable avec ceux qui me tracassent, ou qui ne me reviennent pas. Et il est bon de vous apprendre que je me soucie de tuer un homme comme de зa! dit-il en lanзant un jet de salive. Seulement je m'efforce de le tuer proprement, quand il le faut absolument. je suis ce que vous appelez un artiste. J'ai lu les Mйmoires de Benvenuto Cellini, tel que vous me voyez, et en italien encore! J'ai appris de cet homme-lа, qui йtait un fier luron, а imiter la Providence qui nous tue а tort et а travers, et а aimer le beau partout oщ il se trouve. N'est-ce pas d'ailleurs une belle partie а jouer que d'кtre seul contre tous les hommes et d'avoir la chance? J'ai bien rйflйchi а la constitution actuelle de votre dйsordre social. Mon petit, le duel est un jeu d'enfant, une sottise. Quand de deux hommes vivants l'un doit disparaоtre, il faut кtre imbйcile pour s'en remettre au hasard. Le duel? croix ou pile! voilа. Je mets cinq balles de suite dans un as de pique en enfonзant chaque nouvelle balle sur l'autre, et а trente-cinq pas encore! quand on est douй de ce petit talent-lа, l'on peut se croire sыr d'abattre son homme. Eh bien! j'ai tirй sur un homme а vingt pas, je l'ai manquй. Le drфle n'avait jamais maniй de sa vie un pistolet. Tenez! dit cet homme extraordinaire en dйfaisant son gilet et montrant sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais garnie d'un crin fauve qui causait une sorte de dйgoыt mкlй d'effroi, ce blanc-bec m'a roussi le poil, ajouta-t-il en mettant le doigt de Rastignac sur un trou qu'il avait au sein. Mais dans ce temps-lа j'йtais un enfant, j'avais votre вge, vingt et un ans. Je croyais encore а quelque chose, а l'amour d'une femme, un tas de bкtises dans lesquelles vous allez vous embarbouiller. Nous nous serions battus, pas vrai? Vous auriez pu me tuer. Supposez que je sois en terre, oщ seriez-vous? Il faudrait dйcamper, aller en Suisse, manger l'argent de papa, qui n'en a guиre. Je vais vous йclairer, moi, la position dans laquelle vous кtes; mais je vais le faire avec la supйrioritй d'un homme qui, aprиs avoir examinй les choses d'ici-bas, a vu qu'il n'y avait que deux partis а prendre: ou une stupide obйissance ou la rйvolte. Je n'obйis а rien, est-ce clair? Savez-vous ce qu'il vous faut, а vous, au train dont vous allez? un million, et promptement; sans quoi, avec notre petite tкte, nous pourrions aller flвner dans les filets de Saint-Cloud, pour voir s'il y a un Etre Suprкme. Ce million, je vais vous le donner. Il fit une pause en regardant Eugиne.- Ah! ah! vous faites meilleure mine а votre petit papa Vautrin. En entendant ce mot-lа, vous кtes comme une jeune fille а qui l'on dit: " A ce soir ", et qui se toilette en se pourlйchant comme un chat qui boit du lait. A la bonne heure. Allons donc! A nous deux! Voici votre compte, jeune homme. Nous avons, lа-bas, papa, maman, grand-tante, deux soeurs (dix-huit et dix-sept ans), deux petits frиres (quinze et dix ans), voilа le contrфle de l'йquipage. La tante йlиve vos soeurs. Le curй vient apprendre le latin aux deux frиres. La famille mange plus de bouillie de marrons que de pain blanc, le papa mйnage ses culottes, maman se donne а peine une robe d'hiver et une robe d'йtй, nos soeurs font comme elles peuvent. Je sais tout, j'ai йtй dans le Midi. Les choses sont comme cela chez vous, si l'on vous envoie douze cents francs par an, et que votre terrine ne rapporte que trois mille francs. Nous avons une cuisiniиre et un domestique, il faut garder le dйcorum, papa est baron. Quant а nous, nous avons de l'ambition, nous avons les Beausйant pour alliйs et nous allons а pied, nous voulons la fortune et nous n'avons pas le sou, nous mangeons les ratatouilles de maman Vauquer et nous aimons les beaux dоners du faubourg Saint-Germain, nous couchons sur un grabat et nous voulons un hфtel! Je ne blвme pas vos vouloirs. Avoir de l'ambition, mon petit coeur, ce n'est pas donnй а tout le monde.

Demandez aux femmes quels hommes elles recherchent, les ambitieux. Les ambitieux ont les reins plus forts, le sang plus riche en fer, le coeur plus chaud que ceux des autres hommes. Et la femme se trouve si heureuse et si belle aux heures oщ elle est forte, qu'elle prйfйrй а tous les hommes celui dont la force est йnorme, fыt-elle en danger d'кtre brisйe par lui. Je fais l'inventaire de vos dйsirs afin de vous poser la question. Cette question, la voici. Nous avons une faim de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y prendrons-nous pour approvisionner la marmite? Nous avons d'abord le Code а manger, ce n'est pas amusant, et зa n'apprend rien; mais il le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir prйsident d'une cour d'assises, envoyer les pauvres diables qui valent mieux que nous avec T.F. sur l'йpaule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent dormir tranquillement. Ce n'est pas drфle, et puis c'est long. D'abord, deux annйes а droguer dans Paris, а regarder, sans y toucher, les nanans dont nous sommes friands. C'est fatigant de dйsirer toujours sans jamais se satisfaire. Si vous йtiez pвle et de la nature des mollusques, vous n'auriez rien а craindre; mais nous avons le sang fiйvreux des lions et un appйtit а faire vingt sottises par jour. Vous succomberez donc а ce supplice, le plus horrible que nous ayons aperзu dans l'enfer du bon Dieu. Admettons que vous soyez sage, que vous buviez du lait et que vous fassiez des йlйgies; il faudra, gйnйreux comme vous l'кtes, commencer, aprиs bien des ennuis et des privations а rendre un chien enragй, par devenir le substitut de quelque drфle, dans un trou de ville oщ le gouvernement vous jettera mille francs d'appointements, comme on jette une soupe а un dogue de boucher. Aboie aprиs les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des gens de coeur. Bien obligй! Si vous n'avez pas de protections, vous pourrirez dans votre tribunal de province. Vers trente ans, vous serez juge а douze cents francs par an, si vous n'avez pas encore jetй la robe aux orties. Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous йpouserez quelque fille de meunier, riche d'environ six mille livres de rente. Merci. Ayez des protections, vous serez procureur du roi а trente ans, avec mille йcus d'appointements, et vous йpouserez la fille du maire. Si vous faites quelques-unes de ces petites bassesses politiques, comme de lire sur un bulletin Villиle au lieu de Manuel (зa rime, зa met la conscience en repos), vous serez, а quarante ans, procureur gйnйral, et pourrez devenir dйputй. Remarquez, mon cher enfant, que nous aurons fait des accrocs а notre petite conscience, que nous aurons eu vingt ans d'ennuis, de misиres secrиtes, et que nos soeurs auront coiffй sainte Catherine. J'ai l'honneur de vous faire observer de plus qu'il n'y a que vingt procureurs gйnйraux en France, et que vous кtes vingt mille aspirants au grade, parmi lesquels il se rencontre des farceurs qui vendraient leur famille pour monter d'un cran. Si le mйtier vous dйgoыte, voyons autre chose. Le baron de Rastignac veut-il кtre avocat? Oh! joli. Il faut pвtir pendant dix ans, dйpenser mille francs par mois, avoir une bibliothиque, un cabinet, aller dans le monde, baiser la robe d'un avouй pour avoir des causes, balayer le palais avec sa langue. Si ce mйtier vous menait а bien, je ne dirais pas non; mais trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, а cinquante ans, gagnent plus de cinquante mille francs par an? Bah! plutфt que de m'amoindrir ainsi l'вme, j'aimerais mieux me faire corsaire. D'ailleurs, oщ prendre des йcus? Tout зa n'est pas gai. Nous avons une ressource dans la dot d'une femme. Voulez-vous vous marier? ce sera vous mettre une pierre au cou; puis, si vous vous mariez pour de l'argent, que deviennent nos sentiments d'honneur, notre noblesse! Autant commencer aujourd'hui votre rйvolte contre les conventions humaines. Ce ne serait rien que se coucher comme un serpent devant une femme, lйcher les pieds de la mиre, faire des bassesses а dйgoыter une truie, pouah! si vous trouviez au moins le bonheur. Mais vous serez malheureux comme les pierres d'йgout avec une femme que vous aurez йpousйe ainsi. Vaut encore mieux guerroyer avec les hommes que de lutter avec sa femme. Voilа le carrefour de la vie, jeune homme, choisissez. Vous avez dйjа choisi: vous кtes allй chez notre cousin de Beausйant, et vous y avez flairй le luxe. Vous кtes allй chez madame de Restaud, la fille du pиre Goriot, et vous y avez flairй la Parisienne. Ce jour-lа vous кtes revenu avec un mot sur votre front, et que j'ai bien su lire: Parvenir! parvenir а tout prix. Bravo! ai-je dit, voilа un gaillard qui me va. Il vous a fallu de l'argent. Oщ en prendre? Vous avez saignй vos soeurs. Tous les frиres flouent plus ou moins leurs soeurs. Vos quinze cents francs arrachйs, Dieu sait comme! dans un pays oщ l'on trouve plus de chвtaignes que de piиces de cent sous, vont filer comme des soldats а la maraude. Aprиs, que ferez-vous? vous travaillerez? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce moment, donne, dans les vieux jours, un appartement chez maman Vauquer а des gars de la force de Poiret. Une rapide fortune est le problиme que se proposent de rйsoudre en ce moment cinquante mille jeunes gens qui se trouvent tous dans votre position. Vous кtes une unitй de ce nombre-lа. Jugez des efforts que vous avez а faire et de l'acharnement du combat. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignйes dans un pot, attendu qu'il n'y a pas cinquante mille bonnes places. Savez-vous comment on fait son chemin ici? par l'йclat du gйnie ou par l'adresse de la corruption. Il faut entrer dans cette masse d'hommes comme un boulet de canon, ou s'y glisser comme une peste. L'honnкtetй ne sert а rien. L'on plie sous le pouvoir du gйnie, on le hait, on tвche de le calomnier, parce qu'il prend sans partager; mais on plie s'il persiste; en un mot, on l'adore а genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la boue. La corruption est en force, le talent est rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la mйdiocritй qui abonde, et vous en sentirez partout la pointe. Vous verrez des femmes dont les maris ont six mille francs d'appointements pour tout potage, et qui dйpensent plus de dix mille francs а leur toilette. Vous verrez des employйs а douze cents francs acheter des terres. Vous verrez des femmes se prostituer pour aller dans la voiture du fils d'un pair de France, qui peut courir а Longchamp sur la chaussйe du milieu. Vous avez vu le pauvre bкta de pиre Goriot obligй de payer la lettre de change endossйe par sa fille, dont le mari a cinquante mille livres de rente. Je vous dйfie de faire deux pas dans Paris sans rencontrer des manigances infernales. je parierais ma tкte contre un pied de cette salade que vous donnerez dans un guкpier chez la premiиre femme qui vous plaira, fыt-elle riche, belle et jeune. Toutes sont bricolйes par les lois, en guerre avec leurs maris а propos de tout. Je n'en finirais pas s'il fallait vous expliquer les trafics qui se font pour des amants, pour des chiffons, pour des enfants, pour le mйnage ou pour la vanitй, rarement par vertu, soyez-en sыr. Aussi l'honnкte homme est-il l'ennemi commun. Mais que croyez-vous que soit l'honnкte homme? A Paris, l'honnкte homme est celui qui se tait, et refuse de partager. Je ne vous parle pas de ces pauvres ilotes qui partout font la besogne sans кtre jamais rйcompensйs de leurs travaux, et que je nomme la confrйrie des savates du bon Dieu. Certes, lа est la vertu dans toute la fleur de sa bкtise, mais lа est la misиre. Je vois d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier. Si donc vous voulez promptement la fortune, il faut кtre dйjа riche ou le paraоtre. Pour s'enrichir, il s'agit ici de jouer de grands coups; autrement on carotte, et votre serviteur! Si, dans les cent professions que vous pouvez embrasser, il se rencontre dix hommes qui rйussissent vite, le public les appelle des voleurs. Tirez vos conclusions. Voilа la vie telle qu'elle est. Зa n'est pas plus beau que la cuisine, зa pue tout autant, et il faut se salir les mains si l'on veut fricoter; sachez seulement vous bien dйbarbouiller: lа est toute la morale de notre йpoque. Si je vous parle ainsi du monde, il m'en a donnй le droit, je le connais. Croyez-vous que je blвme? du tout. Il a toujours йtй ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors qu'il a ou n'a pas de moeurs. Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple: l'homme est le mкme en haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bйtail dix lurons qui se mettent au-dessus de tout, mкme des lois; j'en suis. Vous, si vous кtes un homme supйrieur, allez en droite ligne et la tкte haute. Mais il faudra lutter contre l'envie, la calomnie, la mйdiocritй, contre tout le monde. Napolйon a rencontrй un ministre de la guerre qui s'appelait Aubry, et qui a failli l'envoyer aux colonies. Tвtez-vous! Voyez si vous pourrez vous lever tous les matins avec plus de volontй que vous n'en aviez la veille. Dans ces conjonctures, je vais vous faire une proposition que personne ne refuserait. Ecoutez bien. Moi, voyez-vous, j'ai une idйe. Mon idйe est d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpents, par exemple, aux Etats-Unis, dans le Sud. Je veux m'y faire planteur, avoir des esclaves, gagner quelques bons petits millions а vendre mes boeufs, mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, en faisant mes volontйs, en menant une vie qu'on ne conзoit pas ici, oщ l'on se tapit dans un terrier de plвtre. Je suis un grand poиte. Mes poйsies, je ne les йcris pas: elles consistent en actions et en sentiments. Je possиde en ce moment cinquante mille francs qui me donnerait а peine quarante nиgres. J'ai besoin de deux cent mille francs, parce que je veux deux cents nиgres, afin de satisfaire mon goыt pour la vie patriarcale. Des nиgres, voyez-vous? c'est des enfants tout venus dont on fait ce qu'on veut, sans qu'un curieux procureur du roi arrive vous en demander compte. Avec ce capital noir, en dix ans j'aurai trois ou quatre millions. Si je rйussis, personne ne me demandera: " Qui es-tu? " je serai monsieur Quatre-Millions, citoyen des Etats-Unis. J'aurai cinquante ans, je ne serai pas encore pourri, je m'amuserai а ma faзon. En deux mots, si je vous procure une dot d'un million, me donnerez-vous deux cent mille francs? Vingt pour cent de commission, hein! est-ce trop cher? Vous vous ferez aimer de votre petite femme. Une fois mariй, vous manifesterez des inquiйtudes, des remords, vous ferez le triste pendant quinze jours. Une nuit, aprиs quelques singeries, vous dйclarerez, entre deux baisers, deux cent mille francs de dettes а votre femme, en lui disant: " Mon amour! " Ce vaudeville est jouй tous les jours par les jeunes gens les plus distinguйs. Une jeune femme ne refuse pas sa bourse а celui qui lui prend le coeur. Croyez-vous que vous y perdrez? Non. Vous trouverez le moyen de regagner vos deux cent mille francs dans une affaire. Avec votre argent et votre esprit, vous amasserez une fortune aussi considйrable que vous pourrez la souhaiter. Ergo vous aurez fait, en six mois de temps, votre bonheur, celui d'une femme aimable et celui de votre papa Vautrin, sans compter celui de votre famille qui souffle dans ses doigts, l'hiver, faute de bois. Ne vous йtonnez ni de ce que je vous propose, ni de ce que je vous demande! Sur soixante beaux mariages qui ont lieu dans Paris, il y en a quarante-sept qui donnent lieu а des marchйs semblables. La Chambre des Notaires a forcй monsieur...

- Que faut-il que je fasse? dit avidement Rastignac en interrompant Vautrin.

- Presque rien, rйpondit cet homme en laissant йchapper un mouvement de joie semblable а la sourde expression d'un pкcheur qui sent un poisson au bout de sa ligne. Ecoutez-moi bien! Le coeur d'une pauvre fille malheureuse et misйrable est l'йponge la plus avide а se remplir d'amour, une йponge sиche qui se dilate aussitфt qu'il y tombe une goutte de sentiment. Faire la cour а une jeune personne qui se rencontre dans des conditions de solitude, de dйsespoir et de pauvretй sans qu'elle se doute de sa fortune а venir! dam! c'est quinte et quatorze en main, c'est connaоtre les numйros а la loterie, et c'est jouer sur les rentes en sachant les nouvelles. Vous construisez sur pilotis un mariage indestructible. Viennent des millions а cette jeune fille, elle vous les jettera aux pieds, comme si c'йtait des cailloux. " Prends, mon bien-aimй! Prends, Adolphe! Alfred! Prends, Eugиne! " dira-t-elle si Adolphe, Alfred ou Eugиne ont eu le bon esprit de se sacrifier pour elle. Ce que j'entends par des sacrifices, c'est vendre un vieil habit afin d'aller au Cadran-Bleu manger ensemble des croыtes aux champignons; de lа, le soir, а l'Ambigu-Comique; c'est mettre sa montre au Mont-de-Piйtй pour lui donner un chвle. je ne vous parle pas du gribouillage de l'amour ni des fariboles auxquelles tiennent tant les femmes, comme, par exemple, de rйpandre des gouttes d'eau sur le papier а lettre en maniиre de larmes quand on est loin d'elles: vous m'avez l'air de connaоtre parfaitement l'argot du coeur. Paris, voyez-vous, est comme une forкt du Nouveau-Monde, oщ s'agitent vingt espиces de peuplades sauvages, les Illinois, les Hurons, qui vivent du produit que donnent les diffйrentes chasses sociales; vous кtes un chasseur de millions. Pour les prendre, vous usez de piиges, de pipeaux, d'appeaux. Il y a plusieurs maniиres de chasser. Les uns chassent а la dot les autres chassent а la liquidation; ceux-ci pкchent des consciences ceux-lа vendent leurs abonnйs pieds et poings liйs. Celui qui revient avec sa gibeciиre bien garnie est saluй, fкtй, reзu dans la bonne sociйtй. Rendons justice а ce sol hospitalier, vous avez affaire а la ville la plus complaisante qui soit dans le monde. Si les fiиres aristocraties de toutes les capitales de l'Europe refusent d'admettre dans leurs rangs un millionnaire infвme, Paris lui tend les bras, court а ses fкtes, mange ses dоners et trinque avec son infamie.

- Mais oщ trouver une fille? dit Eugиne.

- Elle est а vous, devant vous!

- Mademoiselle Victorine?

- Juste!

- Eh! comment?

- Elle vous aime dйjа, votre petite baronne de Rastignac!

- Elle n'a pas un sou, reprit Eugиne йtonnй.

- Ah! nous y voilа. Encore deux mots, dit Vautrin, et tout s'йclaircira. Le pиre Taillefer est un vieux coquin qui passe pour avoir assassinй l'un de ses amis pendant la Rйvolution. C'est un de ces gaillards qui ont de l'indйpendance dans les opinions. Il est banquier, principal associй de la maison Frйdйric Taillefer et compagnie. Il a un fils unique, auquel il veut laisser son bien, au dйtriment de Victorine. Moi, je n'aime pas ces injustices-lа. Je suis comme don Quichotte, j'aime а prendre la dйfense du faible contre le fort. Si la volontй de Dieu йtait de lui retirer son fils, Taillefer reprendrait sa fille; il voudrait un hйritier quelconque, une bкtise qui est dans la nature et il ne peut plus avoir d'enfants, je le sais. Victorine est douce et gentille, elle aura bientфt entortillй son pиre, et le fera tourner comme une toupie d'Allemagne avec le fouet du sentiment! Elle sera trop sensible а votre amour pour vous oublier, vous l'йpouserez. Moi, je me charge du rфle de la Providence, je ferai vouloir le bon Dieu. J'ai un ami pour qui je me suis dйvouй, un colonel de l'armйe de la Loire qui vient d'кtre employй dans la garde royale. Il йcoute mes avis, et s'est fait ultra-royaliste: ce n'est pas un de ces imbйciles qui tiennent а leurs opinions. Si j'ai encore un conseil а vous donner, mon ange, c'est de ne pas plus tenir а vos opinions qu'а vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d'opinion est un homme qui se charge d'aller toujours en ligne droite, un niais qui croit а l'infaillibilitй. Il n'y a pas de principes, il n'y a que des йvйnements; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circonstances: l'homme supйrieur йpouse les йvйnements et les circonstances pour les conduire. S'il y avait des principes et des lois fixes, les peuples n'en changeraient pas comme nous changeons de chemises. L'homme n'est pas tenu d'кtre plus sage que toute une nation. L'homme qui a rendu le moins de services а la France est un fйtiche vйnйrй pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus bon а mettre au Conservatoire, parmi les machines, en l'йtiquetant la Fayette; tandis que le prince auquel chacun lance sa pierre, et qui mйprise assez l'humanitй pour lui cracher au visage autant de serments qu'elle en demande, a empкchй le partage de la France au congrиs de Vienne: on lui doit des couronnes, on lui jette de la boue. Oh! je connais les affaires, moi! j'ai les secrets de bien des hommes! Suffit. J'aurai une opinion inйbranlable le jour oщ j'aurai rencontrй trois tкtes d'accord sur l'emploi d'un principe et j'attendrai longtemps! L'on ne trouve pas dans les tribunaux trois juges qui aient le mкme avis sur un article de la loi. Je reviens а mon homme. Il remettrait Jйsus-Christ en croix si je le lui disais. Sur un seul mot de son papa Vautrin, il cherchera querelle а ce drфle qui n'envoie pas seulement cent sous а sa pauvre soeur, et... Ici Vautrin se leva, se mit en garde, et fit le mouvement d'un maоtre d'armes qui se fend.- Et, а l'ombre! ajouta-t-il.

- Quelle horreur! dit Eugиne. Vous voulez plaisanter, monsieur Vautrin?

- Lа, lа, lа, du calme, reprit cet homme. Ne faites pas l'enfant: cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous! emportez-vous! Dites que je suis un infвme, un scйlйrat, un coquin, un bandit, mais ne m'appelez ni escroc, ni espion! Allez, dites, lвchez votre bordйe! Je vous pardonne, c'est si naturel а votre вge! J'ai йtй comme зa, moi! Seulement, rйflйchissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez coqueter chez quelque jolie femme et vous recevrez de l'argent. Vous y avez pensй! dit Vautrin; car, comment rйussirez-vous, si vous n'escomptez pas votre amour? La vertu, mon cher йtudiant, ne se scinde pas: elle est ou n'est pas. On nous parle de faire pйnitence de nos fautes. Encore un joli systиme que celui en vertu duquel on est quitte d'un crime avec un acte de contrition! Sйduire une femme pour arriver а vous poser sur tel bвton de l'йchelle sociale, jeter la zizanie entre les enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se pratiquent sous le manteau d'une cheminйe ou autrement dans un but de plaisir ou d'intйrкt personnel, croyez-vous que ce soient des actes de foi, d'espйrance et de charitй? Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une nuit, фte а un enfant la moitiй de sa fortune, et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs avec les circonstances aggravantes? Voilа vos lois. Il n'y a pas un article qui n'arrive а l'absurde. L'homme en gants et а paroles jaunes a commis des assassinats oщ l'on ne verse pas de sang, mais oщ l'on en donne; l'assassin a ouvert une porte avec un monseigneur: deux choses nocturnes! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour, il n'y a que le sang de moins. Vous croyez а quelque chose de fixe dans ce monde-lа! Mйprisez donc les hommes, et voyez les mailles par oщ l'on peut passer а travers le rйseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oubliй, parce qu'il a йtй proprement fait.

- Silence, monsieur, je ne veux pas en entendre davantage, vous me ferez douter de moi-mкme. En ce moment le sentiment est toute ma science.

- A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus fort, dit Vautrin, je ne vous dirai plus rien. Un dernier mot, cependant. Il regarda fixement l'йtudiant: Vous avez mon secret, lui dit-il.

- Un jeune homme qui vous refuse saura bien l'oublier.

- Vous avez bien dit cela, зa me fait plaisir. Un autre, voyez-vous, sera moins scrupuleux. Souvenez-vous de ce que je veux faire pour vous. Je vous donne quinze jours. C'est а prendre ou а laisser.

- Quelle tкte de fer a donc cet homme! se dit Rastignac en voyant Vautrin s'en aller tranquillement, sa canne sous le bras. Il m'a dit crыment ce que madame de Beausйant me disait en y mettant des formes. Il me dйchirait le coeur avec des griffes d'acier. Pourquoi veux-je aller chez madame de Nucingen? Il a devinй mes motifs aussitфt que je les ai conзus. En deux mots, ce brigand m'a dit plus de choses sur la vertu que ne m'en ont dit les hommes et les livres. Si la vertu ne souffre pas de capitulation, j'ai donc volй mes soeurs? dit-il en jetant le sac sur la table. Il s'assit, et resta lа plongй dans une йtourdissante mйditation.- Etre fidиle а la vertu, martyre sublime! Bah! tout le monde croit а la vertu; mais qui est vertueux? Les peuples ont la libertй pour idole; mais oщ est sur la terre un peuple libre? Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nuage: vouloir кtre grand ou riche, n'est-ce pas se rйsoudre а mentir, plier, ramper, se redresser, flatter, dissimuler? n'est-ce pas consentir а se faire le valet de ceux qui ont menti, pliй, rampй? Avant d'кtre leur complice, il faut les servir. Eh bien! non. Je veux travailler noblement, saintement; je veux travailler jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'а mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais chaque jour ma tкte reposera sur mon oreiller sans une pensйe mauvaise. Qu'y a-t-il de plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis? Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fiancйe. Vautrin m'a fait voir ce qui arrive aprиs dix ans de mariage. Diable! ma tкte se perd. Je ne veux penser а rien, le coeur est un bon guide.

Eugиne fut tirй de sa rкverie par la voix de la grosse Sylvie, qui lui annonзa son tailleur, devant lequel il se prйsenta, tenant а la main ses deux sacs d'argent, et il ne fut pas lвchй de cette circonstance. Quand il eut essayй ses habits du soir, il remit sa nouvelle toilette du matin qui le mйtamorphosait complиtement.- Je vaux bien monsieur de Trailles, se dit-il. Enfin j'ai l'air d'un gentilhomme!

- Monsieur, dit le pиre Goriot en entrant chez Eugиne, vous m'avez demandй si je connaissais les maisons oщ va madame de Nucingen?

- Oui!

- Eh bien! elle va lundi prochain au bal du marйchal Carigliano. Si vous pouvez y кtre, vous me direz si mes deux filles se sont bien amusйes, comment elles seront mises, enfin tout.

- Comment avez-vous su cela, mon bon pиre Goriot? dit Eugиne en le faisant asseoir а son feu.

- Sa femme de chambre me l'a dit. Je sais tout ce qu'elles font par Thйrиse et par Constance, reprit-il d'un air joyeux. Le vieillard ressemblait а un amant encore assez jeune pour кtre heureux d'un stratagиme qui le met en communication avec sa maоtresse sans qu'elle puisse s'en douter.- Vous les verrez, vous! dit-il en exprimant avec naпvetй une douloureuse envie.

- Je ne sais pas, rйpondit Eugиne. je vais aller chez madame de Beausйant lui demander si elle peut me prйsenter а la marйchale.

Eugиne pensait avec une sorte de joie intйrieure а se montrer chez la vicomtesse mis comme il le serait dйsormais. Ce que les moralistes nomment les abоmes du coeur humain sont uniquement les dйcevantes pensйes, les involontaires mouvements de l'intйrкt personnel. Ces pйripйties, le sujet de tant de rйclamations, ces retours soudains sont des calculs faits au profit de nos jouissances. En se voyant bien mis, bien gantй, bien bottй, Rastignac oublia sa vertueuse rйsolution. La jeunesse n'ose pas se regarder au miroir de la conscience quand elle verse du cфtй de l'injustice, tandis que l'вge mыr s'y est vu: lа ait toute la diffйrence entre ces deux phases de la vie. Depuis quelques jours, les deux voisins, Eugиne et le pиre Goriot, йtaient devenus bons amis. Leur secrиte amitiй tenait aux raisons psychologiques qui avaient engendrй des sentiments contraires entre Vautrin et l'йtudiant. Le hardi philosophe qui voudra constater les effets de nos sentiments dans le monde physique trouvera sans doute plus d'une preuve de leur effective matйrialitй dans les rapports qu'ils crйent entre nous et les animaux. Quel physiognomoniste est plus prompt а deviner un caractиre qu'un chien l'est а savoir si un inconnu l'aime ou ne l'aime pas? Les atomes crochus, expression proverbiale dont chacun se sert, sont un de ces faits qui restent dans les langages pour dйmentir les niaiseries philosophiques dont s'occupent ceux qui aiment а vanner les йpluchures des mots primitifs. On se sent aimй. Le sentiment s'empreint en toutes choses et traverse les espaces. Une lettre est une вme, elle est un si fidиle йcho de la voix qui parle que les esprits dйlicats la comptent parmi les plus riches trйsors de l'amour. Le pиre Goriot, que son sentiment irrйflйchi йlevait jusqu'au sublime de la nature canine, avait flairй la compassion, l'admirative bontй, les sympathies juvйniles qui s'йtaient йmues pour lui dans le coeur de l'йtudiant. Cependant cette union naissante n'avait encore amenй aucune confidence. Si Eugиne avait manifestй de voir madame de Nucingen, ce n'йtait pas qu'il comptвt sur le vieillard pour кtre introduit par lui chez elle; mais il espйrait qu'une indiscrйtion pourrait le bien servir. Le pиre Goriot ne lui avait parlй de ses filles qu'а propos de ce qu'il s'йtait permis d'en dire publiquement le jour de ses deux visites.- Mon cher monsieur, lui avait-il dit le lendemain, comment avez-vous pu croire que madame de Restaud vous en ait voulu d'avoir prononcй mon nom? Mes deux filles m'aiment bien. Je suis heureux pиre. Seulement, mes deux gendres se sont mal conduits envers moi. je n'ai pas voulu faire souffrir ces chиres crйatures de mes dissensions avec leurs maris, et j'ai prйfйrй les voir en secret. Ce mystиre me donne mille jouissances que ne comprennent pas les autres pиres qui peuvent voir leurs filles quand ils veulent. Moi, je ne le peux pas, comprenez-vous? Alors je vais, quand il fait beau, dans les Champs-Elysйes, aprиs avoir demandй aux femmes de chambre si mes filles sortent. Je les attends au passage, le coeur me bat quand les voitures arrivent, je les admire dans leur toilette, elles me jettent en passant un petit rire qui me dore la nature comme s'il y tombait un rayon de quelque beau soleil. Et je reste, elles doivent revenir. Je les vois encore! l'air leur a fait du bien, elles sont roses. J'entends dire autour de moi: Voilа une belle femme! Зa me rйjouit le coeur. N'est-ce pas mon sang? J'aime les chevaux qui les traоnent, et je voudrais кtre le petit chien qu'elles ont sur leurs genoux. Je vis de leurs plaisirs. Chacun a sa faзon d'aimer, la mienne ne fait pourtant de mal а personne, pourquoi le monde s'occupe-t-il de moi? Je suis heureux а ma maniиre. Est-ce contre les lois que j'aille voir mes filles, le soir, au moment oщ elles sortent de leurs maisons pour se rendre au bal? Quel chagrin pour moi si j'arrive trop tard, et qu'on me dise: Madame est sortie. Un soir j'ai attendu jusqu'а trois heures du matin pour voir Nasie, que je n'avais pas vue depuis deux jours. J'ai manquй crever d'aise! Je vous en prie, ne parlez de moi que pour dire combien mes filles sont bonnes. Elles veulent me combler de toutes sortes de cadeaux; je les en empкche, je leur dis: " Gardez donc votre argent! Que voulez-vous que j'en fasse! Il ne me faut rien. " En effet, mon cher monsieur, que suis-je? un mйchant cadavre dont l'вme est partout oщ sont mes filles. Quand vous aurez vu madame de Nucingen, vous me direz celle des deux que vous prйfйrez, dit le bonhomme aprиs un moment de silence en voyant Eugиne qui se disposait а partir pour aller se promener aux Tuileries en attendant l'heure de se prйsenter chez madame de Beausйant.

Cette promenade fut fatale а l'йtudiant. Quelques femmes le remarquиrent. Il йtait si beau, si jeune, et d'une йlйgance de si bon goыt! En se voyant l'objet d'une attention presque admirative, il ne pensa plus а ses soeurs ni а sa tante dйpouillйes, ni а ses vertueuses rйpugnances. Il avait vu passer au-dessus de sa tкte ce dйmon qu'il est si facile de prendre pour un ange, ce Satan aux ailes diaprйes, qui sиme des rubis, qui jette ses flиches d'or au front des palais, empourpre les femmes, revкt d'un sot йclat les trфnes, si simples dans leur origine; il avait йcoutй le dieu de cette vanitй crйpitante dont le clinquant nous semble кtre un symbole de puissance. La parole de Vautrin, quelque cynique qu'elle fыt, s'йtait logйe dans son coeur comme dans le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble d'une vieille marchande а la toilette, qui lui a dit: " Or et amour а flots! " Aprиs avoir indolemment flвnй, vers cinq heures Eugиne se prйsenta chez madame de Beausйant, et il y reзut un de ces coups terribles contre lesquels les coeurs jeunes sont sans armes. Il avait jusqu'alors trouvй la vicomtesse pleine de cette amйnitй polie, de cette grвce melliflue donnйe par l'йducation aristocratique, et qui n'est complиte que si elle vient du coeur.

Quand il entra, madame de Beausйant fit un geste sec, et lui dit d'une voix brиve:- Monsieur de Rastignac, il m'est impossible de vous voir, en ce moment du moins! je suis en affaire...

Pour un observateur, et Rastignac l'йtait devenu promptement, cette phrase, le geste, le regard, l'inflexion de voix, йtaient l'histoire du caractиre et des habitudes de la caste. Il aperзut la main de fer sous le gant de velours; la personnalitй, l'йgoпsme, sous les maniиres; le bois, sous le vernis. Il entendit enfin le MOI LE ROI qui commence sous les panaches du trфne et finit sous le cimier du dernier gentilhomme. Eugиne s'йtait trop facilement abandonnй sur sa parole а croire aux noblesses de la femme. Comme tous les malheureux, il avait signй de bonne foi le pacte dйlicieux qui doit lier le bienfaiteur а l'obligй, et dont le premier article consacre entre les grands coeurs une complиte йgalitй. La bienfaisance, qui rйunit deux кtres en un seul, est une passion cйleste aussi incomprise, aussi rare que l'est le vйritable amour. L'un et l'autre est la prodigalitй des belles вmes. Rastignac voulait arriver au bal de la duchesse de Carigliano, il dйvora cette bourrasque.

- Madame, dit-il d'une voix йmue, s'il ne s'agissait pas d'une chose importante, je ne serais pas venu vous importuner; soyez assez gracieuse pour me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai.

- Eh bien! venez dоner avec moi, dit-elle un peu confuse de la duretй qu'elle avait mise dans ses paroles; car cette femme йtait vraiment aussi bonne que grande.

Quoique touchй de ce retour soudain, Eugиne se dit en s'en allant: " Rampe, supporte tout. Que doivent кtre les autres, si, dans un moment, la meilleure des femmes efface les promesses de son amitiй, te laisse lа comme un vieux soulier? Chacun pour soi, donc? Il est vrai que sa maison n'est pas une boutique, et que j'ai tort d'avoir besoin d'elle. Il faut, comme dit Vautrin, se faire boulet de canon. " Les amиres rйflexions de l'йtudiant furent bientфt dissipйes par le plaisir qu'il se promettait en dоnant chez la vicomtesse. Ainsi, par une sorte de fatalitй, les moindres йvйnements de sa vie conspiraient а le pousser dans la carriиre oщ, suivant les observations du terrible sphinx de la Maison Vauquer, il devait, comme sur un champ de bataille, tuer pour ne pas кtre tuй, tromper pour ne pas кtre trompй; oщ il devait dйposer а la barriиre sa conscience, son coeur, mettre un masque, se jouer sans pitiй des hommes, et, comme а Lacйdйmone, saisir sa fortune sans кtre vu, pour mйriter la couronne. Quand il revint chez la vicomtesse, il la trouva pleine de cette bontй gracieuse qu'elle lui avait toujours tйmoignйe. Tous deux allиrent dans une salle а manger oщ le vicomte attendait sa femme, et oщ resplendissait ce luxe de table qui sous la Restauration fut poussй, comme chacun le sait, au plus haut degrй. Monsieur de Beausйant, semblable а beaucoup de gens blasйs, n'avait plus guиre d'autres plaisirs que ceux de la bonne chиre; il йtait en fait de gourmandise de l'йcole de Louis XVIII et du duc d'Escars. Sa table offrait donc un double luxe, celui du contenant et celui du contenu. Jamais semblable spectacle n'avait frappй les yeux d'Eugиne, qui dоnait pour la premiиre fois dans une de ces maisons oщ les grandeurs sociales sont hйrйditaires. La mode venait de supprimer les soupers qui terminaient autrefois les bals de l'Empire, oщ les militaires avaient besoin de prendre des forces pour se prйparer а tous les combats qui les attendaient au dedans comme au-dehors. Eugиne n'avait encore assistй qu'а des bals. L'aplomb qui le distingua plus tard si йminemment, et qu'il commenзait а prendre, l'empкcha de s'йbahir niaisement. Mais en voyant cette argenterie sculptйe, et les mille recherches d'une table somptueuse, en admirant pour la premiиre fois un service fait sans bruit, il йtait difficile а un homme d'ardente imagination de ne pas prйfйrer cette vie constamment йlйgante а la vie de privations qu'il voulait embrasser le matin. Sa pensйe le rejeta pendant un moment dans sa pension bourgeoise; il en eut une si profonde horreur qu'il se jura de la quitter au mois de janvier, autant pour se mettre dans une maison propre que pour fuir Vautrin, dont il sentait la large main sur son йpaule. Si l'on vient а songer aux mille formes que prend а Paris la corruption, parlante ou muette, un homme de bon sens se demande par quelle aberration l'Etat y met des йcoles, y assemble des jeunes gens, comment les jolies femmes y sont respectйes, comment l'or йtalй par les changeurs ne s'envole pas magiquement de leurs sйbiles. Mais si l'on vient а songer qu'il est peu d'exemples de crimes, voire mкme de dйlits commis par les jeunes gens, de quel respect ne doit-on pas кtre pris pour ces patients Tantales qui se combattent eux-mкmes, et sont presque toujours victorieux! S'il йtait bien peint dans sa lutte avec Paris, le pauvre йtudiant fournirait un des sujets les plus dramatiques de notre civilisation moderne. Madame de Beausйant regardait vainement Eugиne pour le convier а parler, il ne voulut rien dire en prйsence du vicomte.

- Me menez-vous ce soir aux Italiens? demanda la vicomtesse а son mari.

- Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais а vous obйir, rйpondit-il avec une galanterie moqueuse dont l'йtudiant fut la dupe, mais je dois aller rejoindre quelqu'un aux Variйtйs.

- Sa maоtresse, se dit-elle.

- Vous n'avez donc pas d'Ajuda ce soir? demanda le vicomte.

- Non, rйpondit-elle avec humeur.

- Eh bien! s'il vous faut absolument un bras, prenez celui de monsieur de Rastignac.

La vicomtesse regarda Eugиne en souriant.

- Ce sera bien compromettant pour vous, dit-elle.

- Le Franзais aime le pйril, parce qu'il y trouve la gloire, a dit monsieur de Chateaubriand, rйpondit Rastignac en s'inclinant.

Quelques moments aprиs, il fut emportй prиs de madame de Beausйant, dans un coupй rapide, au thйвtre а la mode, et crut а quelque fйerie lorsqu'il entra dans une loge de face, et qu'il se vit le but de toutes les lorgnettes concurremment avec la vicomtesse, dont la toilette йtait dйlicieuse. Il marchait d'enchantements en enchantements.

- Vous avez а me parler, lui dit madame de Beausйant. Ah! tenez, voici madame de Nucingen а trois loges de la nфtre. Sa soeur et monsieur de Trailles sont de l'autre cфtй.

En disant ces mots, la vicomtesse regardait la loge oщ devait кtre mademoiselle de Rochefide, et, n'y voyant pas monsieur d'Ajuda, sa figure prit un йclat extraordinaire.

- Elle est charmante, dit Eugиne aprиs avoir regardй madame de Nucingen.

- Elle a les cils blancs.

- Oui, mais quelle jolie taille mince!

- Elle a de grosses mains.

- Les beaux yeux!

- Elle a le visage en long.

- Mais la forme longue a de la distinction.

- Cela est heureux pour elle qu'il y en ait lа. Voyez comment elle prend et quitte son lorgnon! Le Goriot perce dans tous ses mouvements, dit la vicomtesse au grand йtonnement d'Eugиne.

En effet, madame de Beausйant lorgnait la salle et semblait ne pas faire attention а madame de Nucingen, dont elle ne perdait cependant pas un geste. L'assemblйe йtait exquisйment belle. Delphine de Nucingen n'йtait pas peu flattйe d'occuper exclusivement le jeune, le beau, l'йlйgant cousin de madame de Beausйant, il ne regardait qu'elle.

- Si vous continuez а la couvrir de vos regards, vous allez faire scandale, monsieur de Rastignac. Vous ne rйussirez а rien, si vous vous jetez ainsi а la tкte des gens.

- Ma chиre cousine, dit Eugиne, vous m'avez dйjа bien protйgй; si vous voulez achever votre ouvrage, je ne vous demande plus que de me rendre un service qui vous donnera peu de peine et me fera grand bien. Me voilа pris.

- Dйjа?

- Oui.

- Et de cette femme?

- Mes prйtentions seraient-elles donc йcoutйes ailleurs? dit-il en lanзant un regard pйnйtrant а sa cousine. Madame la duchesse de Carigliano est attachйe а madame la duchesse de Berry, reprit-il aprиs une pause, vous devez la voir, ayez la bontй de me prйsenter chez elle et de m'amener au bal qu'elle donne lundi. J'y rencontrerai madame de Nucingen, et je livrerai ma premiиre escarmouche.

- Volontiers, dit-elle. Si vous vous sentez dйjа du goыt pour elle, vos affaires de coeur vont trиs bien. Voici de Marsay dans la loge de la princesse Galathionne. Madame de Nucingen est au supplice, elle se dйpite. Il n'y a pas de meilleur moment pour aborder une femme, surtout une femme de banquier. Ces dames de la Chaussйe-d'Antin aiment toutes la vengeance.

- Que feriez-vous donc, vous, en pareil cas?

- Moi, je souffrirais en silence.

En ce moment le marquis d'Ajuda se prйsenta dans la loge de madame de Beausйant.

- J'ai mal fait mes affaires afin de venir vous retrouver, dit-il, et je vous en instruis pour que ce ne soit pas un sacrifice.

Les rayonnements du visage de la vicomtesse apprirent а Eugиne а reconnaоtre les expressions d'un vйritable amour, et а ne pas les confondre avec les simagrйes de la coquetterie parisienne. Il admira sa cousine, devint muet et cйda sa place а monsieur d'Ajuda en soupirant. " Quelle noble, quelle sublime crйature est une femme qui aime ainsi! se dit-il. Et cet homme la trahirait pour une poupйe! comment peut-on la trahir? " Il se sentit au coeur une rage d'enfant. Il aurait voulu se rouler aux pieds de madame de Beausйant, il souhaitait le pouvoir des dйmons afin de l'emporter dans son coeur, comme un aigle enlиve de la plaine dans son aire une jeune chиvre blanche qui tette encore. Il йtait humiliй d'кtre dans ce grand Musйe de la beautй sans son tableau, sans une maоtresse а lui. " Avoir une maоtresse et une position quasi royale, se disait-il, c'est le signe de la puissance! " Et il regarda madame de Nucingen comme un homme insultй regarde son adversaire. La vicomtesse se retourna vers lui pour lui adresser sur sa discrйtion raille remerciements dans un clignement d'yeux. Le premier acte йtait fini.

- Vous connaissez assez madame de Nucingen pour lui prйsenter monsieur de Rastignac? dit-elle au marquis d'Ajuda.

- Mais elle sera charmйe de voir monsieur, dit le marquis.

Le beau Portugais se leva, prit le bras de l'йtudiant, qui en un clin d'oeil se trouva auprиs de madame de Nucingen.

- Madame la baronne, dit le marquis, j'ai l'honneur de vous prйsenter le chevalier Eugиne de Rastignac, un cousin de la vicomtesse de Beausйant. Vous faites une si vive impression sur lui, que j'ai voulu complйter son bonheur en le rapprochant de son idole.

Ces mots furent dits avec un certain accent de raillerie qui en faisait passer la pensйe un peu brutale, mais qui, bien sauvйe, ne dйplaоt jamais а une femme. Madame de Nucingen sourit, et offrit а Eugиne la place de son mari, qui venait de sortir.

- Je n'ose pas vous proposer de rester prиs de moi, monsieur, lui dit-elle. Quand on a le bonheur d'кtre auprиs de madame de Beausйant, on y reste.

- Mais, lui dit а voix basse Eugиne, il me semble, madame, que si je veux plaire а ma cousine, je demeurerai prиs de vous. Avant l'arrivйe de monsieur le marquis, nous parlions de vous et de la distinction de toute votre personne, dit-il а haute voix.

Monsieur d'Ajuda se retira.

- Vraiment, monsieur, dit la baronne, vous allez me rester? Nous ferons donc connaissance, madame de Restaud m'avait dйjа donnй le plus vif dйsir de vous voir.

- Elle est donc bien fausse, elle m'a fait consigner а sa porte.

- Comment?

- Madame, j'aurai la conscience de vous en dire la raison; mais je rйclame toute votre indulgence en vous confiant un pareil secret. Je suis le voisin de monsieur votre pиre. J'ignorais que madame de Restaud fыt sa fille. J'ai eu l'imprudence d'en parler fort innocemment, et j'ai fвchй madame votre soeur et son mari. Vous ne sauriez croire combien madame la duchesse de Langeais et ma cousine ont trouvй cette apostasie filiale de mauvais goыt. Je leur ai racontй la scиne, elles en ont ri comme des folles. Ce fut alors qu'en faisant un parallиle entre vous et votre soeur, madame de Beausйant me parla en fort bons termes, et me dit combien vous йtiez excellente pour mon voisin, monsieur Goriot. Comment, en effet, ne l'aimeriez-vous pas? il vous adore si passionnйment que j'en suis dйjа jaloux. Nous avons parlй de vous ce matin pendant deux heures. Puis, tout plein de ce que votre pиre m'a racontй, ce soir en dоnant avec ma cousine, je lui disais que vous ne pouviez pas кtre aussi belle que vous йtiez aimante. Voulant sans doute favoriser une si chaude admiration, madame de Beausйant m'a amenй ici, en me disant avec sa grвce habituelle que je vous y verrais.

- Comment, monsieur, dit la femme du banquier, je vous dois dйjа de la reconnaissance? Encore un peu, nous allons кtre de vieux amis.

- Quoique l'amitiй doive кtre prиs de vous un sentiment peu vulgaire, dit Rastignac, je ne veux jamais кtre votre amie.

Ces sottises stйrйotypйes а l'usage des dйbutants paraissent toujours charmantes aux femmes, et ne sont pauvres que lues а froid. Le geste, l'accent, le regard d'un jeune homme, leur donnent d'incalculables valeurs. Madame de Nucingen trouva Rastignac charmant. Puis, comme toutes les femmes, ne pouvant rien dire а des questions aussi drыment posйes que l'йtait celle de l'йtudiant, elle rйpondit а une autre chose.

- Oui, ma soeur se fait tort par la maniиre dont elle se conduit avec ce pauvre pиre, qui vraiment a йtй pour nous un dieu. Il a fallu que monsieur de Nucingen m'ordonnвt positivement de ne voir mon pиre que le matin, pour que je cйdasse sur ce point. Mais j'en ai longtemps йtй bien malheureuse. Je pleurais. Ces violences, venues aprиs les brutalitйs du mariage, ont йtй l'une des raisons qui troublиrent le plus mon mйnage. Je suis certes la femme de Paris la plus heureuse aux yeux du monde, la plus malheureuse en rйalitй. Vous allez me trouver folle de vous parler ainsi. Mais vous connaissez mon pиre, et, а ce titre, vous ne pouvez pas m'кtre йtranger.

- Vous n'avez jamais rencontrй personne, lui dit Eugиne, qui soit animй d'un plus vif dйsir de vous appartenir. Que cherchez-vous toutes? le bonheur, reprit-il d'une voix qui allait а l'вme. Eh bien! si, pour une femme, le bonheur est d'кtre aimйe, adorйe, d'avoir un ami а qui elle puisse confier ses dйsirs, ses fantaisies, ses chagrins, ses joies; se montrer dans la nuditй de son вme, avec ses jolis dйfauts et ses belles qualitйs, sans craindre d'кtre trahie; croyez-moi, ce coeur dйvouй, toujours ardent, ne peut se rencontrer que chez un homme jeune, plein d'illusions, qui peut mourir sur un seul de vos signes, qui ne sait rien encore du monde et n'en veut rien savoir, parce que vous devenez le monde pour lui. Moi, voyez-vous, vous allez rire de ma naпvetй, j'arrive du fond d'une province, entiиrement neuf, n'ayant connu que de belles вmes, et je comptais rester sans amour. Il m'est arrivй de voir ma cousine, qui m'a mis trop prиs de son coeur; elle m'a fait deviner les mille trйsors de la passion, je suis, comme Chйrubin, l'amant de toutes les femmes, en attendant que je puisse me dйvouer а quelqu'une d'entre elles. En vous voyant, quand je suis entrй, je me suis senti portй vers vous comme par un courant. J'avais dйjа tant pensй а vous! Mais je ne vous avais pas rкvйe aussi belle que vous l'кtes en rйalitй. Madame de Beausйant m'a ordonnй de ne pas vous tant regarder. Elle ne sait pas ce qu'il y a d'attrayant а voir vos jolies lиvres rouges, votre teint blanc, vos yeux si doux. Moi aussi, je vous dis des folies, mais laissez-les-moi dire.

Rien ne plaоt plus aux femmes que de s'entendre dйbiter ces douces paroles. La plus sйvиre dйvote les йcoute, mкme quand elle ne doit pas y rйpondre. Aprиs avoir ainsi commencй, Rastignac dйfila son chapelet d'une voix coquettement sourde; et madame de Nucingen encourageait Eugиne par des sourires en regardant de temps en temps de Marsay, qui ne quittait pas la loge de la princesse Galathionne. Rastignac resta prиs de madame de Nucingen jusqu'au moment oщ son mari vint la chercher pour l'emmener.

- Madame, lui dit Eugиne, j'aurai le plaisir de vous aller voir avant le bal de la duchesse de Carigliano.

- Puisqui matame fous encache, dit le baron, йpais Alsacien dont la figure ronde annonзait une dangereuse finesse, fous кtes sir d'кtre pien essi.

- Mes affaires sont en bon train, car elle ne s'est pas bien effarouchйe en m'entendant lui dire: " M'aimerez-vous bien? " Le mors est mis а ma bкte, sautons dessus et gouvernons-la, se dit Eugиne en allant saluer madame de Beausйant qui se levait et se retirait avec l'Ajuda. Le pauvre йtudiant ne savait pas que la baronne йtait distraite, et attendait de de Marsay une de ces lettres dйcisives qui dйchirent l'вme. Tout heureux de son faux succиs, Eugиne accompagna la vicomtesse jusqu'au pйristyle, oщ chacun attend sa voiture.

- Votre cousin ne se ressemble plus а lui-mкme, dit le Portugais en riant а la vicomtesse quand Eugиne les eut quittйs. Il va faire sauter la banque. Il est souple comme une anguille, et je crois qu'il ira loin. Vous seule avez pu lui trier sur le volet une femme au moment oщ il faut la consoler.

- Mais, dit madame de Beausйant, il faut savoir si elle aime encore celui qui l'abandonne.

L'йtudiant revint а pied du Thйвtre-Italien а la rue Neuve-Sainte-Geneviиve, en faisant les plus doux projets. Il avait bien remarquй l'attention avec laquelle madame de Restaud l'avait examinй, soit dans la loge de la vicomtesse, soit dans celle de madame de Nucingen, et il prйsuma que la porte de la comtesse ne lui serait plus fermйe. Ainsi dйjа quatre relations majeures, car il comptait bien plaire а la marйchale, allaient lui кtre acquises au coeur de la haute sociйtй parisienne. Sans trop s'expliquer les moyens, il devinait par avance que, dans le jeu compliquй des intйrкts de ce monde, il devait s'accrocher а un rouage pour se trouver en haut de la machine, et il se sentait la force d'en enrayer la roue. " Si madame de Nucingen s'intйresse а moi, je lui apprendrai а gouverner son mari. Ce mari fait des affaires d'or, il pourra m'aider а ramasser tout d'un coup une fortune. " Il ne se disait pas cela crыment, il n'йtait pas encore assez politique pour chiffrer une situation, l'apprйcier et la calculer; ces idйes flottaient а l'horizon sous la forme de lйgers nuages, et, quoiqu'elles n'eussent pas l'вpretй de celles de Vautrin, si elles avaient йtй soumises au creuset de la conscience, elles n'auraient rien donnй de bien pur. Les hommes arrivent, par une suite de transactions de ce genre, а cette morale relвchйe que professe l'йpoque actuelle, oщ se rencontrent plus rarement que dans aucun temps ces hommes rectangulaires, ces belles volontйs qui ne se plient jamais au mal, а qui la moindre dйviation de la ligne droite semble кtre un crime: magnifiques images de la probitй qui nous ont valu deux chefs-d'oeuvre, Alceste de Moliиre, puis rйcemment Jenny Deans et son pиre, dans l'oeuvre de Walter Scott. Peut-кtre l'oeuvre opposйe, la peinture des sinuositйs dans lesquelles un homme du monde, un ambitieux fait rouler sa conscience, en essayant de cфtoyer le mal, afin d'arriver а son but en gardant les apparences, ne serait-elle ni moins belle, ni moins dramatique. En atteignant au seuil de sa pension, Rastignac s'йtait йpris de madame de Nucingen, elle lui avait paru svelte, fine comme une hirondelle. L'enivrante douceur de ses yeux, le tissu dйlicat et soyeux de sa peau sous laquelle il avait cru voir couler le sang, le son enchanteur de sa voix, ses blonds cheveux, il se rappelait tout; et peut-кtre la marche, en mettant son sang en mouvement, aidait-elle а cette fascination. L'йtudiant frappa rudement а la porte du pиre Goriot.

- Mon voisin, dit-il, j'ai vu madame Delphine.

- Oщ?

- Aux Italiens.

- S'amusait-elle bien? Entrez donc. Et le bonhomme, qui s'йtait levй en chemise, ouvrit sa porte et se recoucha promptement.

- Parlez-moi donc d'elle, demanda-t-il.

Eugиne, qui se trouvait pour la premiиre fois chez le pиre Goriot, ne fut pas maоtre d'un mouvement de stupйfaction en voyant le bouge oщ vivait le pиre, aprиs avoir admirй la toilette de la fille. La fenкtre йtait sans rideaux; le papier de tenture collй sur les murailles s'en dйtachait en plusieurs endroits par l'effet de l'humiditй, et se recroquevillait en laissant apercevoir le plвtre jauni par la fumйe. Le bonhomme gisait sur un mauvais lit, n'avait qu'une maigre couverture et un couvre-pied ouatй fait avec les bons morceaux des vieilles robes de madame Vauquer. Le carreau йtait humide et plein de poussiиre. En face de la croisйe se voyait une de ces vieilles commodes en bois de rose а ventre renflй, qui ont des mains en cuivre tordu en faзon de sarments dйcorйs de feuilles ou de fleurs; un vieux meuble а tablette de bois sur lequel йtait un pot а eau dans sa cuvette et tous les ustensiles nйcessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les souliers; а la tкte du lit, une table de nuit sans porte ni marbre; au coin de la cheminйe, oщ il n'y avait pas trace de feu, se trouvait la table carrйe, en bois de noyer, dont la barre avait servi au pиre Goriot а dйnaturer son йcuelle en vermeil. Un mйchant secrйtaire sur lequel йtait le chapeau du bonhomme, un fauteuil foncй de paille et deux chaises complйtaient ce mobilier misйrable. La flиche du lit, attachйe au plancher par une loque, soutenait une mauvaise bande d'йtoffe а carreaux rouges et blancs. Le plus pauvre commissionnaire йtait certes moins mal meublй dans son grenier, que ne l'йtait le pиre Goriot chez madame Vauquer. L'aspect de cette chambre donnait froid et serrait le coeur, elle ressemblait au plus triste logement d'une prison. Heureusement Goriot ne vit pas l'expression qui se peignit sur la physionomie d'Eugиne quand celui-ci posa sa chandelle sur la table de nuit. Le bonhomme se tourna de son cфtй en restant couvert jusqu'au menton.

- Eh bien! qui aimez-vous mieux de madame de Restaud ou de madame de Nucingen?

- Je prйfиre madame Delphine, rйpondit l'йtudiant, parce qu'elle vous aime mieux.

A cette parole chaudement dite, le bonhomme sortit son bras du lit et serra la main d'Eugиne.

- Merci, merci, rйpondit le vieillard йmu. Que vous a-t-elle donc dit de moi?

L'йtudiant rйpйta les paroles de la baronne en les embellissant, et le vieillard l'йcouta comme s'il eut entendu la parole de Dieu.

- Chиre enfant! oui, oui, elle m'aime bien. Mais ne la croyez pas dans ce qu'elle vous a dit d'Anastasie. Les deux soeurs se jalousent, voyez-vous? c'est encore une preuve de leur tendresse. Madame de Restaud m'aime bien aussi. Je le sais. Un pиre est avec ses enfants comme Dieu est avec nous, il va jusqu'au fond des coeurs, et juge les intentions. Elles sont toutes deux aussi aimantes. Oh! si j'avais eu de bons gendres, j'aurais йtй trop heureux. Il n'est sans doute pas de bonheur complet ici-bas. Si j'avais vйcu chez elles, mais rien que d'entendre leurs voix, de les savoir lа, de les voir aller, sortir, comme quand je les avais chez moi, зa m'eыt fait cabrioler le coeur. Etaient-elles bien mises?

- Oui, dit Eugиne. Mais, monsieur Goriot, comment, en ayant des filles aussi richement йtablies que sont les vфtres, pouvez-vous demeurer dans un taudis pareil?

- Ma foi, dit-il d'un air en apparence insouciant, а quoi cela me servirait-il d'кtre mieux? je ne puis guиre vous expliquer ces choses-lа; je ne sais pas dire deux paroles de suite comme il faut. Tout est lа, ajouta-t-il en se frappant le coeur. Ma vie, а moi, est dans mes deux filles. Si elles s'amusent, si elles sont heureuses, bravement mises, si elles marchent sur des tapis, qu'importe de quel drap je sois vкtu, et comment est l'endroit oщ je me couche? je n'ai point froid si elles ont chaud, je ne m'ennuie jamais si elles rient. Je n'ai de chagrins que les leurs. Quand vous serez pиre, quand vous vous direz, en voyant gazouiller vos enfants: " C'est sorti de moi! ", que vous sentirez ces petites crйatures tenir а chaque goutte de votre sang, dont elles ont йtй la fine fleur, car c'est зa! vous vous croirez attachй а leur peau, vous croirez кtre agitй vous-mкme par leur marche. Leur voix me rйpond partout. Un regard d'elles, quand il est triste, me fige le sang. Un jour vous saurez que l'on est bien plus heureux de leur bonheur que du sien propre. Je ne peux pas vous expliquer зa: c'est des mouvements intйrieurs qui rйpandent l'aise partout. Enfin, je vis trois fois. Voulez-vous que je vous dise une drфle de chose? Eh bien! quand j'ai йtй pиre, j'ai compris Dieu. Il est tout entier partout, puisque la crйation est sortie de lui. Monsieur, je suis ainsi avec mes filles. Seulement j'aime mieux mes filles que Dieu n'aime le monde, parce que le monde n'est pas si beau que Dieu, et que mes filles sont plus belles que moi. Elles me tiennent si bien а l'вme, que j'avais idйe que vous les verriez ce soir. Mon Dieu! un homme qui rendrait ma petite Delphine aussi heureuse qu'une femme l'est quand elle est bien aimйe; mais je lui cirerais ses bottes, je lui ferais ses commissions. J'ai su par sa femme de chambre que ce petit monsieur de Marsay est un mauvais chien. Il m'a pris des envies de lui tordre le cou. Ne pas aimer un bijou de femme, une voix de rossignol, et faite comme un modиle! Oщ a-t-elle eu les yeux d'йpouser cette grosse souche d'Alsacien? Il leur fallait а toutes deux de jolis jeunes gens bien aimables. Enfin, elles ont fait а leur fantaisie.

Le pиre Goriot йtait sublime. Jamais Eugиne ne l'avait pu voir illuminй par les feux de sa passion paternelle. Une chose digne de remarque est la puissance d'infusion que possиdent les sentiments. Quelque grossiиre que soit une crйature, dиs qu'elle exprime une affection forte et vraie, elle exhale un fluide particulier qui modifie la physionomie, anime le geste, colore la voix. Souvent l'кtre le plus stupide arrive, sous l'effort de la passion, а la plus haute йloquence dans l'idйe, si ce n'est dans le langage, et semble se mouvoir dans une sphиre lumineuse. Il y avait en ce moment dans la voix, dans le geste de ce bon homme, la puissance communicative qui signale le grand acteur. Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas les poйsies de la volontй?

- Eh bien! vous ne serez peut-кtre pas fвchй d'apprendre, lui dit Eugиne, qu'elle va rompre sans doute avec ce de Marsay. Ce beau-fils l'a quittйe pour s'attacher а la princesse Galathionne. Quant а moi, ce soir, je suis tombй amoureux de madame Delphine.

- Bah! dit le pиre Goriot.

- Oui. Je ne lui ai pas dйplu. Nous avons parlй amour pendant une heure, et je dois aller la voir aprиs-demain samedi.

- Oh! que je vous aimerais, mon cher monsieur, si vous lui plaisiez. Vous кtes bon, vous ne la tourmenteriez point. Si vous la trahissiez, je vous couperais le cou, d'abord. Une femme n'a pas deux amours, voyez-vous? Mon Dieu! mais je dis des bкtises, monsieur Eugиne. Il fait froid ici pour vous. Mon Dieu! vous l'avez donc entendue, que vous a-t-elle dit pour moi?

- Rien, se dit en lui-mкme Eugиne.- Elle m'a dit, rйpondit-il а haute voix, qu'elle vous envoyait un bon baiser de fille.

- Adieu, mon voisin, dormez bien, faites de beaux rкves; les miens sont tout faits avec ce mot-lа. Que Dieu vous protиge dans tous vos dйsirs! Vous avez йtй pour moi ce soir comme un bon ange; vous me rapportez l'air de ma fille.

- Le pauvre homme, se dit Eugиne en se couchant, il y a de quoi toucher des coeurs de marbre. Sa fille n'a pas plus pensй а lui qu'au Grand Turc.

Depuis cette conversation, le pиre Goriot vit dans son voisin un confident inespйrй, un ami. Il s'йtait йtabli entre eux les seuls rapports par lesquels ce vieillard pouvait s'attacher а un autre homme. Les passions ne font jamais de faux calcul. Le pиre Goriot se voyait un peu plus prиs de sa fille Delphine, il s'en voyait mieux reзu, si Eugиne devenait cher а la baronne. D'ailleurs il lui avait confiй l'une de ses douleurs. Madame de Nucingen, а laquelle mille fois par jour il souhaitait le bonheur, n'avait pas connu les douceurs de l'amour. Certes, Eugиne йtait, pour se servir de son expression, un des jeunes gens les plus gentils qu'il eыt jamais vus, et il semblait pressentir qu'il lui donnerait tous les plaisirs dont elle avait йtй privйe. Le bonhomme se prit donc pour son voisin d'une amitiй qui alla croissant, et sans laquelle il eыt йtй sans doute impossible de connaоtre le dйnouement de cette histoire.

Le lendemain matin, au dйjeuner, l'affectation avec laquelle le pиre Goriot regardait Eugиne, prиs duquel il se plaзa, les quelques paroles qu'il lui dit, et le changement de sa physionomie, ordinairement semblable а un masque de plвtre, surprirent les pensionnaires. Vautrin, qui revoyait l'йtudiant pour la premiиre fois depuis leur confйrence, semblait vouloir lire dans son вme. En se souvenant du projet de cet homme, Eugиne, qui, avant de s'endormir, avait, pendant la nuit, mesurй le vaste champ qui s'ouvrait а ses regards, pensa nйcessairement а la dot de mademoiselle Taillefer, et ne put s'empкcher de regarder Victorine comme le plus vertueux jeune homme regarde une riche hйritiиre. Par hasard, leurs yeux se rencontrиrent. La pauvre fille ne manqua pas de trouver Eugиne charmant dans sa nouvelle tenue. Le coup d'oeil qu'ils йchangиrent fut assez significatif pour que Rastignac ne doutвt pas d'кtre pour elle l'objet de ces confus dйsirs qui atteignent toutes les jeunes filles et qu'elles rattachent au premier кtre sйduisant. Une voix lui criait: " Huit cent mille francs! " Mais tout а coup il se rejeta dans ses souvenirs de la veille, et pensa que sa passion de commande pour madame de Nucingen йtait l'antidote de ses mauvaises pensйes involontaires.

- L'on donnait hier aux Italiens Barbier de Sйville de Rossini. Je n'avais jamais entendu de si dйlicieuse musique, dit-il. Mon Dieu! est-on heureux d'avoir une loge aux Italiens.

Le pиre Goriot saisit cette parole au vol comme un chien saisit un mouvement de son maоtre.

- Vous кtes comme des coqs-en-pвte, dit madame Vauquer, vous autres hommes, vous faites tout ce qui vous plaоt.

- Comment кtes-vous revenu? demanda Vautrin.

- A pied, rйpondit Eugиne.

- Moi, reprit le tentateur, je n'aimerais pas de demi-plaisirs; je voudrais aller lа dans ma voiture, dans ma loge, et revenir bien commodйment. Tout ou rien! voilа ma devise.

- Et qui est bonne, reprit madame Vauquer.

- Vous irez peut-кtre voir madame de Nucingen, dit Eugиne а voix basse а Goriot. Elle vous recevra certes a bras ouverts; elle voudra savoir de vous mille petits dйtails sur moi. J'ai appris qu'elle ferait tout au monde pour кtre reзue chez ma cousine, madame la vicomtesse de Beausйant. N'oubliez pas de lui dire que je l'aime trop pour ne pas penser а lui procurer cette satisfaction.

Rastignac s'en alla promptement а l'Ecole de Droit, il voulait rester le moins de temps possible dans cette odieuse maison. Il flвna pendant presque toute la journйe, en proie а cette fiиvre de tкte qu'ont connue les jeunes gens affectйs de trop vives espйrances. Les raisonnements de Vautrin le faisaient rйflйchir а la vie sociale, au moment oщ il rencontra son ami Bianchon dans le jardin du Luxembourg.

- Oщ as-tu pris cet air grave? lui dit l'йtudiant en mйdecine en lui prenant le bras pour se promener devant le palais.

- Je suis tourmentй par de mauvaises idйes.

- En quel genre? Зa se guйrit, les idйes.

- Comment?

- En y succombant.

- Tu ries sans savoir ce dont il s'agit. As-tu lu Rousseau?

- Oui.

- Te souviens-tu de ce passage oщ il demande а son lecteur ce qu'il ferait au cas oщ il pourrait s'enrichir en tuant а la Chine par sa seule volontй un vieux mandarin, sans bouger de Paris.

- Oui.

- Eh bien?

- Bah! J'en suis а mon trente-troisiиme mandarin.

- Ne plaisante pas. Allons, s'il t'йtait prouvй que la chose est possible et qu'il te suffit d'un signe de tкte, le ferais-tu?

- Est-il bien vieux, le mandarin? Mais, bah! jeune ou vieux paralytique ou bien portant, ma foi... Diantre! Eh bien, non.

- Tu es un brave garзon, Bianchon. Mais si tu aimais une femme а te mettre pour elle l'вme а l'envers, et qu'il lui fallыt de l'argent, beaucoup d'argent pour sa toilette, pour sa voiture, pour toutes ses fantaisies enfin?

- Mais tu m'фtes la raison, et tu veux que je raisonne.

- Eh bien! Bianchon, je suis fou, guйris-moi. J'ai deux soeurs qui sont des anges de beautй, de candeur, et je veux qu'elle soient heureuses. Oщ prendre deux cent mille francs pour leur dot d'ici а cinq ans? Il est, vois-tu, des circonstances dans la vie oщ il faut jouer gros jeu et ne pas user son bonheur а gagner des sous.

- Mais tu poses la question qui se trouve а l'entrйe de la vie pour tout le monde, et tu veux couper le noeud gordien avec l'йpйe. Pour agir ainsi, mon cher, il faut кtre Alexandre, sinon l'on va au bagne. Moi, je suis heureux de la petite existence que je me crйerai en province, oщ je succйderai tout bкtement а mon pиre. Les affections de l'homme se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense circonfйrence. Napolйon ne dоnait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus de maоtresses qu'en prend un йtudiant en mйdecine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher, tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput; et, qu'il coыte un million par an ou cent louis, la perception intrinsиque en est la mкme au-dedans de nous. Je conclus а la vie du Chinois.

- Merci, tu m'as fait du bien, Bianchon! nous serons toujours amis.

- Dis donc, reprit l'йtudiant en mйdecine, en sortant du cours de Cuvier au Jardin des Plantes, je viens d'apercevoir la Michonneau et le Poiret causant sur un banc avec un monsieur que j'ai vu dans les troubles de l'annйe derniиre aux environs de la Chambre des Dйputйs, et qui m'a fait l'effet d'кtre un homme de la police dйguisй en honnкte bourgeois vivant de ses rentes. Etudions ce couple-lа: je te dirai pourquoi. Adieu, je vais rйpondre а mon appel de quatre heures.

Quand Eugиne revint а la pension, il trouva le pиre Goriot qui l'attendait.

- Tenez, dit le bonhomme, voilа une lettre d'elle. Hein, la jolie йcriture!

Eugиne dйcacheta la lettre et lut.

" Monsieur, mon pиre m'a dit que vous aimiez la musique italienne. Je serais heureuse si vous vouliez me faire le plaisir d'accepter une place dans ma loge. Nous aurons samedi la Fodor et Pellegrini, je suis sыre alors que vous ne me refuserez pas. Monsieur de Nucingen se joint а moi pour vous prier de venir dоner avec nous sans cйrйmonie. Si vous acceptez, vous le rendrez bien content de n'avoir pas а s'acquitter de sa corvйe conjugale en m'accompagnant. Ne me rйpondez pas, venez, et agrйez mes compliments. "

" D. de N. "

- Montrez-la-moi, dit le bonhomme а Eugиne quand il eut lu la lettre. Vous irez, n'est-ce pas? ajouta-t-il aprиs avoir flairй le papier. Cela sent-il bon! Ses doigts ont touchй зa, pourtant!

- Une femme ne se jette pas ainsi а la tкte d'un homme, se disait l'йtudiant. Elle veut se servir de moi pour ramener de Marsay. Il n'y a que le dйpit qui fasse faire de ces choses-lа.

- Eh bien! dit le pиre Goriot, а quoi pensez-vous donc?

Eugиne ne connaissait pas le dйlire de vanitй dont certaines femmes йtaient saisies en ce moment, et ne savait pas que, pour s'ouvrir une porte dans le faubourg Saint-Germain, la femme d'un banquier йtait capable de tous les sacrifices. A cette йpoque, la mode commenзait а mettre au-dessus de toutes les femmes celles qui йtaient admises dans la sociйtй du faubourg Saint-Germain, dites les dames du Petit-Chвteau, parmi lesquelles madame de Beausйant, son amie la duchesse de Langeais et la duchesse de Maufrigneuse tenaient le premier rang. Rastignac seul ignorait la fureur dont йtaient saisies les femmes de la Chaussйe-d'Antin pour entrer dans le cercle supйrieur oщ brillaient les constellations de leur sexe. Mais sa dйfiance le servit bien, elle lui donna de la froideur, et le triste pouvoir de poser des conditions au lieu d'en recevoir.

- Oui, j'irai, rйpondit-il.

Ainsi la curiositй le menait chez madame de Nucingen, tandis que, si cette femme l'eыt dйdaignй, peut-кtre y aurait-il йtй conduit par la passion. Nйanmoins il n'attendit pas le lendemain et l'heure de partir sans une sorte d'impatience. Pour un jeune homme, il existe dans sa premiиre intrigue autant de charmes peut-кtre qu'il s'en rencontre dans un premier amour. La certitude de rйussir engendre mille fйlicitйs que les hommes n'avouent pas, et qui font tout le charme de certaines femmes. Le dйsir ne naоt pas moins de la difficultй que de la facilitй des triomphes. Toutes les passions des hommes sont bien certainement excitйes ou entretenues par l'une ou l'autre de ces deux causes, qui divisent l'empire amoureux. Peut-кtre cette division est-elle une consйquence de la grande question des tempйraments, qui domine, quoi qu'on en dise, la sociйtй. Si les mйlancoliques ont besoin du tonique des coquetteries, peut-кtre les gens nerveux ou sanguins dйcampent-ils si la rйsistance dure trop. En d'autres termes, l'йlйgie est aussi essentiellement lymphatique que le dithyrambe est bilieux. En faisant sa toilette, Eugиne savoura tous ces petits bonheurs dont n'osent parler les jeunes gens, de peur de se faire moquer d'eux, mais qui chatouillent l'amour-propre. Il arrangeait ses cheveux en pensant que le regard d'une jolie femme se coulerait sous leurs boucles noires. Il se permit des singeries enfantines autant qu'en aurait fait une jeune fille en s'habillant pour le bal. Il regarda complaisamment sa taille mince, en dйplissant son habit.- Il est certain, se dit-il, qu'on en peut trouver de plus mal tournйs! Puis il descendit au moment oщ tous les habituйs de la pension йtaient а table, et reзut gaiement le hourra de sottises que sa tenue йlйgante excita. Un trait des moeurs particuliиres aux pensions bourgeoises est l'йbahissement qu'y cause une toilette soignйe. Personne n'y met un habit neuf sans que chacun dise son mot.

- Kt, kt, kt, kt, fit Bianchon en faisant claquer sa langue contre son palais, comme pour exciter un cheval.- Tournure de duc et pair! dit madame Vauquer.- Monsieur va en conquкte? fit observer mademoiselle Michonneau.

- Kocquйriko! cria le peintre.

- Mes compliments а madame votre йpouse, dit l'employй au Musйum.

- Monsieur a une йpouse? demanda Poiret.

- Une йpouse а compartiments, qui va sur l'eau, garantie bon teint, dans les prix de vingt-cinq а quarante, dessins а carreaux du dernier goыt, susceptible de se laver, d'un joli porter, moitiй fil, moitiй coton, moitiй laine, guйrissant le mal de dents, et autres maladies approuvйes par l'Acadйmie royale de Mйdecine! excellente d'ailleurs pour les enfants! meilleure encore contre les maux de tкte, les plйnitudes et autres maladies de l'oesophage, des yeux et des oreilles, cria Vautrin avec la volubilitй comique et l'accentuation d'un opйrateur. Mais combien cette merveille, me direz-vous, messieurs? deux sous? Non. Rien du tout. C'est un reste des fournitures faites au Grand Mongol, et que tous les souverains de l'Europe, y compris le grand-duc de Bade, ont voulu voir! Entrez droit devant vous! et passez au petit bureau. Allez, la musique! Brooum, lа lа, trinn! lа, lа, boum, boum! Monsieur de la clarinette, tu joues faux, reprit-il d'une voix enrouйe, je te donnerai sur les doigts.

- Mon Dieu! que cet homme-lа est agrйable, dit madame Vauquer а madame Couture, je ne m'ennuierais jamais avec lui.

Au milieu des rires et des plaisanteries dont ce discours comiquement dйbitй fut le signal, Eugиne put saisir le regard furtif de mademoiselle Taillefer qui se pencha sur madame Couture, а l'oreille de laquelle elle dit quelques mots.

- Voilа le cabriolet, dit Sylvie.

- Oщ dоne-t-il donc? demanda Bianchon.

- Chez madame la baronne de Nucingen.

- La fille de monsieur Goriot, rйpondit l'йtudiant.

A ce nom, les regards se portиrent sur l'ancien vermicellier, qui contemplait Eugиne avec une sorte d'envie.

Rastignac arriva rue Saint-Lazare, dans une de ces maisons lйgиres, а colonnes minces, а portiques mesquins, qui constituent le joli а Paris, une vйritable maison de banquier, pleine de recherches coыteuses, de stucs, de paliers d'escalier en mosaпque de marbre. Il trouva madame de Nucingen dans un petit salon а peintures italiennes, dont le dйcor ressemblait а celui des cafйs. La baronne йtait triste. Les efforts qu'elle fit pour cacher son chagrin intйressиrent d'autant plus vivement Eugиne qu'il n'y avait rien de jouй. Il croyait rendre une femme joyeuse par sa prйsence, et la trouvait au dйsespoir. Ce dйsappointement piqua son amour-propre.

- J'ai bien peu de droits а votre confiance, madame, dit-il aprиs l'avoir lutinйe sur sa prйoccupation; mais si je vous gкnais, je compte sur votre bonne foi, vous me le diriez franchement.

- Restez, dit-elle, je serais seule si vous vous en alliez. Nucingen dоne en ville, et je ne voudrais pas кtre seule, j'ai besoin de distraction.

- Mais qu'avez-vous?

- Vous seriez la derniиre personne а qui je le dirais, s'йcria-t-elle.

- Je veux le savoir, je dois alors кtre pour quelque chose dans ce secret.

- Peut-кtre! Mais non, reprit-elle, c'est des querelles de mйnage qui doivent кtre ensevelies au fond du coeur. Ne vous le disais-je pas avant-hier? je ne suis point heureuse. Les chaоnes d'or sont les plus pesantes.

Quand une femme dit а un jeune homme qu'elle est malheureuse, si ce jeune homme est spirituel, bien mis, s'il a quinze cents francs d'oisivetй dans sa poche, il doit penser ce que se disait Eugиne, et devient fat.

- Que pouvez-vous dйsirer? rйpondit-il. Vous кtes belle, jeune, aimйe, riche.

- Ne parlons pas de moi, dit-elle en faisant un sinistre mouvement de tкte. Nous dоnerons ensemble, tкte а tкte, nous irons entendre la plus dйlicieuse musique. Suis-je а votre goыt? reprit-elle en se levant et montrant sa robe en cachemire blanc а dessins perses de la plus riche йlйgance.

- Je voudrais que vous fussiez toute а moi, dit Eugиne. Vous кtes charmante.

- Vous auriez une triste propriйtй, dit-elle en souriant avec amertume. Rien ici ne vous annonce le malheur, et cependant, malgrй ces apparences, je suis au dйsespoir. Mes chagrins m'фtent le sommeil, je deviendrai laide.

- Oh! cela est impossible, dit l'йtudiant. Mais je suis curieux de connaоtre ces peines qu'un amour dйvouй n'effacerait pas?

- Ah! si je vous les confiais, vous me fuiriez, dit-elle. Vous ne m'aimez encore que par une galanterie qui est de costume chez les hommes; mais si vous m'aimiez bien, vous tomberiez dans un dйsespoir affreux. Vous voyez que je dois me taire. De grвce, reprit-elle, parlons d'autre chose. Venez voir mes appartements.

- Non, restons ici, rйpondit Eugиne en s'asseyant sur une causeuse devant le feu prиs de madame de Nucingen, dont il prit la main avec assurance.

Elle la laissa prendre et l'appuya mкme sur celle du jeune homme par un de ces mouvements de force concentrйe qui trahissent de fortes йmotions.

- Ecoutez, lui dit Rastignac; si vous avez des chagrins, vous devez me les confier. Je peux vous prouver que je vous aime pour vous. Ou vous parlerez et me direz vos peines afin que je puisse les dissiper, fallыt-il tuer six hommes, ou je sortirai pour ne plus revenir.

- Eh bien! s'йcria-t-elle saisie par une pensйe de dйsespoir qui la fit se frapper le front, je vais vous mettre а l'instant mкme а l'йpreuve. Oui, se dit-elle, il n'est plus que ce moyen. Elle sonna.

- La voiture de monsieur est-elle attelйe? dit-elle а son valet de chambre.

- Oui, madame.

- Je la prends. Vous lui donnerez la mienne et mes chevaux. Vous ne servirez le dоner qu'а sept heures.

- Allons, venez, dit-elle а Eugиne, qui crut rкver en se trouvant dans le coupй de monsieur de Nucingen, а cфtй de cette femme.

- Au Palais-Royal, dit-elle au cocher, prиs du Thйвtre-Franзais.

En route, elle parut agitйe, et refusa de rйpondre aux mille interrogations d'Eugиne, qui ne savait que penser de cette rйsistance muette, compacte, obtuse.

- En un moment elle m'йchappe, se disait-il.

Quand la voiture s'arrкta, la baronne regarda l'йtudiant d'un air qui imposa silence а ses folles paroles; car il s'йtait emportй.

- Vous m'aimez bien? dit-elle.

- Oui, rйpondit-il en cachant l'inquiйtude qui le saisissait.

- Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que je puisse vous demander?

- Non.

- Etes-vous disposй а m'obйir?

- Aveuglйment.

- Etes-vous allй quelquefois au jeu? dit-elle d'une voix tremblante.

- jamais.

- Ah! je respire. Vous aurez du bonheur. Voici ma bourse, dit-elle. Prenez donc! il y a cent francs, c'est tout ce que possиde cette femme si heureuse. Montez dans une maison de jeu, je ne sais oщ elles sont, mais je sais qu'il y en a au Palais-Royal. Risquez les cent francs а un jeu qu'on nomme la roulette, et perdez tout, ou rapportez-moi six mille francs. Je vous dirai mes chagrins а votre retour.

- Je veux bien que le diable m'emporte si je comprends quelque chose а ce que je vais faire, mais je vais vous obйir, dit-il avec une joie causйe par cette pensйe: " Elle se compromet avec moi, elle n'aura rien а me refuser. "

Eugиne prend la jolie bourse, court au numйro NEUF, aprиs s'кtre fait indiquer par un marchand d'habits la plus prochaine maison de jeu. Il y monte, se laisse prendre son chapeau; mais il entre et demande oщ est la roulette. A l'йtonnement des habituйs, le garзon de salle le mиne devant une longue table. Eugиne, suivi de tous les spectateurs, demande sans vergogne oщ il faut mettre l'enjeu.

- Si vous placez un louis sur un seul de ces trente-six numйros, et qu'il sorte, vous aurez trente-six louis, lui dit un vieillard respectable а cheveux blancs.

Eugиne jette les cent francs sur le chiffre de son вge, vingt et un. Un cri d'йtonnement part sans qu'il ait eu le temps de se reconnaоtre. Il avait gagnй sans le savoir.

- Retirez donc votre argent, lui dit le vieux monsieur, l'on ne gagne pas deux fois dans ce systиme-lа.

Eugиne prend un rвteau que lui tend le vieux monsieur, il tire а lui les trois mille six cents francs et, toujours sans rien savoir du jeu, les place sur la rouge. La galerie le regarde avec envie, en voyant qu'il continue а jouer. La roue tourne, il gagne encore, et le banquier lui jette encore trois mille six cents francs.

- Vous avez sept mille deux cents francs а vous, lui dit а l'oreille le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, vous vous en irez, la rouge a passй huit fois. Si vous кtes charitable, vous reconnaоtrez ce bon avis en soulageant la misиre d'un ancien prйfet de Napolйon qui se trouve dans le dernier besoin.

Rastignac йtourdi se laisse prendre dix louis par l'homme а cheveux blancs, et descend avec les sept mille francs, ne comprenant encore rien au jeu, mais stupйfiй de son bonheur.

- Ah за! oщ me mиnerez-vous maintenant, dit-il en montrant les sept mille francs а madame de Nucingen quand la portiиre fut refermйe.

Delphine le serra par une йtreinte folle et l'embrassa vivement, mais sans passion. " Vous m'avez sauvйe! " Des larmes de joie coulиrent en abondance sur ses joues. je vais tout vous dire, mon ami. Vous serez mon ami, n'est-ce pas? Vous me voyez riche, opulente, rien ne me manque ou je parais ne manquer de rien! Eh bien! sachez que monsieur de Nucingen ne me laisse pas disposer d'un sou: il paye toute la maison, mes voitures, mes loges; il m'alloue pour ma toilette une somme insuffisante, il me rйduit а une misиre secrиte par calcul. Je suis trop fiиre pour l'implorer. Ne serais-je pas la derniиre des crйatures si j'achetais son argent au prix oщ il veut me le vendre! Comment, moi riche de sept cent mille francs, me suis-je laissй dйpouiller? par fiertй, par indignation. Nous sommes si jeunes, si naпves, quand nous commenзons la vie conjugale! La parole par laquelle il fallait demander de l'argent а mon mari me dйchirait la bouche je n'osais jamais, je mangeais l'argent de mes йconomies et celui que me donnait mon pauvre pиre; puis je me suis endettйe. Le mariage est pour moi la plus horrible des dйceptions, je ne puis vous en parler: qu'il vous suffise de savoir que je me jetterais par la fenкtre s'il fallait vivre avec Nucingen autrement qu'en ayant chacun notre appartement sйparй. Quand il a fallu lui dйclarer mes dettes de jeune femme, des bijoux, des fantaisies (mon pauvre pиre nous avait accoutumйes а ne nous rien refuser), j'ai souffert le martyre mais enfin j'ai trouvй le courage de les dire. N'avais-je pas une fortune а moi?

Nucingen s'est emportй, il m'a dit que je le ruinerais, des horreurs! J'aurais voulu кtre а cent pieds sous terre. Comme il avait pris ma dot, il a payй; mais en stipulant dйsormais pour mes dйpenses personnelles une pension а laquelle je me suis rйsignйe, afin d'avoir la paix. Depuis, j'ai voulu rйpondre а l'amour-propre de quelqu'un que vous connaissez, dit-elle. Si j'ai йtй trompйe par lui, je serais mal venue а ne pas rendre justice а la noblesse de son caractиre. Mais enfin il m'a quittйe indignement! On ne devrait jamais abandonner une femme а laquelle on a jetй, dans un jour de dйtresse, un tas d'or! On doit l'aimer toujours! Vous, belle вme de vingt et un ans, vous jeune et pur, vous me demanderez comment une femme peut accepter de l'or d'un homme? Mon Dieu! n'est-il pas naturel de tout partager avec l'кtre auquel nous devons notre bonheur? Quand on s'est tout donnй, qui pourrait s'inquiйter d'une parcelle de ce tout? L'argent ne devient quelque chose qu'au moment oщ le sentiment n'est plus. N'est-on pas liй pour la vie? Qui de nous prйvoit une sйparation en se croyant bien aimйe? Vous nous jurez un amour йternel, comment avoir alors des intйrкts distincts? Vous ne savez pas ce que j'ai souffert aujourd'hui, lorsque Nucingen m'a positivement refusй de me donner six mille francs, lui qui les donne tous les mois а sa maоtresse, une fille de l'Opйra! je voulais me tuer. Les idйes les plus folles me passaient par la tкte. Il y a eu des moments oщ j'enviais le sort d'une servante, de ma femme de chambre. Aller trouver mon pиre, folie! Anastasie et moi nous l'avons йgorgй: mon pauvre pиre se serait vendu s'il pouvait valoir six mille francs. J'aurais йtй le dйsespйrer en vain. Vous m'avez sauvйe de la honte et de la mort, j'йtais ivre de douleur. Ah! monsieur, je vous devais cette explication: j'ai йtй bien dйraisonnablement folle avec vous. Quand vous m'avez quittйe, et que je vous ai eu perdu de vue, je voulais m'enfuir а pied... oщ? je ne sais. Voilа la vie de la moitiй des femmes de Paris: un luxe extйrieur, des soucis cruels dans l'вme. Je connais de pauvres crйatures encore plus malheureuses que je ne le suis. Il y a pourtant des femmes obligйes de faire faire de faux mйmoires par leurs fournisseurs. D'autres sont forcйes de voler leurs maris: les uns croient que des cachemires de cent louis se donnent pour cinq cents francs, les autres qu'un cachemire de cinq cents francs vaut cent louis. Il se rencontre de pauvres femmes qui font jeыner leurs enfants et grappillent pour avoir une robe. Moi, je suis pure de ces odieuses tromperies. Voici ma derniиre angoisse. Si quelques femmes se vendent а leurs maris pour les gouverner, moi au moins je suis libre! je pourrais me faire couvrir d'or par Nucingen, et je prйfиre pleurer la tкte appuyйe sur le coeur d'un homme que je puisse estimer. Ah! ce soir monsieur de Marsay n'aura pas le droit de me regarder comme une femme qu'il a payйe. Elle se mit le visage dans ses mains, pour ne pas montrer ses pleurs а Eugиne, qui lui dйgagea la figure pour la contempler, elle йtait sublime ainsi.- Mкler l'argent aux sentiments, n'est-ce pas horrible? Vous ne pourrez pas m'aimer, dit-elle.

Ce mйlange de bons sentiments, qui rendent les femmes si grandes, et des fautes que la constitution actuelle de la sociйtй les force а commettre, bouleversait Eugиne, qui disait des paroles douces et consolantes en admirant cette belle femme, si naпvement imprudente dans son cri de douleur.

- Vous ne vous armerez pas de ceci contre moi, dit-elle, promettez-le-moi.

- Ah! madame! j'en suis incapable, dit-il.

Elle lui prit la main et la mit sur son coeur par un mouvement plein de reconnaissance et de gentillesse.

Grвce а vous me voilа redevenue libre et joyeuse. Je vivais pressйe par une main de fer. Je veux maintenant vivre simplement, ne rien dйpenser. Vous me trouverez bien comme je serai, mon ami, n'est-ce pas? Gardez ceci, dit-elle en ne prenant que six billets de banque. En conscience je vous dois mille йcus, car je me suis considйrйe comme йtant de moitiй avec vous. Eugиne se dйfendit comme une vierge. Mais la baronne lui ayant dit:- Je vous regarde comme mon ennemi si vous n'кtes pas mon complice, il prit l'argent.- Ce sera une mise de fonds en cas de malheur, dit-il.

- Voilа le mot que je redoutais, s'йcria-t-elle en pвlissant. Si vous voulez que je sois quelque chose pour vous, jurez-moi, dit-elle, de ne jamais retourner au jeu. Mon Dieu! moi, vous corrompre! j'en mourrais de douleur.

Ils йtaient arrivйs. Le contraste de cette misиre et de cette opulence йtourdissait l'йtudiant, dans les oreilles duquel les sinistres paroles de Vautrin vinrent retentir.

- Mettez-vous lа, dit la baronne en entrant dans sa chambre et montrant une causeuse auprиs du feu, je vais йcrire une lettre bien difficile! Conseillez-moi.

- N'йcrivez pas, lui dit Eugиne, enveloppez les billets, mettez l'adresse, et envoyez-les par votre femme de chambre.

- Mais vous кtes un amour d'homme, dit-elle. Ah! voilа, monsieur, ce que c'est que d'avoir йtй bien йlevй! Ceci est du Beausйant tout pur, dit-elle en souriant.

- Elle est charmante, se dit Eugиne qui s'йprenait de plus en plus. Il regarda cette chambre oщ respirait la voluptueuse йlйgance d'une riche courtisane.

- Cela vous plaоt-il? dit-elle en sonnant sa femme de chambre.

- Thйrиse, portez cela vous-mкme а monsieur de Marsay, et remettez-le а lui-mкme. Si vous ne le trouvez pas, vous me rapporterez la lettre.

Thйrиse ne partit pas sans avoir jetй un malicieux coup d'oeil sur Eugиne. Le dоner йtait servi. Rastignac donna le bras а madame de Nucingen, qui le mena dans une salle а manger dйlicieuse, oщ il retrouva le luxe de table qu'il avait admirй chez sa cousine.

- Les jours d'italiens, dit-elle, vous viendrez dоner avec moi, et vous m'accompagnerez.

- Je m'accoutumerais а cette douce vie si elle devait durer; mais je suis un pauvre йtudiant qui a sa fortune а faire.

- Elle se fera, dit-elle en riant. Vous voyez, tout s'arrange: je ne m'attendais pas а кtre si heureuse.

Il est dans la nature des femmes de prouver l'impossible par le possible et de dйtruire les faits par des pressentiments. Quand madame de Nucingen et Rastignac entrиrent dans leur loge aux Bouffons, elle eut un air de contentement qui la rendait si belle, que chacun se permit de ces petites calomnies contre lesquelles les femmes sont sans dйfense, et qui font souvent croire а des dйsordres inventйs а plaisir. Quand on connaоt Paris, on ne croit а rien de ce qui s'y dit, et l'on ne dit rien de ce qui s'y fait. Eugиne prit la main de la baronne, et tous deux se parlиrent par des pressions plus ou moins vives, en se communiquant les sensations que leur donnait la musique. Pour eux, cette soirйe fut enivrante. Ils sortirent ensemble, et madame de Nucingen voulut reconduire Eugиne jusqu'au Pont-Neuf, en lui disputant, pendant toute la route, un des baisers qu'elle lui avait si chaleureusement prodiguйs au Palais-Royal. Eugиne lui reprocha cette inconsйquence.

- Tantфt, rйpondit-elle, c'йtait de la reconnaissance pour un dйvouement inespйrй; maintenant ce serait une promesse.

- Et vous ne voulez m'en faire aucune, ingrate. Il se fвcha. En faisant un de ces gestes d'impatience qui ravissent un amant, elle lui donna sa main а baiser, qu'il prit avec une mauvaise grвce dont elle fut enchantйe.

- A lundi, au bal, dit-elle.

En s'en allant а pied, par un beau clair de lune, Eugиne tomba dans de sйrieuses rйflexions. Il йtait а la fois heureux et mйcontent: heureux d'une aventure dont le dйnouement probable lui donnait une des plus jolies et des plus йlйgantes femmes de Paris objet de ses dйsirs; mйcontent de voir ses projets de fortune renversйs, et ce fut alors qu'il йprouva la rйalitй des pensйes indйcises auxquelles il s'йtait livrй l'avant-veille. L'insuccиs nous accuse toujours la puissance de nos prйtentions. Plus Eugиne jouissait de la vie parisienne, moins il voulait demeurer obscur et pauvre. Il chiffonnait son billet de mille francs dans sa poche, en se faisant mille raisonnements captieux pour se l'approprier. Enfin il arriva rue Neuve-Sainte-Geneviиve, et quand il fut en haut de l'escalier, il y vit de la lumiиre. Le pиre Goriot avait laissй sa porte ouverte et sa chandelle allumйe, afin que l'йtudiant n'oubliвt pas de lui raconter sa fille, suivant son expression. Eugиne ne lui cacha rien.

- Mais, s'йcria le pиre Goriot dans un violent dйsespoir de jalousie, elles me croient ruinй: j'ai encore treize cents livres de rente! Mon Dieu! la pauvre petite, que ne venait-elle ici! j'aurais vendu mes rentes, nous aurions pris sur le capital, et avec le reste je me serais fait du viager. Pourquoi n'кtes-vous pas venu me confier son embarras, mon brave voisin? Comment avez-vous eu le coeur d'aller risquer au jeu ses pauvres petits cent francs? c'est а fendre l'вme. Voilа ce que c'est que des gendres! Oh! si je les tenais, je leur serrerais le cou. Mon Dieu! pleurer, elle a pleurй?

- La tкte sur mon gilet, dit Eugиne.

- Oh! donnez-le-moi, dit le pиre Goriot. Comment! il y a eu lа des larmes de ma fille, de ma chиre Delphine, qui ne pleurait jamais йtant petite! Oh! je vous en achиterai un autre, ne le portez plus, laissez-le-moi. Elle doit, d'aprиs son contrat, jouir de ses biens. Ah! je vais aller trouver Derville, un avouй, dиs demain. Je vais faire exiger le placement de sa fortune. Je connais les lois, je suis un vieux loup, je vais retrouver mes dents.

- Tenez, pиre, voici mille francs qu'elle a voulu me donner sur notre gain. Gardez-les-lui, dans le gilet.

Goriot regarda Eugиne, lui tendit la main pour prendre la sienne, sur laquelle il laissa tomber une larme.

- Vous rйussirez dans la vie, lui dit le vieillard. Dieu est juste, voyez-vous? je me connais en probitй, moi, et puis vous assurer qu'il y a bien peu d'hommes qui vous ressemblent. Vous voulez donc кtre aussi mon cher enfant? Allez, dormez. Vous pouvez dormir, vous n'кtes pas encore pиre. Elle a pleurй, j'apprends зa, moi, qui йtais lа tranquillement а manger comme un imbйcile pendant qu'elle souffrait; moi, moi qui vendrais le Pиre, le Fils et le Saint-Esprit pour leur йviter une larme а toutes deux!

- Par ma foi, se dit Eugиne en se couchant, je crois que je serai honnкte homme toute ma vie. Il y а du plaisir a suivre les inspirations de sa conscience.

Il n'y a peut-кtre que ceux qui croient en Dieu qui font le bien en secret, et Eugиne croyait en Dieu. Le lendemain, а l'heure du bal, Rastignac alla chez madame de Beausйant, qui l'emmena pour le prйsenter а la duchesse de Carigliano. Il reзut le plus gracieux accueil de la marйchale, chez laquelle il retrouva madame de Nucingen. Delphine s'йtait parйe avec l'intention de plaire а tous pour mieux plaire а Eugиne, de qui elle attendait impatiemment un coup d'oeil, en croyant cacher son impatience. Pour qui sait deviner les йmotions d'une femme, ce moment est plein de dйlices. Qui ne s'est souvent plu а faire attendre son opinion, а dйguiser coquettement son plaisir, а chercher des aveux dans l'inquiйtude que l'on cause, а jouir des craintes qu'on dissipera par un sourire? Pendant cette fкte, l'йtudiant mesure tout а coup la portйe de sa position, et comprit qu'il avait un йtat dans le monde en йtant cousin avouй de madame de Beausйant. La conquкte de madame la baronne de Nucingen, qu'on lui donnait dйjа, le mettait si bien en relief, que tous les jeunes gens lui jetaient des regards d'envie; en en surprenant quelques-uns, il goыta les premiers plaisirs de la fatuitй. En passant d'un salon dans un autre, en traversant les groupes, il entendit vanter son bonheur. Les femmes lui prйdisaient toutes des succиs. Delphine, craignant de le perdre, lui promit de ne pas lui refuser le soir le baiser qu'elle s'йtait tant dйfendu d'accorder l'avant-veille. A ce bal, Rastignac reзut plusieurs engagements. Il fut prйsentй par sa cousine а quelques femmes qui toutes avaient des prйtentions а l'йlйgance, et dont les maisons passaient pour кtre agrйables, il se vit lancй dans le plus grand et le plus beau monde de Paris. Cette soirйe eut donc pour lui les charmes d'un brillant dйbut, et il devait s'en souvenir jusque dans ses vieux jours, comme une jeune fille se souvient du bal oщ elle a eu des triomphes. Le lendemain, quand, en dйjeunant, il raconta ses succиs au pиre Goriot devant les pensionnaires, Vautrin se prit а sourire d'une faзon diabolique.

- Et vous croyez, s'йcria ce fйroce logicien, qu'un jeune homme а la mode peut demeurer rue Neuve-Sainte-Geneviиve, dans la Maison-Vauquer? pension infiniment respectable sous tous les rapports, certainement, mais qui n'est rien moins que fashionable. Elle est cossue, elle est belle de son abondance, elle est fiиre d'кtre le manoir momentanй d'un Rastignac; mais, enfin, elle est rue Neuve-Sainte-Geneviиve, et ignore le luxe, parce qu'elle est purement patriarchalorama. Mon jeune ami, reprit Vautrin, d'un air paternellement railleur, si vous voulez faire figure а Paris, il vous faut trois chevaux et un tilbury pour le matin, un coupй pour le soir, en tout neuf mille francs pour le vйhicule. Vous seriez indigne de votre destinйe si vous ne dйpensiez trois mille francs chez votre tailleur, six cents francs chez le parfumeur, cent йcus chez le bottier, cent йcus chez le chapelier. Quant а votre blanchisseuse, elle vous coыtera mille francs. Les jeunes gens а la mode ne peuvent se dispenser d'кtre trиs forts sur l'article du linge: n'est-ce pas ce qu'on examine le plus souvent en eux? L'amour et l'йglise veulent de belles nappes sur leurs autels. Nous sommes а quatorze mille. Je ne vous parle pas de ce que vous perdrez au jeu, en paris, en prйsents; il est impossible de ne pas compter pour deux mille francs l'argent de poche. J'ai menй cette vie-lа, j'en connais les dйbours. Ajoutez а ces nйcessitйs premiиres trois cents louis pour la pвtйe, mille francs pour la niche. Allez, mon enfant, nous en avons pour nos petits vingt-cinq mille par an dans les flancs, ou nous tombons dans la crotte, nous nous faisons moquer de nous, et nous sommes destituй de notre avenir, de nos succиs, de nos maоtresses! J'oublie le valet de chambre et le groom! Est-ce Christophe qui portera vos billets doux? Les йcrirez-vous sur le papier dont vous vous servez? Ce serait vous suicider. Croyez-en un vieillard plein d'expйrience! reprit-il en faisant un rinforzando dans sa voix de basse. Ou dйportez-vous dans une vertueuse mansarde, et mariez-vous-y avec le travail, ou prenez une autre voie.

Et Vautrin cligna de l'oeil en guignant mademoiselle Taillefer de maniиre а rappeler et rйsumer dans ce regard les raisonnements sйducteurs qu'il avait semйs au coeur de l'йtudiant pour le corrompre. Plusieurs jours se passиrent pendant lesquels Rastignac mena la vie la plus dissipйe. Il dоnait presque tous les jours avec madame de Nucingen, qu'il accompagnait dans le monde. Il rentrait а trois ou quatre heures du matin, se levait а midi pour faire sa toilette, allait se promener au Bois avec Delphine, quand il faisait beau, prodiguant ainsi son temps sans en savoir le prix, et aspirant tous les enseignements, toutes les sйductions du luxe avec l'ardeur dont est saisi l'impatient calice d'un dattier femelle pour les fйcondantes poussiиres de son hymйnйe. Il jouait gros jeu, perdait ou gagnait beaucoup, et finit par s'habituer а la vie exorbitante des jeunes gens de Paris. Sur ses premiers gains, il avait renvoyй quinze cents francs а sa mиre et а ses soeurs, en accompagnant sa restitution de jolis prйsents. Quoiqu'il eыt annoncй vouloir quitter la Maison-Vauquer, il y йtait encore dans les derniers jours du mois de janvier, et ne savait comment en sortir. Les jeunes gens sont soumis presque tous а une loi en apparence inexplicable, mais dont la raison vient de leur jeunesse mкme, et de l'espиce de furie avec laquelle ils se ruent au plaisir. Riches ou pauvres, ils n'ont jamais d'argent pour les nйcessitйs de la vie, tandis qu'ils en trouvent toujours pour leurs caprices. Prodigues de tout ce qui s'obtient а crйdit, ils sont avares de tout ce qui se paye а l'instant mкme, et semblent se venger de ce qu'ils n'ont pas, en dissipant tout ce qu'ils peuvent avoir. Ainsi, pour nettement poser la question, un йtudiant prend bien plus de soin de son chapeau que de son habit. L'йnormitй du gain rend le tailleur essentiellement crйditeur, tandis que la modicitй de la somme fait du chapelier un des кtres les plus intraitables parmi ceux avec lesquels il est forcй de parlementer. Si le jeune homme assis au balcon d'un thйвtre offre а la lorgnette des jolies femmes d'йtourdissants gilets, il est douteux qu'il ait des chaussettes; le bonnetier est encore un des charanзons de sa bourse. Rastignac en йtait lа. Toujours vide pour madame Vauquer, toujours pleine pour les exigences de la vanitй, sa bourse avait des revers et des succиs lunatiques en dйsaccord avec les paiements les plus naturels. Afin de quitter la pension puante, ignoble oщ s'humiliaient pйriodiquement ses prйtentions, ne fallait-il pas payer un mois а son hфtesse, et acheter des meubles pour son appartement de dandy? c'йtait toujours la chose impossible. Si, pour se procurer l'argent nйcessaire а son jeu, Rastignac savait acheter chez son bijoutier des montres et des chaоnes d'or chиrement payйes sur ses gains, et qu'il portait au Mont-de-Piйtй, ce sombre et discret ami de la jeunesse, il se trouvait sans invention comme sans audace quand il s'agissait de payer sa nourriture, son logement, ou d'acheter les outils indispensables а l'exploitation de la vie йlйgante. Une nйcessitй vulgaire, des dettes contractйes pour des besoins satisfaits, ne l'inspiraient plus. Comme la plupart de ceux qui ont connu cette vie de hasard, il attendait au dernier moment pour solder des crйances sacrйes aux yeux des bourgeois, comme faisait Mirabeau, qui ne payait son pain que quand il se prйsentait sous la forme dragonnante d'une lettre de change. Vers cette йpoque, Rastignac avait perdu son argent, et s'йtait endettй. L'йtudiant commenзait а comprendre qu'il lui serait impossible de continuer cette existence sans avoir des ressources fixes. Mais, tout en gйmissant sous les piquantes atteintes de sa situation prйcaire, il se sentait incapable de renoncer aux jouissances excessives de cette vie, et voulait la continuer а tout prix. Les hasards sur lesquels il avait comptй pour sa fortune devenaient chimйriques, et les obstacles rйels grandissaient. En s'initiant aux secrets domestiques de monsieur et madame de Nucingen, il s'йtait aperзu que, pour convertir l'amour en instrument de fortune, il fallait avoir bu toute honte, et renoncer aux nobles idйes qui sont l'absolution des fautes de la jeunesse. Cette vie extйrieurement splendide, mais rongйe par tous les toenias du remords, et dont les fugitifs plaisirs йtaient chиrement expiйs par de persistantes angoisses, il l'avait йpousйe, il s'y roulait en se faisant, comme le Distrait de La Bruyиre, un lit dans la fange du fossй; mais, comme le Distrait, il ne souillait encore que son vкtement.

- Nous avons donc tuй le mandarin? lui dit un jour Bianchon en sortant de table.

- Pas encore, rйpondit-il, mais il rвle.

L'йtudiant en mйdecine prit ce mot pour une plaisanterie, et ce n'en йtait pas une. Eugиne, qui, pour la premiиre fois depuis longtemps, avait dоnй а la pension, s'йtait montrй pensif pendant le repas. Au lieu de sortir au dessert, il resta dans la salle а manger assis auprиs de mademoiselle Taillefer, а laquelle il jeta de temps en temps des regards expressifs. Quelques pensionnaires йtaient encore attablйs et mangeaient des noix, d'autres se promenaient en continuant des discussions commencйes. Comme presque tous les soirs, chacun s'en allait а sa fantaisie, suivant le degrй d'intйrкt qu'il prenait а la conversation, ou selon le plus ou le moins de pesanteur que lui causait sa digestion. En hiver, il йtait rare que la salle а manger fыt entiиrement йvacuйe avant huit heures, moment oщ les quatre femmes demeuraient seules et se vengeaient du silence que leur sexe leur imposait au milieu de cette rйunion masculine. Frappй de la prйoccupation а laquelle Eugиne йtait en proie, Vautrin resta dans la salle а manger, quoiqu'il eыt paru d'abord empressй de sortir, et se tint constamment de maniиre а n'кtre pas vu d'Eugиne, qui put le croire parti. Puis, au lieu d'accompagner ceux des pensionnaires qui s'en allиrent les derniers, il stationna sournoisement dans le salon. Il avait lu dans l'вme de l'йtudiant et pressentait un symptфme dйcisif. Rastignac se trouvait en effet dans une situation perplexe que beaucoup de jeunes gens ont dы connaоtre. Aimante ou coquette, madame de Nucingen avait fait passer Rastignac par toutes les angoisses d'une passion vйritable, en dйployant pour lui les ressources de la diplomatie fйminine en usage а Paris. Aprиs s'кtre compromise aux yeux du public pour fixer prиs d'elle le cousin de madame de Beausйant, elle hйsitait а lui donner rйellement les droits dont il paraissait jouir. Depuis un mois elle irritait si bien les sens d'Eugиne, qu'elle avait fini par attaquer le coeur. Si, dans les premiers moments de sa liaison, l'йtudiant s'йtait cru le maоtre, madame de Nucingen йtait devenue la plus forte, а l'aide de ce manиge qui mettait en mouvement chez Eugиne tous les sentiments, bons ou mauvais, des deux ou trois hommes qui sont dans un jeune homme de Paris. Etait-ce en elle un calcul? Non; les femmes sont toujours vraies, mкme au milieu de leurs plus grandes faussetйs, parce qu'elles cиdent а quelque sentiment naturel. Peut-кtre Delphine, aprиs avoir laissй prendre tout а coup tant d'empire sur elle par ce jeune homme et lui avoir montrй trop d'affection, obйissait-elle а un sentiment de dignitй, qui la faisait ou revenir sur ses concessions, ou se plaire а les suspendre. Il est si naturel а une Parisienne, au moment mкme oщ la passion l'entraоne, d'hйsiter dans sa chute, d'йprouver le coeur de celui auquel elle va livrer son avenir! Toutes les espйrances de madame de Nucingen avaient йtй trahies une premiиre fois, et sa fidйlitй pour un jeune йgoпste venait d'кtre mйconnue. Elle pouvait кtre dйfiante а bon droit. Peut-кtre avait-elle aperзu dans les maniиres d'Eugиne, que son rapide succиs avait rendu fat, une sorte de mйsestime causйe par les bizarreries de leur situation. Elle dйsirait sans doute paraоtre imposante а un homme de cet вge, et se trouver grande devant lui aprиs avoir йtй si longtemps petite devant celui par qui elle йtait abandonnйe. Elle ne voulait pas qu'Eugиne la crыt une facile conquкte, prйcisйment parce qu'il savait qu'elle avait appartenu а de Marsay. Enfin, aprиs avoir subi le dйgradant plaisir d'un vйritable monstre, un libertin jeune, elle йprouvait tant de douceur а se promener dans les rйgions fleuries de l'amour, que c'йtait sans doute un charme pour elle d'en admirer tous les aspects, d'en йcouter longtemps les frйmissements, et de se laisser longtemps caresser par de chastes brises. Le vйritable amour payait pour le mauvais. Ce contresens sera malheureusement frйquent tant que les hommes ne sauront pas combien de fleurs fauchent dans l'вme d'une jeune femme les premiers coups de la tromperie. Quelles que fussent ses raisons, Delphine se jouait de Rastignac, et se plaisait а se jouer de lui, sans doute parce qu'elle se savait aimйe et sыre de faire cesser les chagrins de son amant, suivant son royal bon plaisir de femme. Par respect de lui-mкme, Eugиne ne voulait pas que son premier combat se terminвt par une dйfaite, et persistait dans sa poursuite, comme un chasseur qui veut absolument tuer une perdrix а sa premiиre fкte de Saint-Hubert. Ses anxiйtйs, son amour-propre offensй, ses dйsespoirs, faux ou vйritables, l'attachaient de plus en plus а cette femme. Tout Paris lui donnait madame de Nucingen, auprиs de laquelle il n'йtait pas plus avancй que le premier jour oщ il l'avait vue. Ignorant encore que la coquetterie d'une femme offre quelquefois plus de bйnйfices que son amour ne donne de plaisir, il tombait dans de sottes rages. Si la saison pendant laquelle une femme se dispute а l'amour offrait а Rastignac le butin de ses primeurs, elles lui devenaient aussi coыteuses qu'elles йtaient vertes, aigrelettes et dйlicieuses а savourer. Parfois, en se voyant sans un sou, sans avenir, il pensait, malgrй la voix de sa conscience, aux chances de fortune dont Vautrin lui avait dйmontrй la possibilitй dans un mariage avec mademoiselle Taillefer. Or il se trouvait alors dans un moment oщ sa misиre parlait si haut, qu'il cйda presque involontairement aux artifices du terrible sphinx par les regards duquel il йtait souvent fascinй. Au moment oщ Poiret et mademoiselle Michonneau remontиrent chez eux, Rastignac, se croyant seul entre madame Vauquer et madame Couture, qui se tricotait des manches de laine en sommeillant auprиs du poкle, regarda mademoiselle Taillefer d'une maniиre assez tendre pour lui faire baisser les yeux.

- Auriez-vous des chagrins, monsieur Eugиne? lui dit Victorine aprиs un moment de silence.

- Quel homme n'a pas ses chagrins! rйpondit Rastignac. Si nous йtions sыrs, nous autres jeunes gens, d'кtre bien aimйs, avec un dйvouement qui nous rйcompensвt des sacrifices que nous sommes toujours disposйs а faire, nous n'aurions peut-кtre jamais de chagrins.

Mademoiselle Taillefer lui jeta, pour toute rйponse, un regard qui n'йtait pas йquivoque.

- Vous, mademoiselle, vous vous croyez sыre de votre coeur aujourd'hui; mais rйpondriez-vous de ne jamais changer?

Un sourire vint errer sur les lиvres de la pauvre fille comme un rayon jailli de son вme, et fit si bien reluire sa figure qu'Eugиne fut effrayй d'avoir provoquй une aussi vive explosion de sentiment.

- Quoi! si demain vous йtiez riche et heureuse, si une immense fortune vous tombait des nues, vous aimeriez encore le jeune homme pauvre qui vous aurait plu durant vos jours de dйtresse?

Elle fit un joli signe de tкte.

- Un jeune homme bien malheureux?

Nouveau signe.

- Quelles bкtises dites-vous donc lа? s'йcria madame Vauquer.

- Laissez-nous, rйpondit Eugиne, nous nous entendons.

- Il y aurait donc alors promesse de mariage entre monsieur le chevalier Eugиne de Rastignac et mademoiselle Victorine Taillefer? dit Vautrin de sa grosse voix en se montrant tout а coup а la porte de la salle а manger.

- Ah! vous m'avez fait peur, dirent а la fois madame Couture et madame Vauquer.

- Je pourrais plus mal choisir, rйpondit en riant Eugиne а qui la voix de Vautrin causa la plus cruelle йmotion qu'il eыt jamais ressentie.

- Pas de mauvaises plaisanteries, messieurs, dit madame Couture. Ma fille, remontons chez nous.

Madame Vauquer suivit ses deux pensionnaires, afin d'йconomiser sa chandelle et son feu en passant la soirйe chez elles. Eugиne se trouva seul et face а face avec Vautrin.

- Je savais bien que vous y arriveriez, lui dit cet homme en gardant un imperturbable sang-froid. Mais, йcoutez! j'ai de la dйlicatesse tout comme un autre, moi. Ne vous dйcidez pas dans ce moment, vous n'кtes pas dans votre assiette ordinaire. Vous avez des dettes. Je ne veux pas que ce soit la passion, le dйsespoir, mais la raison qui vous dйtermine а venir а moi. Peut-кtre vous faut-il quelque millier d'йcus. Tenez, le voulez-vous?

Ce dйmon prit dans sa poche un portefeuille, et en tira trois billets de banque qu'il fit papilloter aux yeux de l'йtudiant. Eugиne йtait dans la plus cruelle des situations. Il devait au marquis d'Ajuda et au comte de Trailles cent louis perdus sur parole. Il ne les avait pas, et n'osait aller passer la soirйe chez madame de Restaud, oщ il йtait attendu. C'йtait une de ces soirйes sans cйrйmonies oщ l'on mange des petits gвteaux, oщ l'on boit du thй, mais oщ l'on peut perdre six mille francs au whist.

- Monsieur, lui dit Eugиne en cachant avec peine un tremblement convulsif, aprиs ce que vous m'avez confiй, vous devez comprendre qu'il m'est impossible de vous avoir des obligations.

- Eh bien! vous m'auriez fait de la peine de parler autrement, reprit le tentateur. Vous кtes un beau jeune homme, dйlicat, fier comme un lion et doux comme une jeune fille. Vous seriez une belle proie pour le diable. J'aime cette qualitй des jeunes gens. Encore deux ou trois rйflexions de haute politique, et vous verrez le monde comme il est. En y jouant quelques petites scиnes de vertu, l'homme supйrieur y satisfait toutes ses fantaisies aux grands applaudissements des niais du parterre. Avant peu de jours vous serez а nous. Ah! si vous vouliez devenir mon йlиve, je vous ferais arriver а tout. Vous ne formeriez pas un dйsir qu'il ne fыt а l'instant comblй, quoi que vous puissiez souhaiter: honneur, fortune, femmes. On vous rйduirait toute la civilisation en ambroisie. Vous seriez notre enfant gвtй, notre Benjamin, nous nous exterminerions tous pour vous avec plaisir. Tout ce qui vous ferait obstacle serait aplati. Si vous conservez des scrupules, vous me prenez donc pour un scйlйrat? Eh bien, un homme qui avait autant de probitй que vous croyez en avoir encore, Monsieur de Turenne, faisait, sans se croire compromis, de petites affaires avec des brigands. Vous ne voulez pas кtre mon obligй, hein? Qu'а cela ne tienne, reprit Vautrin en laissant йchapper un sourire. Prenez ces chiffons, et mettez-moi lа-dessus, dit-il en tirant un timbre, lа, en travers: Acceptй pour la somme de trois mille cinq cents francs payable en un an. Et datez! L'intйrкt est assez fort pour vous фter tout scrupule; vous pouvez m'appeler juif, et vous regarder comme quitte de toute reconnaissance. Je vous permets de me mйpriser encore aujourd'hui, sыr que plus tard vous m'aimerez. Vous trouverez en moi de ces immenses abоmes, de ces vastes sentiments concentrйs que les niais appellent des vices; mais vous ne me trouverez jamais ni lвche ni ingrat. Enfin, je ne suis ni un pion ni un fou, mais une tour, mon petit.

- Quel homme кtes-vous donc? s'йcria Eugиne, vous avez йtй crйй pour me tourmenter.

- Mais non, je suis un bon homme qui veut se crotter pour que vous soyez а l'abri de la boue pour le reste de vos jours. Vous vous demandez pourquoi ce dйvouement?

Eh bien! je vous le dirai tout doucement quelque jour, dans le tuyau de l'oreille. Je vous ai d'abord surpris en vous montrant le carillon de l'ordre social et le jeu de la machine; mais votre premier effroi se passera comme celui du conscrit sur le champ de bataille, et vous vous accoutumerez а l'idйe de considйrer les hommes comme des soldats dйcidйs а pйrir pour le service de ceux qui se sacrent rois eux-mкmes. Les temps sont bien changйs. Autrefois on disait а un brave: " Voilа cent йcus, tue-moi monsieur un tel ", et l'on soupait tranquillement aprиs avoir mis un homme а l'ombre pour un oui, pour un non. Aujourd'hui je vous propose de vous donner une belle fortune contre un signe de tкte qui ne nous compromet en rien, et vous hйsitez. Le siиcle est mou.

Eugиne signa la traite, et l'йchangea contre les billets de banque.

- Eh bien! voyons, parlons raison, reprit Vautrin. Je veux partir d'ici а quelques mois pour l'Amйrique, aller planter mon tabac. Je vous enverrai les cigares de l'amitiй. Si je deviens riche, je vous aiderai. Si je n'ai pas d'enfants (cas probable, je ne suis pas curieux de me replanter ici par bouture), eh bien! je vous lйguerai ma fortune. Est-ce кtre l'ami d'un homme? Mais je vous aime, moi. J'ai la passion de me dйvouer pour un autre. je l'ai dйjа fait. Voyez-vous, mon petit, je vis dans une sphиre plus йlevйe que celles des autres hommes. Je considиre les actions comme des moyens, et ne vois que le but. Qu'est-ce qu'un homme pour moi? Зa! fit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous une de ses dents. Un homme est tout ou rien. Il est moins que rien quand il se nomme Poiret: on peut l'йcraser comme une punaise, il est plat et il pue. Mais un homme est un dieu quand il vous ressemble: ce n'est plus une machine couverte en peau, mais un thйвtre oщ s'йmeuvent les plus beaux sentiments, et je ne vis que par les sentiments. Un sentiment, n'est-ce pas le monde dans une pensйe? Voyez le pиre Goriot: ses deux filles sont pour lui tout l'univers, elles sont le fil avec lequel il se dirige dans la crйation. Eh bien! pour moi qui ai bien creusй la vie, il n'existe qu'un seul sentiment rйel, une amitiй d'homme а homme. Pierre et Jaffier, voilа ma passion. Je sais Venise sauvйe par coeur. Avez-vous vu beaucoup de gens assez poilus pour, quand un camarade dit: " Allons enterrer un corps! ", y aller sans souffler mot ni l'embкter de morale? J'ai fait зa, moi. Je ne parlerais pas ainsi а tout le monde. Mais vous, vous кtes un homme supйrieur, on peut tout vous dire, vous savez tout comprendre. Vous ne patouillerez pas longtemps dans les marйcages oщ vivent les crapoussins qui nous entourent ici. Eh bien! voilа qui est dit. Vous йpouserez. Poussons chacun nos pointes! La mienne est en fer et ne mollit jamais, hй, hй!

Vautrin sortit sans vouloir entendre la rйponse nйgative de l'йtudiant, afin de le mettre а son aise. Il semblait connaоtre le secret de ces petites rйsistances, de ces combats dont les hommes se parent devant eux-mкmes, et qui leur servent а se justifier leurs actions blвmables.

" Qu'il fasse comme il voudra, je n'йpouserai certes pas mademoiselle Taillefer! " se dit Eugиne.

Aprиs avoir subi le malaise d'une fiиvre intйrieure que lui causa l'idйe d'un pacte fait avec cet homme dont il avait horreur, mais qui grandissait а ses yeux par le cynisme mкme de ses idйes et par l'audace avec laquelle il йtreignait la sociйtй, Rastignac s'habilla, demanda une voiture, et vint chez madame de Restaud. Depuis quelques jours, cette femme avait redoublй de soins pour un jeune homme dont chaque pas йtait un progrиs au coeur du grand monde, et dont l'influence paraissait devoir кtre un jour redoutable. Il paya messieurs de Trailles et d'Ajuda, joua au whist une partie de la nuit, et regagna ce qu'il avait perdu. Superstitieux comme la plupart des hommes dont le chemin est а faire et qui sont plus ou moins fatalistes, il voulut voir dans son bonheur une rйcompense du ciel pour sa persйvйrance а rester dans le bon chemin. Le lendemain matin, il s'empressa de demander а Vautrin s'il avait encore sa lettre de change. Sur une rйponse affirmative, il lui rendit les trois mille francs en manifestant un plaisir assez naturel.

- Tout va bien, lui dit Vautrin.

- Mais je ne suis pas votre complice, dit Eugиne.

- Je sais, je sais, rйpondit Vautrin en l'interrompant.

Vous faites encore des enfantillages. Vous vous arrкtez aux bagatelles de la porte.

III. Trompe-la-mort

Deux jours aprиs, Poiret et mademoiselle Michonneau se trouvaient assis sur un banc, au soleil, dans une allйe solitaire du Jardin des Plantes, et causaient avec le monsieur qui paraissait а bon droit suspect а l'йtudiant en mйdecine.

- Mademoiselle, disait monsieur Gondureau, je ne vois pas d'oщ naissent vos scrupules. Son Excellence Monseigneur le Ministre de la Police Gйnйrale du Royaume...

- Ah! Son Excellence Monseigneur le Ministre de la Police Gйnйrale du Royaume... rйpйta Poiret.

- Oui, Son Excellence s'occupe de cette affaire, dit Gondureau.

A qui ne paraоtra-t-il pas invraisemblable que Poiret, ancien employй, sans doute homme de vertus bourgeoises, quoique dйnuй d'idйes, continuвt d'йcouter le prйtendu rentier de la rue de Buffon, au moment oщ il prononзait le mot de police en laissant ainsi voir la physionomie d'un agent de la rue de Jйrusalem а travers son masque d'honnкte homme? Cependant rien n'йtait plus naturel. Chacun comprendra mieux l'espиce particuliиre а laquelle appartenait Poiret, dans la grande famille des niais, aprиs une remarque dйjа faite par certains observateurs, mais qui jusqu'а prйsent n'a pas йtй publiйe. Il est une nation plumigиre, serrйe au budget entre le premier degrй de latitude qui comporte les traitements de douze cents francs, espиce de Groenland administratif, et le troisiиme degrй, oщ commencent les traitements un peu plus chauds de trois а six mille, rйgion tempйrйe, oщ s'acclimate la gratification, oщ elle fleurit malgrй les difficultйs de la culture. Un des traits caractйristiques qui trahit le mieux l'infirme йtroitesse de cette gent subalterne, est une sorte de respect involontaire, machinal, instinctif, pour ce grand lama de tout ministиre, connu de l'employй par une signature illisible et sous le nom de SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR LE MINISTRE, cinq mots qui йquivalent а l' Il Bondo Cani du Calife de Bagdad, et qui, aux yeux de ce peuple aplati, reprйsente un pouvoir sacrй, sans appel. Comme le pape pour les chrйtiens, Monseigneur est administrativement infaillible aux yeux de l'employй; l'йclat qu'il jette se communique а ses actes, а ses paroles, а celles dites en son nom; il couvre tout de sa broderie, et lйgalise les actions qu'il ordonne; son nom d'Excellence, qui atteste la puretй de ses intentions et la saintetй de ses vouloirs, sert de passeport aux idйes les moins admissibles. Ce que ces pauvres gens ne feraient pas dans leur intйrкt, ils s'empressent de l'accomplir dиs que le mot Son Excellence est prononcй. Les bureaux ont leur obйissance passive, comme l'armйe a la sienne: systиme qui йtouffe la conscience, annihile un homme et finit, avec le temps, par l'adapter comme une vis ou un йcrou а la machine gouvernementale. Aussi monsieur Gondureau, qui paraissait se connaоtre en hommes, distingua-t-il promptement en Poiret un de ces niais bureaucratiques, et fit-il sortir le Deus ex machina, le mot talismanique de Son Excellence, au moment oщ il fallait, en dйmasquant ses batteries, йblouir le Poiret, qui lui semblait le mвle de la Michonneau, comme la Michonneau lui semblait la femelle du Poiret.

- Du moment oщ Son Excellence elle-mкme, Son Excellence Monseigneur le! Ah! c'est trиs diffйrent, dit Poiret.

- Vous entendez monsieur, dans le jugement duquel vous paraissez avoir confiance, reprit le faux rentier en s'adressant а mademoiselle Michonneau. Eh bien! Son Excellence a maintenant la certitude la plus complиte que le prйtendu Vautrin, logй dans la Maison-Vauquer, est un forзat йvadй du bagne de Toulon, oщ il est connu sous le nom de Trompe-la-Mort.

- Ah! Trompe-la-Mort ! dit Poiret, il est bien heureux, s'il a mйritй ce nom-lа.

- Mais oui, reprit l'agent. Ce sobriquet est dы au bonheur qu'il a eu de ne jamais perdre la vie dans les entreprises extrкmement audacieuses qu'il a exйcutйes. Cet homme est dangereux, voyez-vous! Il a des qualitйs qui le rendent extraordinaire. Sa condamnation est mкme une chose qui lui a fait dans sa partie un honneur infini...

- C'est donc un homme d'honneur, demanda Poiret.

- A sa maniиre. Il a consenti а prendre sur son compte le crime d'un autre, un faux commis par un trиs beau jeune homme qu'il aimait beaucoup, un jeune Italien assez joueur, entrй depuis au service militaire, oщ il s'est d'ailleurs parfaitement comportй.

- Mais si Son Excellence le Ministre de la Police est sыr que monsieur Vautrin soit Trompe-la-Mort, pourquoi donc aurait-il besoin de moi? dit mademoiselle Michonneau.

- Ah! oui, dit Poiret, si en effet le Ministre, comme vous nous avez fait l'honneur de nous le dire, a une certitude quelconque...

- Certitude n'est pas le mot; seulement on se doute. Vous allez comprendre la question. Jacques Collin, surnommй Trompe-la-Mort, a toute la confiance des trois bagnes, qui l'ont choisi pour кtre leur agent et leur banquier. Il gagne beaucoup а s'occuper de ce genre d'affaires, qui nйcessairement veut un homme de marque.

- Ah! ah! comprenez-vous le calembour, mademoiselle? dit Poiret. Monsieur l'appelle un homme de marque, parce qu'il a йtй marquй.

- Le faux Vautrin, dit l'agent en continuant, reзoit les capitaux de messieurs les forзats, les place, les leur conserve, et les tient а la disposition de ceux qui s'йvadent, ou de leurs familles, quand ils en disposent par testament, ou de leurs maоtresses, quand ils tirent sur lui pour elles.

- De leurs maоtresses! Vous voulez dire de leurs femmes, fit observer Poiret.

- Non, monsieur. Le forзat n'a gйnйralement que des йpouses illйgitimes, que nous nommons des concubines.

- Ils vivent donc tous en йtat de concubinage?

- Consйquemment.

- Eh bien! dit Poiret, voilа des horreurs que Monseigneur ne devrait pas tolйrer. Puisque vous avez l'honneur de voir Son Excellence, c'est а vous, qui me paraissez avoir des idйes philanthropiques, а l'йclairer sur la conduite immorale de ces gens, qui donnent un trиs mauvais exemple au reste de la sociйtй.

- Mais, monsieur, le gouvernement ne les met pas lа pour offrir le modиle de toutes les vertus.

- C'est juste. Cependant, monsieur, permettez.

- Mais, laissez donc dire monsieur, mon cher mignon, dit mademoiselle Michonneau.

- Vous comprenez, mademoiselle, reprit Gondureau. Le gouvernement peut avoir un grand intйrкt а mettre la main sur une caisse illicite, que l'on dit monter а un total assez majeur. Trompe-la-Mort encaisse des valeurs considйrables en recelant non seulement les sommes possйdйes par quelques-uns de ses camarades, mais encore celles qui proviennent de la Sociйtй des Dix Mille...

- Dix mille voleurs! s'йcria Poiret effrayй.

- Non, la Sociйtй des Dix Mille est une association de hauts voleurs, de gens qui travaillent en grand, et ne se mкlent pas d'une affaire oщ il n'y a pas dix mille francs а gagner. Cette sociйtй se compose de tout ce qu'il y a de plus distinguй parmi ceux de nos hommes qui vont droit en cour d'assises. Ils connaissent le Code, et ne risquent jamais de se faire appliquer la peine de mort quand ils sont pincйs. Collin est leur homme de confiance, leur conseil. A l'aide de ses immenses ressources, cet homme a su se crйer une police а lui, des relations fort йtendues qu'il enveloppe d'un mystиre impйnйtrable. Quoique depuis un an nous l'ayons entourй d'espions, nous n'avons pas encore pu voir dans son jeu. Sa caisse et ses talents servent donc constamment а solder le vice, а faire les fonds au crime, et entretiennent sur pied une armйe de mauvais sujets qui sont dans un perpйtuel йtat de guerre avec la sociйtй. Saisir Trompe-la-Mort et s'emparer de sa banque, ce sera couper le mal dans sa racine. Aussi cette expйdition est-elle devenue une affaire d'Etat et de haute politique, susceptible d'honorer ceux qui coopйreront а sa rйussite. Vous-mкme, monsieur, pourriez кtre de nouveau employй dans l'administration, devenir secrйtaire d'un commissaire de police, fonctions qui ne vous empкcheraient point de toucher votre pension de retraite.

- Mais pourquoi, dit mademoiselle Michonneau, Trompe-la-Mort ne s'en va-t-il pas avec la caisse?

- Oh! fit l'agent, partout oщ il irait, il serait suivi d'un homme chargй de le tuer, s'il volait le bagne. Puis une caisse ne s'enlиve pas aussi facilement qu'on enlиve une demoiselle de bonne maison. D'ailleurs, Collin est un gaillard incapable de faire un trait semblable, il se croirait dйshonorй.

- Monsieur, dit Poiret, vous avez raison, il serait tout а fait dйshonorй.

- Tout cela ne nous dit pas pourquoi vous ne venez pas tout bonnement vous emparer de lui, demanda mademoiselle Michonneau.

- Eh bien! mademoiselle, je rйponds... Mais, lui dit-il а l'oreille, empкchez votre monsieur de m'interrompre, ou nous n'en aurons jamais fini. Il doit avoir beaucoup de fortune pour se faire йcouter, ce vieux-lа. Trompe-la Mort, en venant ici, a chaussй la peau d'un honnкte homme, il s'est fait bon bourgeois de Paris, il s'est logй dans une pension sans apparence, il est fin, allez! on ne le prendra jamais sans vert. Donc monsieur Vautrin est un homme considйrй, qui fait des affaires considйrables.

- Naturellement, se dit Poiret а lui-mкme.

- Le Ministre, si l'on se trompait en arrкtant un vrai Vautrin, ne veut pas se mettre а dos le commerce de Paris, ni l'opinion publique. Monsieur le Prйfet de police branle dans le manche, il a des ennemis. S'il y avait erreur, ceux qui veulent sa place profiteraient des clabaudages et des criailleries libйrales pour le faire sauter. Il s'agit ici de procйder comme dans l'affaire de Cogniard, le faux comte de Sainte-Hйlиne si з'avait йtй un vrai comte de Sainte-Hйlиne, nous n'йtions pas propres. Aussi faut-il vйrifier.

Oui, mais vous avez besoin d'une jolie femme, dit vivement mademoiselle Michonneau.

- Trompe-la-Mort ne se laisserait pas aborder par une femme, dit l'agent. Apprenez un secret: il n'aime pas les femmes.

- Mais je ne vois pas alors а quoi je suis bonne pour une semblable vйrification, une supposition que je consentirais а la faire pour deux mille francs.

- Rien de plus facile, dit l'inconnu. Je vous remettrai un flacon contenant une dose de liqueur prйparйe pour donner un coup de sang qui n'a pas le moindre danger et simule une apoplexie. Cette drogue peut se mкler йgalement au vin et au cafй. Sur-le-champ vous transportez votre homme sur un lit, et vous le dйshabillez afin de savoir s'il ne meurt pas. Au moment oщ vous serez seule, vous lui donnerez une claque sur l'йpaule, paf! et vous verrez reparaоtre les lettres.

- Mais c'est rien du tout, зa, dit Poiret.

- Eh bien! consentez-vous? dit Gondureau а la vieille fille.

- Mais, mon cher monsieur, dit mademoiselle Michonneau, au cas oщ il n'y aurait point de lettres, aurais-je les deux mille francs?

- Non.

- Quelle sera donc l'indemnitй?

- Cinq cents francs.

- Faire une chose pareille pour si peu. Le mal est le mкme dans la conscience, et j'ai ma conscience а calmer, monsieur.

- Je vous affirme, dit Poiret, que mademoiselle a beaucoup de conscience, outre que c'est une trиs aimable personne et bien entendue.

- Eh bien! reprit mademoiselle Michonneau, donnez-moi trois mille francs si c'est Trompe-la-Mort, et rien si c'est un bourgeois.

- Зa va, dit Gondureau, mais а condition que l'affaire sera faite demain.

- Pas encore, mon cher monsieur, j'ai besoin de consulter mon confesseur.

- Finaude! dit l'agent en se levant. A demain alors. Et si vous йtiez pressйe de me parler, venez petite rue Sainte-Anne, au bout de la cour de la Sainte-Chapelle. Il n'y a qu'une porte sous la voыte. Demandez monsieur Gondureau.

Bianchon, qui revenait du cours de Cuvier, eut l'oreille frappйe du mot assez original de Trompe-la-Mort, et entendit le зa va du cйlиbre chef de la police de sыretй.

- Pourquoi n'en finissez-vous pas, ce serait trois cents francs de rente viagиre, dit Poiret а mademoiselle Michonneau.

- Pourquoi? dit-elle. Mais il faut y rйflйchir. Si monsieur Vautrin йtait ce Trompe-la-Mort, peut-кtre y aurait-il plus d'avantage а s'arranger avec lui. Cependant, lui demander de l'argent, ce serait le prйvenir, et il serait homme а dйcamper gratis. Ce serait un puff abominable.

- Quand il serait prйvenu, reprit Poiret, ce monsieur ne nous a-t-il pas dit qu'il йtait surveillй? Mais vous, vous perdriez tout.

- D'ailleurs, pensa mademoiselle Michonneau, je ne l'aime point, cet homme! Il ne sait me dire que des choses dйsagrйables.

- Mais, reprit Poiret, vous feriez mieux. Ainsi que l'a dit ce monsieur, qui me parait fort bien, outre qu'il est trиs proprement couvert, c'est un acte d'obйissance aux lois que de dйbarrasser la sociйtй d'un criminel, quelque vertueux qu'il puisse кtre. Qui a bu boira. S'il lui prenait fantaisie de nous assassiner tous? Mais, que diable! nous serions coupables de ces assassinats, sans compter que nous en serions les premiиres victimes.

La prйoccupation de mademoiselle Michonneau ne lui permettait pas d'йcouter les phrases tombant une а une de la bouche de Poiret, comme les gouttes d'eau qui suintent а travers le robinet d'une fontaine mal fermйe. Quand une fois ce vieillard avait commencй la sйrie de ses phrases, et que mademoiselle Michonneau ne l'arrкtait pas, il parlait toujours, а l'instar d'une mйcanique montйe. Aprиs avoir entamй un premier sujet, il йtait conduit par ses parenthиses а en traiter de tout opposйs, sans avoir rien conclu. En arrivant а la Maison-Vauquer, il s'йtait faufilй dans une suite de passages et de citations transitoires qui l'avaient amenй а raconter sa dйposition dans l'affaire du sieur Ragoulleau et de la dame Morin, oщ il avait comparu en qualitй de tйmoin а dйcharge. En entrant, sa campagne ne manqua pas d'apercevoir Eugиne de Rastignac engagй avec mademoiselle Taillefer dans une intime causerie dont l'intйrкt йtait si palpitant que le couple ne fit aucune attention au passage des deux vieux pensionnaires quand ils traversиrent la salle а manger.

- Зa devait finir par lа, dit mademoiselle Michonneau а Poiret. Ils se faisaient des yeux а s'arracher l'вme depuis huit jours.

- Oui, rйpondit-il. Aussi fut-elle condamnйe.

- Qui?

- Madame Morin.

- Je vous parle de mademoiselle Victorine, dit la Michonneau en entrant, sans y faire attention, dans la chambre de Poiret, et vous me rйpondez par madame Morin. Qu'est-ce que c'est que cette femme-lа?

- De quoi serait donc coupable mademoiselle Victorine? demanda Poiret.

- Elle est coupable d'aimer M. Eugиne de Rastignac, et va de l'avant sans savoir oщ зa la mиnera, pauvre innocente!

Eugиne avait йtй, pendant la matinйe, rйduit au dйsespoir par madame de Nucingen. Dans son for intйrieur, il s'йtait abandonnй complиtement а Vautrin, sans vouloir sonder ni les motifs de l'amitiй que lui portait cet homme extraordinaire, ni l'avenir d'une semblable union. Il fallait un miracle pour le tirer de l'abоme oщ il avait dйjа mis le pied depuis une heure, en йchangeant avec mademoiselle Taillefer les plus douces promesses. Victorine croyait entendre la voix d'un ange, les cieux s'ouvraient pour elle, la Maison-Vauquer se parait des teintes fantastiques que les dйcorateurs donnent aux palais de thйвtre: elle aimait, elle йtait aimйe, elle le croyait du moins! Et quelle femme ne l'aurait cru comme elle en voyant Rastignac, en l'йcoutant durant cette heure dйrobйe а tous les argus de la maison? En se dйbattant contre sa conscience, en sachant qu'il faisait mal et voulant faire mal, en se disant qu'il rachиterait ce pйchй vйniel par le bonheur d'une femme, il s'йtait embelli de son dйsespoir, et resplendissait de tous les feux de l'enfer qu'il avait au coeur. Heureusement pour lui, le miracle eut lieu: Vautrin entra joyeusement, et lut dans l'вme des deux jeunes gens qu'il avait mariйs par les combinaisons de son infernal gйnie, mais dont il troubla soudain la joie en chantant de sa grosse voix railleuse:

Ma Fanchette est charmante

Dans sa simplicitй...

Victorine se sauva en emportant autant de bonheur qu'elle avait eu jusqu'alors de malheur dans sa vie. Pauvre fille! un serrement de mains, sa joue effleurйe par les cheveux de Rastignac, une parole dite si prиs de son oreille qu'elle avait senti la chaleur des lиvres de l'йtudiant, la pression de sa taille par un bras tremblant, un baiser pris sur son cou, furent les accordailles de sa passion, que le voisinage de la grosse Sylvie, menaзant d'entrer dans cette radieuse salle а manger, rendit plus ardentes, plus vives, plus engageantes que les plus beaux tйmoignages de dйvouement racontйs dans les plus cйlиbres histoires d'amour. Ces menus suffrages, suivant une jolie expression de nos ancкtres, paraissaient кtre des crimes а une pieuse jeune fille confessйe tous les quinze jours! En cette heure, elle avait prodiguй plus de trйsors d'вme que plus tard, riche et heureuse, elle n'en aurait donnй en se livrant tout entiиre.

- L'affaire est faite, dit Vautrin а Eugиne. Nos deux dandies se sont piochйs. Tout s'est passй convenablement. Affaire d'opinion. Notre pigeon a insultй mon faucon. A demain, dans la redoute de Clignancourt. A huit heures et demie, mademoiselle Taillefer hйritera de l'amour et de la fortune de son pиre, pendant qu'elle sera lа tranquillement а tremper ses mouillettes de pain beurrй dans son cafй. N'est-ce pas drфle а se dire? Ce petit Taillefer est trиs fort а l'йpйe, il est confiant comme un brelan carrй; mais il sera saignй par un coup que j'ai inventй, une maniиre de relever l'йpйe et de vous piquer le front. Je vous montrerai cette botte-lа, car elle est furieusement utile.

Rastignac йcoutait d'un air stupide, et ne pouvait rien rйpondre. En ce moment le pиre Goriot, Bianchon et quelques autres pensionnaires arrivиrent.

- Voilа comme je vous voulais, lui dit Vautrin. Vous savez ce que vous faites. Bien, mon petit aiglon! vous gouvernerez les hommes; vous кtes fort, carrй, poilu; vous avez mon estime.

Il voulut lui prendre la main. Rastignac retira vivement la sienne, et tomba sur une chaise en pвlissant; il croyait voir une mare de sang devant lui.

- Ah! nous avons encore quelques petits langes tachйs de vertu, dit Vautrin а voix basse. Papa d'Oliban a trois millions, je sais sa fortune. La dot vous rendra blanc comme une robe de mariйe, et а vos propres yeux.

Rastignac n'hйsita plus. Il rйsolut d'aller prйvenir pendant la soirйe messieurs Taillefer pиre et fils. En ce moment, Vautrin l'ayant quittй, le pиre Goriot lui dit а l'oreille:- Vous кtes triste, mon enfant! je vais vous йgayer, moi. Venez! Et le vieux vermicellier allumait son rat-de-cave а une des lampes. Eugиne le suivit tout йmu de curiositй.

- Entrons chez vous, dit le bonhomme, qui avait demandй la clef de l'йtudiant а Sylvie. Vous avez cru ce matin qu'elle ne vous aimait pas, hein! reprit-il. Elle vous a renvoyй de force, et vous vous en кtes allй fвchй, dйsespйrй. Nigaudinos! Elle m'attendait. Comprenez-vous? Nous devions aller achever d'arranger un bijou d'appartement dans lequel vous irez demeurer d'ici а trois jours. Ne me vendez pas. Elle veut vous faire une surprise; mais je ne tiens pas а vous cacher plus longtemps le secret. Vous serez rue d'Artois, а deux pas de la rue Saint-Lazare. Vous y serez comme un prince. Nous vous avons eu des meubles comme pour une йpousйe. Nous avons fait bien des choses depuis un mois, en ne vous en disant rien. Mon avouй s'est mis en campagne, ma fille aura ses trente-six mille francs par an, l'intйrкt de sa dot, et je vais faire exiger le placement de ses huit cent mille francs en bons biens au soleil.

Eugиne йtait muet et se promenait, les bras croisйs, de long en long, dans sa pauvre chambre en dйsordre. Le pиre Goriot saisit un moment oщ l'йtudiant lui tournait le dos, et mis sur la cheminйe une boоte en maroquin rouge, sur laquelle йtaient imprimйes en or les armes de Rastignac.

- Mon cher enfant, disait le pauvre bonhomme, je me suis mis dans tout cela jusqu'au cou. Mais, voyez-vous, il y avait а moi bien de l'йgoпsme, je suis intйressй dans votre changement de quartier. Vous ne me refuserez pas, hein! si je vous demande quelque chose?

- Que voulez-vous?

- Au-dessus de votre appartement, au cinquiиme, il y a une chambre qui en dйpend, j'y demeurerai, pas vrai? je me fais vieux, je suis trop loin de mes filles. Je ne vous gкnerai pas. Seulement je serai lа. Vous me parlerez d'elle tous les soirs. Зa ne vous contrariera pas, dites? Quand vous rentrerez, que je serai dans mon lit, je vous entendrai, je me dirai: Il vient de voir ma petite Delphine. Il l'a menйe au bal, elle est heureuse par lui. Si j'йtais malade, зa me mettrait du baume dans le coeur de vous йcouter revenir, vous remuer, aller. Il y aura tant de ma fille en vous! je n'aurai qu'un pas а faire pour кtre aux Champs-Elysйes, oщ elles passent tous les jours, je les verrai toujours, tandis que quelquefois j'arrive trop tard. Et puis elle viendra chez vous peut-кtre! je l'entendrai, je la verrai dans sa douillette du matin, trottant, allant gentiment comme une petite chatte. Elle est redevenue, depuis un mois, ce qu'elle йtait, jeune fille, gaie, pimpante. Son вme est en convalescence, elle vous doit le bonheur. Oh! je ferais pour vous l'impossible. Elle me disait tout а l'heure en revenant: " Papa, je suis bien heureuse! " Quand elles me disent cйrйmonieusement, Mon pиre, elles me glacent mais quand elles m'appellent papa, il me semble encore les voir petites, elles me rendent tous mes souvenirs. Je suis mieux leur pиre. Je crois qu'elles ne sont encore а personne! Le bonhomme s'essuya les yeux, il pleurait.- Il y a longtemps que je n'avais entendu cette phrase, longtemps qu'elle ne m'avait donnй le bras. Oh! oui, voilа bien dix ans que je n'ai marchй cфte а cфte avec une de mes filles. Est-ce bon de se frotter а sa robe, de se mettre а son pas, de partager sa chaleur! Enfin, j'ai menй Delphine, ce matin, partout. J'entrais avec elle dans les boutiques. Et je l'ai reconduite chez elle. Oh! gardez-moi prиs de vous. Quelquefois vous aurez besoin de quelqu'un pour vous rendre service, je serai lа. Oh! si cette grosse souche d'Alsacien mourait, si sa goutte avait l'esprit de remonter dans l'estomac, ma pauvre fille serait-elle heureuse! Vous seriez mon gendre, vous seriez ostensiblement son mari. Bah! elle est si malheureuse de ne rien connaоtre aux plaisirs de ce monde, que je l'absous de tout. Le bon Dieu doit кtre du cфtй des pиres qui aiment bien. Elle vous aime trop! dit-il en hochant la tкte aprиs une pause. En allant, elle causait de vous avec moi: " N'est-ce pas, mon pиre, il est bien! il a bon coeur! Parle-t-il de moi? " Bah, elle m'en a dit, depuis la rue d'Artois jusqu'au passage des Panoramas, des volumes! Elle m'a enfin versй son coeur dans le mien. Pendant toute cette bonne matinйe je n'йtais plus vieux, je ne pesais pas une once. Je lui ai dit que vous m'aviez remis le billet de mille francs. Oh! la chйrie, elle en a йtй йmue aux larmes. Qu'avez-vous donc lа sur votre cheminйe? dit enfin le pиre Goriot qui se mourait d'impatience en voyant Rastignac immobile.

Eugиne tout abasourdi regardait son voisin d'un air hйbйtй. Ce duel, annoncй par Vautrin pour le lendemain, contrastait si violemment avec la rйalisation de ses plus chиres espйrances, qu'il йprouvait toutes les sensations du cauchemar. Il se tourna vers la cheminйe, y aperзut la petite boоte carrйe, l'ouvrit, et trouva dedans un papier qui couvrait une montre de Brйguet. Sur ce papier йtaient йcrits ces mots: " Je veux que vous pensiez а moi а toute heure, parce que...

DELPHINE "

Ce dernier mot faisait sans doute allusion а quelque scиne qui avait eu lieu entre eux. Eugиne en fut attendri. Ses armes йtaient intйrieurement йmaillйes dans l'or de la boоte. Ce bijou si longtemps enviй, la chaоne, la clef, la faзon, les dessins rйpondaient а tous ses voeux. Le pиre Goriot йtait radieux. Il avait sans doute promis а sa fille de lui rapporter les moindres effets de la surprise que causerait son prйsent а Eugиne, car il йtait en tiers dans ces jeunes йmotions et ne paraissait pas le moins heureux. Il aimait dйjа Rastignac et pour sa fille et pour lui-mкme.

- Vous irez la voir ce soir, elle vous attend. La grosse souche d'Alsacien soupe chez sa danseuse. Ah! ah! il a йtй bien sot quand mon avouй lui a dit son fait. Ne prйtend-il pas aimer ma fille а l'adoration? qu'il y touche et je le tue. L'idйe de savoir ma Delphine а... (il soupira) me ferait commettre un crime; mais ce ne serait pas un homicide, c'est une tкte de veau sur un corps de porc. Vous me prendrez avec vous, n'est-ce pas?

- Oui, mon bon pиre Goriot, vous savez bien que je vous aime...

- Je le vois, vous n'avez pas honte de moi, vous! Laissez-moi vous embrasser. Et il serra l'йtudiant dans ses bras.- Vous la rendrez bien heureuse, promettez-le-moi! Vous irez ce soir, n'est-ce pas?.

- Oh, oui! je dois sortir pour des affaires qu'il est impossible de remettre.

- Puis-je vous кtre bon а quelque chose?

- Ma foi, oui! Pendant que j'irai chez madame de Nucingen, allez chez M. Taillefer le pиre, lui dire de me donner une heure dans la soirйe pour lui parler d'une affaire de la derniиre importance.

- Serait-ce donc vrai, jeune homme, dit le pиre Goriot en changeant de visage; feriez-vous la cour а sa fille, comme le disent ces imbйciles d'en bas? Tonnerre de Dieu! vous ne savez pas ce que c'est qu'une tape а la Goriot. Et si vous nous trompiez, ce serait l'affaire d'un coup de poing.

- Oh! ce n'est pas possible.

- Je vous jure que je n'aime qu'une femme au monde, dit l'йtudiant, je ne le sais que depuis un moment.

- Ah, quel bonheur! fit le pиre Goriot.

- Mais, reprit l'йtudiant, le fils de Taillefer se bat demain, et j'ai entendu dire qu'il serait tuй.

- Qu'est-ce que cela vous fait? dit Goriot.

Mais il faut lui dire d'empкcher son fils de se rendre.... s'йcria Eugиne.

En ce moment, il fut interrompu par la voix de Vautrin, qui se fit entendre sur le pas de sa porte, oщ il chantait:

O Richard, ф mon roi!

L'univers t'abandonne...

Broum! broum! broum! broum! broum!

J'ai longtemps parcouru le monde,

Et l'on m'a vu...

Tra la, la, la, la...

- Messieurs, cria Christophe, la soupe vous attend, et tout le monde est а table.

- Tiens, dit Vautrin, viens prendre une bouteille de mon vin de Bordeaux.

- La trouvez-vous jolie, la montre? dit le pиre Goriot. Elle a bon goыt, hein!

Vautrin, le pиre Goriot et Rastignac descendirent ensemble et se trouvиrent, par suite de leur retard, placйs а cфtй les uns des autres а table. Eugиne marqua la plus grande froideur а Vautrin pendant le dоner, quoique jamais cet homme, si aimable aux yeux de madame Vauquer, n'eыt dйployй autant d'esprit. Il fut pйtillant de saillies, et sut mettre en train tous les convives. Cette assurance, ce sang-froid consternaient Eugиne.

- Sur quelle herbe avez-vous donc marchй aujourd'hui? lui dit madame Vauquer. Vous кtes gai comme un pinson.

- Je suis toujours gai quand j'ai fait de bonnes affaires.

- Des affaires? dit Eugиne.

- Eh bien, oui. J'ai livrй une partie de marchandises qui me vaudra de bons droits de commission. Mademoiselle Michonneau, dit-il en s'apercevant que la vieille fille l'examinait, ai-je dans la figure un trait qui vous dйplaise, que vous me faites l'oeil amйricain ? Faut le dire! je le changerai pour vous кtre agrйable. Poiret, nous ne nous fвcherons pas pour зa, hein! dit-il en guignant le vieil employй.

- Sac а papier! vous devriez poser pour un Hercule-Farceur, dit le jeune peintre а Vautrin.

- Ma foi, зa va! si mademoiselle Michonneau veut poser en Vйnus du Pиre-Lachaise, rйpondit Vautrin.

- Et Poiret! dit Bianchon.

- Oh! Poiret posera en Poiret. Ce sera le dieu des jardins! s'йcria Vautrin. Il dйrive de poire...

- Molle! reprit Bianchon. Vous seriez alors entre la poire et le fromage.

- Tout зa, c'est des bкtises, dit madame Vauquer, et vous feriez mieux de nous donner de votre vin de Bordeaux dont j'aperзois une bouteille qui montre sonnez! Зa nous entretiendra en joie, outre que c'est bon а l' estomaque.

- Messieurs, dit Vautrin, madame la prйsidente nous rappelle а l'ordre. Madame Couture et mademoiselle Victorine ne se formaliseront pas de vos discours badins; mais respectez l'innocence du pиre Goriot. Je vous propose une petite bouteillorama de vin de Bordeaux, que le nom de Laffitte rend doublement illustre, soit dit sans allusion politique. Allons, Chinois! dit-il en regardant Christophe qui ne bougea pas. Ici, Christophe! Comment tu n'entends pas ton nom? Chinois, amиne les liquides!

- Voilа, monsieur, dit Christophe en lui prйsentant la bouteille.

Aprиs avoir rempli le verre d'Eugиne et celui du pиre Goriot, il s'en versa lentement quelques gouttes qu'il dйgusta, pendant que ses deux voisins buvaient, et tout а coup il fit une grimace.

- Diable! diable! il sent le bouchon. Prends cela pour toi, Christophe, et va nous en chercher; а droite, tu sais? Nous sommes seize, descends huit bouteilles..

- Puisque vous vous fendez, dit le peintre, je paye un cent de marrons.

- Oh! oh!

- Booououh!

- Prrrr!

Chacun poussa des exclamations qui partirent comme les fusйes d'une girandole.

- Allons, maman Vauquer, deux de champagne, lui cria Vautrin.

- Quien, c'est cela! Pourquoi pas demander la maison? Deux de champagne! mais зa coыte douze francs! Je ne les gagne pas, non! Mais si monsieur Eugиne veut les payer, j'offre du cassis.

- V'lа son cassis qui purge comme de la manne, dit l'йtudiant en mйdecine а voix basse.

- Veux-tu te taire, Bianchon, s'йcria Rastignac, je ne peux pas entendre parler de manne sans que le coeur... Oui, va pour le vin de Champagne, je le paye, ajouta l'йtudiant.

- Sylvie, dit madame Vauquer, donnez les biscuits et les petits gвteaux.

- Vos petits gвteaux sont trop grands, dit Vautrin, ils ont de la barbe. Mais quant aux biscuits, aboulez.

En un moment le vin de Bordeaux circula, les convives s'animиrent, la gaietй redoubla. Ce fut des rires fйroces, au milieu desquels йclatиrent quelques imitations des diverses voix d'animaux. L'employй au Musйum s'йtant avisй de reproduire un cri de Paris qui avait de l'analogie avec le miaulement du chat amoureux, aussitфt huit voix beuglиrent simultanйment les phrases suivantes:- A repasser les couteaux!- Mo-ron pour les p'tits oiseaux!- Voilа le plaisir, mesdames, voilа le plaisir!- A raccommoder la faпence!- A la barque, а la barque!- Battez vos femmes, vos habits!- Vieux habits, vieux galons, vieux chapeaux а vendre!- A la cerise, а la douce! La palme fut а Bianchon pour l'accent nasillard avec lequel il cria:- Marchand de parapluies! En quelques instants ce fut un tapage а casser la tкte, une conversation pleine de coq-а-l'вne, un vйritable opйra que Vautrin conduisait comme un chef d'orchestre, en surveillant Eugиne et le pиre Goriot, qui semblaient ivres dйjа. Le dos appuyй sur leur chaise, tous deux contemplaient ce dйsordre inaccoutumй d'un air grave, en buvant peu; tous deux йtaient prйoccupйs de ce qu'ils avaient а faire pendant la soirйe, et nйanmoins ils se sentaient incapables de se lever. Vautrin, qui suivait les changements de leur physionomie en leur lanзant des regards de cфtй, saisit le moment oщ leurs yeux vacillиrent et parurent vouloir se fermer, pour se pencher а l'oreille de Rastignac et lui dire: " Mon petit gars, nous ne sommes pas assez rusй pour lutter avec notre papa Vautrin, et il vous aime trop pour vous laisser faire des sottises. Quand j'ai rйsolu quelque chose, le bon Dieu seul est assez fort pour me barrer le passage. Ah! nous voulions aller prйvenir le pиre Taillefer, commettre des fautes d'йcolier! Le four est chaud, la farine est pйtrie, le pain est sur la pelle, demain nous en ferons sauter les miettes par-dessus notre tкte en y mordant; et nous empкcherions d'enfourner?... non, non, tout cuira! Si nous avons quelques petits remords, la digestion les emportera. Pendant que nous dormirons notre petit somme, le colonel comte Franchessini vous ouvrira la succession de Michel Taillefer avec la pointe de son йpйe. En hйritant de son frиre, Victorine aura quinze petits mille francs de rente. J'ai dйjа pris des renseignements, et sais que la succession de la mиre monte а plus de trois cent mille... "

Eugиne entendit ces paroles sans pouvoir y rйpondre il sentait sa langue collйe а son palais, et se trouvait en proie а une somnolence invincible; il ne voyait dйjа plus la table et les figures des convives qu'а travers un brouillard lumineux. Bientфt le bruit s'apaisa, les pensionnaires s'en allиrent un а un. Puis, quand il ne resta plus que madame Vauquer, madame Couture, mademoiselle Victorine, Vautrin et le pиre Goriot, Rastignac aperзut, comme s'il eыt rкvй, madame Vauquer occupйe а prendre les bouteilles pour en vider les restes de maniиre а en faire des bouteilles pleines.

- Ah! sont-ils fous, sont-ils jeunes! disait la veuve.

Ce fut la derniиre phrase que put comprendre Eugиne.

- Il n'y a que monsieur Vautrin pour faire de ces farces-lа, dit Sylvie. Allons, voilа Christophe qui ronfle comme une toupie.

- Adieu, maman, dit Vautrin. Je vais au boulevard admirer M. Marty dans Le Mont Sauvage, une grande piиce tirйe du Solitaire. Si vous voulez, je vous y mиne ainsi que ces dames.

- Je vous remercie, dit madame Couture.

- Comment, ma voisine! s'йcria madame Vauquer, vous refusez de voir une piиce prise dans Le Solitaire, un ouvrage fait par Atala de Chateaubriand, et que nous aimions tant а lire, qui est si joli que nous pleurions comme des madeleines d'Elodie sous les tyeuilles cet йtй dernier, enfin un ouvrage moral qui peut кtre susceptible d'instruire voire demoiselle?

- Il nous est dйfendu d'aller а la comйdie, rйpondit Victorine.

- Allons, les voilа partis, ceux-lа, dit Vautrin en remuant d'une maniиre comique la tкte du pиre Goriot et celle d'Eugиne.

En plaзant la tкte de l'йtudiant sur la chaise, pour qu'il pыt dormir commodйment, il le baisa chaleureusement au front, en chantant.

Dormez, mes chиres amours!

Pour vous je veillerai toujours.

- J'ai peur qu'il ne soit malade, dit Victorine.

- Restez а le soigner alors, reprit Vautrin. C'est, lui souffla-t-il а l'oreille, votre devoir de femme soumise. Il vous adore, ce jeune homme, et vous serez sa petite femme, je vous le prйdis. Enfin, dit-il а haute voix, ils furent considйrйs dans tout le pays, vйcurent heureux, et eurent beaucoup d'enfants. Voilа comment finissent tous les romans d'amour. Allons, maman dit-il en se tournant vers madame Vauquer, qu'il йtreignit, mettez le chapeau, la belle robe а fleurs, l'йcharpe de la comtesse. Je vais vous allez chercher un fiacre, soi-mкme. Et il partit en chantant:

Soleil, soleil, divin soleil,

Toi qui fais mыrir les citrouilles....

- Mon Dieu! dites donc, madame Couture, cet homme-lа me ferait vivre heureuse sur les toits. Allons, dit-elle en se tournant vers le vermicellier, voilа le pиre Goriot parti. Ce vieux cancre-lа n'a jamais eu l'idйe de me mener з part, lui. Mais il va tomber par terre, mon Dieu! C'est-y indйcent а un homme d'вge de perdre la raison! Vous me direz qu'on ne perd point ce qu'on n'a pas, Sylvie, montez-le donc chez lui.

Sylvie prit le bonhomme par-dessous le bras, le fit marcher, et le jeta tout habillй comme un paquet au travers de son lit.

- Pauvre jeune homme, disait madame Couture en йcartant les cheveux d'Eugиne qui lui tombaient dans les yeux, il est comme une jeune fille, il ne sait pas ce que c'est qu'un excиs.

- Ah! je peux bien dire que depuis trente et un ans que je tiens ma pension, dit madame Vauquer, il m'est passй bien des jeunes gens par les mains, comme on dit, mais je n'en ai jamais vu d'aussi gentil, d'aussi distinguй que monsieur Eugиne. Est-il beau quand il dort! Prenez-lui donc la tкte sur votre йpaule, madame Couture. Bah! il tombe sur celle de mademoiselle Victorine: il y a un dieu pour les enfants. Encore un peu, il se fendait la tкte sur la pomme de la chaise. A eux deux, ils feraient un bien joli couple.

- Ma voisine, taisez-vous donc, s'йcria madame Couture, vous dites des choses...

- Bah! fit madame Vauquer, il n'entend pas. Allons, Sylvie, viens m'habiller. Je vais mettre mon grand corset.

- Ah bien! votre grand corset, aprиs avoir dоnй, madame, dit Sylvie. Non, cherchez quelqu'un pour vous serrer, ce ne sera pas moi qui serai votre assassin. Vous commettriez lа une imprudence а vous coыter la vie.

- Зa m'est йgal, il faut faire honneur а monsieur Vautrin.

- Vous aimez donc bien vos hйritiers?

Allons, Sylvie, pas de raisons, dit la veuve en s'en allant.

A son вge, dit la cuisiniиre en montrant sa maоtresse

а Victorine.

Madame Couture et sa pupille, sur l'йpaule de laquelle dormait Eugиne, restиrent seules dans la salle а manger. Les ronflements de Christophe retentissaient dans la maison silencieuse, et faisaient ressortir le paisible sommeil d'Eugиne, qui dormait aussi gracieusement qu'un enfant. Heureuse de pouvoir se permettre un de ces actes de charitй par lesquels s'йpanchent tous les sentiments de la femme, et qui lui faisait sans crime sentir le coeur du jeune homme battant sur le sien, Victorine avait dans la physionomie quelque chose de maternellement protecteur qui la rendait fiиre. A travers les mille pensйes qui s'йlevaient dans son coeur, perзait un tumultueux mouvement de voluptй qu'excitait l'йchange d'une jeune et pure chaleur.

Pauvre chиre fille! dit madame Couture en lui pressant la main.

La vieille dame admirait cette candide et souffrante figure, sur laquelle йtait descendue l'aurйole du bonheur. Victorine ressemblait а l'une de ces naпves peintures du Moyen Age dans lesquelles tous les accessoires sont nйgligйs par l'artiste, qui a rйservй la magie d'un pinceau calme et fier pour la figure jaune de ton, mais oщ le ciel semble se reflйter avec ses teintes d'or.

- Il n'a pourtant pas bu plus de deux verres, maman, dit Victorine en passant ses doigts dans la chevelure d'Eugиne.

- Mais si c'йtait un dйbauchй, ma fille, il aurait portй le vin comme tous ces autres. Son ivresse fait son йloge.

Le bruit d'une voiture retentit dans la rue.

- Maman, dit la jeune fille, voici monsieur Vautrin. Prenez donc monsieur Eugиne. Je ne voudrais pas кtre vue ainsi par cet homme, il a des expressions qui salissent l'вme, et des regards qui gкnent une femme comme si on lui enlevait sa robe.

- Non, dit madame Couture, tu te trompes! Monsieur Vautrin est un brave homme, un peu dans le genre de dйfunt monsieur Couture, brusque, mais bon, un bourru bienfaisant.

En ce moment Vautrin entra tout doucement, et regarda le tableau formй par ces deux enfants que la lueur de la lampe semblait caresser.

- Eh bien! dit-il en se croisant les bras, voilа de ces scиnes qui auraient inspirй de belles pages а ce bon Bernardin de Saint-Pierre, l'auteur de Paul et Virginie. La jeunesse est bien belle, madame Couture. Pauvre enfant, dors, dit-il en contemplant Eugиne, le bien vient quelquefois en dormant. Madame, reprit-il en s'adressant а la veuve, ce qui m'attache а ce jeune homme, ce qui m'йmeut, c'est de savoir la beautй de son вme en harmonie avec celle de sa figure. Voyez, n'est-ce pas un chйrubin posй sur l'йpaule d'un ange? il est digne d'кtre aimй, celui-lа! Si j'йtais femme, je voudrais mourir (non, pas si bкte!) vivre pour lui. En les admirant ainsi, madame, dit-il а voix basse et se penchant а l'oreille de la veuve, je ne puis m'empкcher de penser que Dieu les a crййs pour кtre l'un а l'autre. La Providence a des voies bien cachйes, elle sonde les reins et les coeurs, s'йcria-t-il а haute voix. En vous voyant unis, mes enfants, unis par une mкme puretй, par tous les sentiments humains, je me dis qu'il est impossible que vous soyez jamais sйparйs dans l'avenir. Dieu est juste. Mais, dit-il а la jeune fille, il me semble avoir vu chez vous des lignes de prospйritй. Donnez-moi votre main, mademoiselle Victorine? je me connais en chiromancie, j'ai dit souvent la bonne aventure. Allons, n'ayez pas peur. Oh! qu'aperзois-je? Foi d'honnкte homme, vous serez avant peu l'une des plus riches hйritiиres de Paris. Vous comblerez de bonheur celui qui vous aime. Votre pиre vous appelle auprиs de lui. Vous vous mariez avec un homme titrй, jeune, beau, qui vous adore.

En ce moment, les pas lourds de la coquette veuve qui descendait interrompirent les prophйties de Vautrin.

- Voilа maman Vauquerre belle comme un astre, ficelйe comme une carotte. N'йtouffons-nous pas un petit brin? lui dit-il en mettant sa main sur le haut du busc; les avant-coeurs sont bien pressйs, maman. Si nous pleurons, il y aura explosion; mais je ramasserai les dйbris avec un soin d'antiquaire.

Il connaоt le langage de la galanterie franзaise, celui-lа! dit la veuve en se penchant а l'oreille de madame Couture.

- Adieu, enfants, reprit Vautrin en se tournant vers Eugиne et Victorine. Je vous bйnis, leur dit-il en leur imposant ses mains au-dessus de leurs tкtes. Croyez-moi, mademoiselle, c'est quelque chose que les voeux d'un honnкte homme, ils doivent porter bonheur, Dieu les йcoute.

- Adieu, ma chиre amie, dit madame Vauquer а sa pensionnaire. Croyez-vous, ajouta-t-elle а voix basse, que monsieur Vautrin ait des intentions relatives а ma personne.

- Heu! heu!

- Ah! ma chиre mиre, dit Victorine en soupirant et en regardant ses mains, quand les deux femmes furent seules, si ce bon monsieur Vautrin disait vrai!

Mais il ne faut qu'une chose pour cela, rйpondit la vieille dame, seulement que ton monstre de frиre tombe de cheval.

- Ah! maman.

- Mon dieu, peut-кtre est-ce un pйchй que de souhaiter du mal а son ennemi, reprit la veuve. Eh bien! j'en ferai pйnitence. En vйritй, je porterai de bon coeur des fleurs sur sa tombe. Mauvais coeur! il n'a pas le courage de parler pour sa mиre, dont il garde а ton dйtriment l'hйritage par des micmacs. Ma cousine avait une belle fortune. Pour ton malheur, il n'a jamais йtй question de son apport dans le contrat.

- Mon bonheur me serait souvent pйnible а porter s'il coыtait la vie а quelqu'un, dit Victorine. Et s'il fallait, pour кtre heureuse, que mon frиre disparыt, J'aimerais mieux toujours кtre ici.

- Mon Dieu, comme dit ce bon monsieur Vautrin, qui, tu le vois, est plein de religion, reprit madame Couture, j'ai eu du plaisir а savoir qu'il n'est pas incrйdule comme les autres, qui parlent de Dieu avec moins de respect que n'en a le diable. Eh bien! qui peut savoir par quelles voies il plaоt а la Providence de nous conduire?

Aidйes par Sylvie, les deux femmes finirent par transporter Eugиne dans sa chambre, le couchиrent sur son lit, et la cuisiniиre lui dйfit ses habits pour le mettre а l'aise. Avant de partir, quand sa protectrice eut le dos tournй, Victorine mit un baiser sur le front d'Eugиne avec tout le bonheur que devait lui causer ce criminel larcin. Elle regarda sa chambre, ramassa pour ainsi dire dans une seule pensйe les mille fйlicitйs de cette journйe, en fit un tableau qu'elle contempla longtemps, et s'endormit la plus heureuse crйature de Paris. Le festoiement а la faveur duquel Vautrin avait fait boire а Eugиne et au pиre Goriot du vin narcotisй dйcida la perte de cet homme. Bianchon, а moitiй gris, oublia de questionner mademoiselle Michonneau sur Trompe-la-Mort. S'il avait prononcй ce nom, il aurait certes йveillй la prudence de Vautrin, ou, pour lui rendre son vrai nom, de Jacques Collin, l'une des cйlйbritйs du bagne. Puis le sobriquet de Vйnus du Pиre-Lachaise dйcida mademoiselle Michonneau а livrer le forзat au moment oщ, confiante en la gйnйrositй de Collin, elle calculait s'il ne valait pas mieux le prйvenir et le faire йvader pendant la nuit. Elle venait de sortir, accompagnйe de Poiret, pour aller trouver le fameux chef de la police de sыretй, petite rue Sainte-Anne, croyant encore avoir affaire а un employй supйrieur nommй Gondureau. Le directeur de la police judiciaire la reзut avec grвce. Puis, aprиs une conversation oщ tout fut prйcisй, mademoiselle Michonneau demanda la potion а l'aide de laquelle elle devait opйrer la vйrification de la marque. Au geste de contentement que fit le grand homme de la petite rue Sainte-Anne, en cherchant une fiole dans le tiroir de son bureau, mademoiselle Michonneau devina qu'il y avait dans cette capture quelque chose de plus important que l'arrestation d'un simple forзat. A force de se creuser la cervelle, elle soupзonna que la police espйrait, d'aprиs quelques rйvйlations faites par les traоtres du bagne, arriver а temps pour mettre la main sur des valeurs considйrables. Quand elle eut exprimй ses conjectures а ce renard, il se mit а sourire, et voulut dйtourner les soupзons de la vieille fille.

- Vous vous trompez, rйpondit-il. Collin est la Sorbonne la plus dangereuse qui jamais se soit trouvйe du cфtй des voleurs. Voilа tout. Les coquins le savent bien; il est leur drapeau, leur soutien, leur Bonaparte enfin; ils l'aiment tous. Ce drфle ne nous laissera jamais sa tronche en place de Grиve.

Mademoiselle Michonneau ne comprenant pas, Gondureau lui expliqua les deux mots d'argot dont il s'йtait servi. Sorbonne et tronche sont deux йnergiques expressions du langage des voleurs, qui, les premiers, ont senti la nйcessitй de considйrer la tкte humaine sous deux aspects. La Sorbonne est la tкte de l'homme vivant, son conseil, sa pensйe. La tronche est un mot de mйpris destinй а exprimer combien la tкte devient peu de chose quand elle est coupйe.

- Collin nous joue, reprit-il. Quand nous rencontrons de ces hommes en faзon de barres d'acier trempйes а l'anglaise, nous avons la ressource de les tuer si, pendant leur arrestation, ils s'avisent de faire la moindre rйsistance. Nous comptons sur quelques voies de fait pour tuer Collin demain matin. On йvite ainsi le procиs, les frais de garde, la nourriture, et зa dйbarrasse la sociйtй. Les procйdures, les assignations aux tйmoins, leurs indemnitйs, l'exйcution, tout ce qui doit lйgalement nous dйfaire de ces garnements-lа coыte au-delа des mille йcus que vous aurez. Il y a йconomie de temps. En donnant un bon coup de baпonnette dans la panse de Trompe-la-Mort, nous empкcherons une centaine de crimes, et nous йviterons la corruption de cinquante mauvais sujets qui se tiendront bien sagement aux environs de la correctionnelle. Voilа de la police bien faite. Selon les vrais philanthropes, se conduire ainsi, c'est prйvenir les crimes.

- Mais c'est servir son pays, dit Poiret.

- Eh bien! rйpliqua le chef, vous dites des choses sensйes ce soir, vous. Oui, certes, nous servons le pays. Aussi le monde est-il bien injuste а notre йgard. Nous rendons а la sociйtй de bien grands services ignorйs. Enfin, il est d'un homme supйrieur de se mettre au-dessus des prйjugйs, et d'un chrйtien d'adopter les malheurs que le bien entraоne aprиs soi quand il n'est pas fait selon les idйes reзues. Paris est Paris, voyez-vous? Ce mot explique ma vie. J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle. Je serai avec mes gens au Jardin du Roi demain. Envoyez Christophe rue de Buffon, chez monsieur Gondureau, dans la maison oщ j'йtais. Monsieur, je suis votre serviteur. S'il vous йtait jamais volй quelque chose, usez de moi pour vous le faire retrouver, je suis а votre service.

- Eh bien! dit Poiret а mademoiselle Michonneau, il se rencontre des imbйciles que ce mot de police met sens dessus dessous. Ce monsieur est trиs aimable, et ce qu'il vous demande est simple comme bonjour.

Le lendemain devait prendre place parmi les jours les plus extraordinaires de l'histoire de la Maison-Vauquer. Jusqu'alors l'йvйnement le plus saillant de cette vie paisible avait йtй l'apparition mйtйorique de la fausse comtesse de l'Ambermesnil. Mais tout allait pвlir devant les pйripйties de cette grande journйe, de laquelle il serait йternellement question dans les conversations de madame Vauquer. D'abord Goriot et Eugиne de Rastignac dormirent jusqu'а onze heures. Madame Vauquer, rentrйe а minuit de la Gaietй, resta jusqu'а dix heures et demie au lit. Le long sommeil de Christophe, qui avait achevй le vin offert par Vautrin, causa des retards dans le service de la maison. Poiret et mademoiselle Michonneau ne se plaignirent pas de ce que le dйjeuner se reculait. Quant а Victorine et а madame Couture, elles dormirent la grasse matinйe. Vautrin sortit avant huit heures, et revint au moment mкme oщ le dйjeuner fut servi. Personne ne rйclama donc, lorsque, vers onze heures un quart, Sylvie et Christophe allиrent frapper а toutes les portes, en disant que le dйjeuner attendait. Pendant que Sylvie et le domestique s'absentиrent, mademoiselle Michonneau, descendant la premiиre, versa la liqueur dans le gobelet d'argent appartenant а Vautrin, et dans lequel la crиme pour son cafй chauffait au bain-marie, parmi tous les autres. La vieille fille avait comptй sur cette particularitй de la pension pour faire son coup. Ce ne fut pas sans quelques difficultйs que les sept pensionnaires se trouvиrent rйunis. Au moment oщ Eugиne, qui se dйtirait les bras, descendait le dernier de tous, un commissionnaire lui remit une lettre de madame de Nucingen. Cette lettre йtait ainsi conзue:

" Je n'ai ni fausse vanitй ni colиre avec vous, mon ami. Je vous ai attendu jusqu'а deux heures aprиs minuit. Attendre un кtre que l'on aime! Qui a connu ce supplice ne l'impose а personne. Je vois bien que vous aimez pour la premiиre fois. Qu'est-il donc arrivй? L'inquiйtude m'a prise. Si je n'avais craint de livrer les secrets de mon coeur, je serais allйe savoir ce qui vous advenait d'heureux ou de malheureux. Mais sortir а cette heure, soit а pied, soit en voiture, n'йtait-ce pas se perdre? J'ai senti le malheur d'кtre femme. Rassurez-moi, expliquez-moi pourquoi vous n'кtes pas venu, aprиs ce que vous a dit mon pиre. Je me fвcherai, mais je vous pardonnerai. Etes-vous malade? pourquoi se loger si loin? Un mot, de grвce. A bientфt, n'est-ce pas? Un mot me suffira si vous кtes occupй. Dites: J'accours, ou je souffre. Mais si vous йtiez mal portant, mon pиre serait venu me le dire! Qu'est-il donc arrivй?... "

- Oui, qu'est-il arrivй? s'йcria Eugиne qui se prйcipita dans la salle а manger en froissant la lettre sans l'achever. Quelle heure est-il?

- Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant son cafй.

Le forзat йvadй jeta sur Eugиne le regard froidement fascinateur que certains hommes йminemment magnйtiques ont le don de lancer, et qui, dit-on, calme les fous furieux dans les maisons d'aliйnйs. Eugиne trembla de tous ses membres. Le bruit d'un fiacre se fit entendre dans la rue, et un domestique а la livrйe de monsieur Taillefer, et que reconnut sur-le-champ madame Couture, entra prйcipitamment d'un air effarй.

- Mademoiselle, s'йcria-t-il, monsieur votre pиre vous demande. Un grand malheur est arrivй. Monsieur Frйdйric s'est battu en duel, il a reзu un coup d'йpйe dans le front, les mйdecins dйsespиrent de le sauver; vous aurez а peine le temps de lui dire adieu, il n'a plus sa connaissance.

- Pauvre jeune homme! s'йcria Vautrin. Comment se querelle-t-on quand on a trente bonnes mille livres de rente? Dйcidйment la jeunesse ne sait pas se conduire.

- Monsieur! lui cria Eugиne.

- Eh bien! quoi, grand enfant? dit Vautrin en achevant de boire son cafй tranquillement, opйration que mademoiselle Michonneau suivait de l'oeil avec trop d'attention pour s'йmouvoir de l'йvйnement extraordinaire qui stupйfiait tout le monde. N'y a-t-il pas des duels tous les matins а Paris?

- Je vais avec vous, Victorine, disait madame Couture.

Et ces deux femmes s'envolиrent sans chвle ni chapeau. Avant de s'en aller, Victorine, les yeux en pleurs, jeta sur Eugиne un regard qui lui disait: je ne croyais pas que notre bonheur dыt me causer des larmes!

- Bah! vous кtes donc prophиte, monsieur Vautrin? dit madame Vauquer.

- Je suis tout, dit Jacques Collin.

- C'est-y singulier! reprit madame Vauquer en enfilant une suite de phrases insignifiantes sur cet йvйnement. La mort nous prend sans nous consulter. Les jeunes gens s'en vont souvent avant les vieux. Nous sommes heureuses, nous autres femmes, de n'кtre pas sujettes au duel; mais nous avons d'autres maladies que n'ont pas les hommes. Nous faisons les enfants, et le mal de mиre dure longtemps! Quel quine pour Victorine! Son pиre est forcй de l'adopter.

- Voilа! dit Vautrin en regardant Eugиne, hier elle йtait sans un sou, ce matin elle est riche de plusieurs millions.

- Dites donc, monsieur Eugиne, s'йcria madame Vauquer, vous avez mis la main au bon endroit.

A cette interpellation, le pиre Goriot regarda l'йtudiant et lui vit а la main la lettre chiffonnйe.

- Vous ne l'avez pas achevйe! qu'est-ce que cela veut dire? seriez-vous comme les autres? lui demanda-t-il.

- Madame, je n'йpouserai jamais mademoiselle Victorine, dit Eugиne en s'adressant а madame Vauquer avec un sentiment d'horreur et de dйgoыt qui surprit les assistants.

Le pиre Goriot saisit la main de l'йtudiant et la lui serra. Il aurait voulu la baiser.

- Oh, oh! fit Vautrin. Les Italiens ont un bon mot: col tempo !

- J'attends la rйponse, dit а Rastignac le commissionnaire de madame de Nucingen.

- Dites que j'irai.

L'homme s'en alla. Eugиne йtait dans un violent йtat d'irritation qui ne lui permettait pas d'кtre prudent.

- Que faire? disait-il а haute voix, en se parlant а lui-mкme. Point de preuves!

Vautrin se mit а sourire. En ce moment la potion absorbйe par l'estomac commenзait а opйrer. Nйanmoins le forзat йtait si robuste qu'il se leva, regarda Rastignac, lui dit d'une voix creuse:- Jeune homme, le bien nous vient en dormant.

Et il tomba roide mort.

- Il y a donc une justice divine, dit Eugиne.

- Eh bien! qu'est-ce qui lui prend donc, а ce pauvre cher monsieur Vautrin?

- Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau.

- Sylvie, allons, ma fille, va chercher le mйdecin, dit la veuve. Ah! monsieur Rastignac, courez donc vite chez monsieur Bianchon; Sylvie peut ne pas rencontrer notre mйdecin, monsieur Grimprel.

Rastignac, heureux d'avoir un prйtexte de quitter cette йpouvantable caverne, s'enfuit en courant.

- Christophe, allons, trotte chez l'apothicaire demander quelque chose contre l'apoplexie.

Christophe sortit.

- Mais, pиre Goriot, aidez-nous donc а le transporter lа-haut, chez lui.

Vautrin fut saisi, manoeuvrй а travers l'escalier et mis sur son lit.

- Je ne vous suis bon а rien, je vais voir ma fille, dit monsieur Goriot.

- Vieil йgoпste! s'йcria madame Vauquer, va, je te souhaite de mourir comme un chien.

- Allez donc voir si vous avez de l'йther, dit а madame Vauquer mademoiselle Michonneau qui, aidйe par Poiret, avait dйfait les habits de Vautrin.

Madame Vauquer descendit chez elle et laissa mademoiselle Michonneau maоtresse du champ de bataille.

- Allons, фtez-lui donc sa chemise et retournez-le vite! Soyez donc bon а quelque chose en m'йvitant de voir des nuditйs, dit-elle а Poiret. Vous restez lа comme Baba.

Vautrin retournй, mademoiselle Michonneau appliqua sur l'йpaule du malade une forte claque et les deux fatales lettres reparurent en blanc au milieu de la place rouge.

- Tiens, vous avez bien lestement gagnй votre gratification de trois mille francs, s'йcria Poiret en tenant Vautrin debout, pendant que mademoiselle Michonneau lui remettait sa chemise.- Ouf! il est lourd, reprit-il en le couchant.

- Taisez-vous. S'il y avait une caisse? dit vivement la vieille fille dont les yeux semblaient percer les murs, tant elle examinait avec aviditй les moindres meubles de la chambre.- Si l'on pouvait ouvrir ce secrйtaire, sous un prйtexte quelconque? reprit-elle.

- Ce serait peut-кtre mal, rйpondit Poiret.

- Non. L'argent volй, ayant йtй celui de tout le monde, n'est plus а personne. Mais le temps nous manque, rйpondit-elle. J'entends la Vauquer.

- Voilа de l'йther, dit madame Vauquer. Par exemple, c'est aujourd'hui la journйe aux aventures.

Dieu! cet homme-lа ne peut pas кtre malade, il est blanc comme un poulet.

- Comme un poulet? rйpйta Poiret.

Son coeur bat rйguliиrement, dit la veuve en lui posant la main sur le coeur.

- Rйguliиrement? dit Poiret йtonnй.

- Il est trиs bien.

- Vous trouvez? demanda Poiret.

- Dame! il a l'air de dormir. Sylvie est allйe chercher un mйdecin. Dites donc, mademoiselle Michonneau, il renifle а l'йther. Bah! c'est un se-passe (un spasme). Son pouls est bon. Il est fort comme un Turc. Voyez donc, mademoiselle, quelle palatine il a sur l'estomac; il vivra cent ans, cet homme-lа! Sa perruque tient bien tout de mкme. Tiens, elle est collйe, il a de faux cheveux, rapport а ce qu'il est rouge. On dit qu'il sont tout bons ou tout mauvais, les rouges! Il serait donc bon, lui?

- Bon а pendre, dit Poiret.

- Vous voulez dire au cou d'une jolie femme, s'йcria vivement mademoiselle Michonneau. Allez-vous-en donc, monsieur Poiret. Зa nous regarde, nous autres, de vous soigner quand vous кtes malades. D'ailleurs, pour ce а quoi vous кtes bon, vous pouvez bien vous promener, ajouta-t-elle. Madame Vauquer et moi, nous garderons bien ce cher monsieur Vautrin.

Poiret s'en alla doucement et sans murmurer, comme un chien а qui son maоtre donne un coup de pied. Rastignac йtait sorti pour marcher, pour prendre l'air, il йtouffait. Ce crime commis а heure fixe, il avait voulu l'empкcher la veille. Qu'йtait-il arrivй? Que devait-il faire? Il tremblait d'en кtre le complice. Le sang-froid de Vautrin l'йpouvantait encore.

Si cependant Vautrin mourait sans parler, se disait Rastignac.

Il allait а travers les allйes du Luxembourg, comme s'il eыt йtй traquй par une meute de chiens, et il lui semblait en entendre les aboiements.

- Eh bien! lui cria Bianchon, as-tu lu Le Pilote ?

Le Pilote йtait une feuille radicale dirigйe par monsieur Tissot, et qui donnait pour la province, quelques heures aprиs les journaux du matin, une йdition oщ se trouvaient les nouvelles du jour, qui alors avaient, dans les dйpartements, vingt-quatre heures d'avance sur les autres feuilles.

- Il s'y trouve une fameuse histoire, dit l'interne de l'hфpital Cochin. Le fils Taillefer s'est battu en duel avec le comte Franchessini, de la vieille garde, qui lui a mis deux pouces de fer dans le front. Voilа la petite Victorine un des plus riches partis de Paris. Hein! si l'on avait su cela? Quel trente-et-quarante que la mort! Est-il vrai que Victorine te regardait d'un bon oeil, toi?

- Tais-toi, Bianchon, je ne l'йpouserai jamais. J'aime une dйlicieuse femme, je suis aimй, je...

- Tu dis cela comme si tu te battais les flancs pour ne pas кtre infidиle. Montre-moi donc une femme qui vaille le sacrifice de la fortune du sieur Taillefer.

- Tous les dйmons sont donc aprиs moi? s'йcria Rastignac.

- Aprиs qui donc en as-tu? es-tu fou? Donne-moi donc la main, dit Bianchon, que je te tвte le pouls. Tu as la fiиvre.

- Va donc chez la mиre Vauquer, lui dit Eugиne, ce scйlйrat de Vautrin vient de tomber comme mort.

- Ah! dit Bianchon, qui laissa Rastignac seul, tu me confirmes des soupзons que je veux aller vйrifier.

La longue promenade de l'йtudiant en droit fut solennelle. Il fit en quelque sorte le tour de sa conscience. S'il flotta, s'il examina, s'il hйsita, du moins sa probitй sortit de cette вpre et terrible discussion йprouvйe comme une barre de fer qui rйsiste а tous les essais. Il se souvint des confidences que le pиre Goriot lui avait faites la veille, il se rappela l'appartement choisi pour lui prиs de Delphine, rue d'Artois; il reprit sa lettre, la relut, la baisa.- Un tel amour est mon ancre de salut, se dit-il. Ce pauvre vieillard a bien souffert par le coeur. Il ne dit rien de ses chagrins, mais qui ne les devinerait pas! Eh bien! j'aurai soin de lui comme d'un pиre, je lui donnerai mille jouissances. Si elle m'aime, elle viendra souvent chez moi passer la journйe prиs de lui. Cette grande comtesse de Restaud est une infвme, elle ferait un portier de son pиre.

Chиre Delphine! elle est meilleure pour le bonhomme, elle est digne d'кtre aimйe. Ah! ce soir je serai donc heureux! Il tira la montre, l'admira.- Tout m'a rйussi! Quand on s'aime bien pour toujours, l'on peut s'aider, je puis recevoir cela. D'ailleurs je parviendrai, certes, et pourrai tout rendre au centuple. Il n'y a dans cette liaison ni crime, ni rien qui puisse faire froncer le sourcil а la vertu la plus sйvиre. Combien d'honnкtes gens contractent des unions semblables! Nous ne trompons personne; et ce qui nous avilit, c'est le mensonge. Mentir, n'est-ce pas abdiquer? Elle s'est depuis longtemps sйparйe de son mari. D'ailleurs, je lui dirai, moi, а cet Alsacien, de me cйder une femme qu'il lui est impossible de rendre heureuse.

Le combat de Rastignac dura longtemps. Quoique la victoire dыt rester aux vertus de la jeunesse, il fut nйanmoins ramenй par une invincible curiositй sur les quatre heures et demie, а la nuit tombante, vers la Maison-Vauquer, qu'il se jurait а lui-mкme de quitter pour toujours. Il voulait savoir si Vautrin йtait mort. Aprиs avoir eu l'idйe de lui administrer un vomitif, Bianchon avait fait porter а son hфpital les matiиres rendues par Vautrin, afin de les analyser chimiquement. En voyant l'insistance que mit mademoiselle Michonneau а vouloir les faire jeter, ses doutes se fortifiиrent. Vautrin fut d'ailleurs trop promptement rйtabli pour que Bianchon ne soupзonnвt pas quelque complot contre le joyeux boute-en-train de la pension. A l'heure oщ rentra Rastignac, Vautrin se trouvait donc debout prиs du poкle dans la salle а manger. Attirйs plus tфt que de coutume par la nouvelle du duel de Taillefer le fils, les pensionnaires, curieux de connaоtre les dйtails de l'affaire et l'influence qu'elle avait eue sur la destinйe de Victorine, йtaient rйunis, moins le pиre Goriot, et devisaient de cette aventure. Quand Eugиne entra, ses yeux rencontrиrent ceux de l'imperturbable Vautrin, dont le regard pйnйtra si avant dans son coeur et y remua si fortement quelques cordes mauvaises, qu'il en frissonna.

- Eh bien! cher enfant, lui dit le forзat йvadй, la Camuse aura longtemps tort avec moi. J'ai, selon ces dames, soutenu victorieusement un coup de sang qui aurait dы tuer un boeuf.

- Ah! vous pouvez bien dire un taureau, s'йcria la veuve Vauquer.

- Seriez-vous donc fвchй de me voir en vie? dit Vautrin а l'oreille de Rastignac, dont il crut deviner les pensйes. Ce serait d'un homme diantrement fort!

- Ah! ma foi, dit Bianchon, mademoiselle Michonneau parlait avant-hier d'un monsieur surnommй Trompe la-Mort ; ce nom-lа vous irait bien.

Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre: il pвlit et chancela, son regard magnйtique tomba comme un rayon de soleil sur mademoiselle Michonneau, а laquelle ce jet de volontй cassa les jarrets. La vieille fille se laissa couler sur une chaise. Poiret s'avanзa vivement entre elle et Vautrin, comprenant qu'elle йtait en danger, tant la figure du forзat devint fйrocement significative en dйposant le masque bйnin sous lequel se cachait sa vraie nature. Sans rien comprendre encore а ce drame, tous les pensionnaires restиrent йbahis. En ce moment, l'on entendit le pas de plusieurs hommes, et le bruit de quelques fusils que des soldats firent sonner sur le pavй de la rue. Au moment oщ Collin cherchait machinalement une issue en regardant les fenкtres et les murs, quatre hommes se montrиrent а la porte du salon. Le premier йtait le chef de la police de sыretй, les trois autres йtaient des officiers de paix.

- Au nom de la loi et du roi, dit un des officiers dont le discours fut couvert par un murmure d'йtonnement.

Bientфt le silence rйgna dans la salle а manger, les pensionnaires se sйparиrent pour livrer passage а trois de ces hommes qui tous avaient la main dans leur poche de cфtй et y tenaient un pistolet armй. Deux gendarmes qui suivaient les agents occupиrent la porte du salon, et deux autres se montrиrent а celle qui sortait par l'escalier. Le pas et les fusils de plusieurs soldats retentirent sur le pavй caillouteux qui longeait la faзade. Tout espoir de fuite fut donc interdit а Trompe-la-Mort, sur qui tous les regards s'arrкtиrent irrйsistiblement. Le chef alla droit а lui, commenзa par lui donner sur la tкte une tape si violemment appliquйe qu'il fit sauter la perruque et rendit а la tкte de Collin toute son horreur. Accompagnйes de cheveux rouge brique et courts qui leur donnaient un йpouvantable caractиre de force mкlйe de ruse, cette tкte et cette face, en harmonie avec le buste, furent intelligemment illuminйes comme si les feux de l'enfer les eussent йclairйes. Chacun comprit tout Vautrin, son passй, son prйsent, son avenir, ses doctrines implacables, la religion de son bon plaisir, la royautй que lui donnaient le cynisme de ses pensйes, de ses actes, et la force d'une organisation faite а tout. Le sang lui monta au visage, et ses yeux brillиrent comme ceux d'un chat sauvage. Il bondit sur lui-mкme par un mouvement empreint d'une si fйroce йnergie, il rugit si bien qu'il arracha des cris de terreur а tous les pensionnaires. A ce geste de lion, et s'appuyant de la clameur gйnйrale, les agents tirиrent leurs pistolets. Collin comprit son danger en voyant briller le chien de chaque arme, et donna tout а coup la preuve de la plus haute puissance humaine. Horrible et majestueux spectacle! sa physionomie prйsenta un phйnomиne qui ne peut кtre comparй qu'а celui de la chaudiиre pleine de cette vapeur fumeuse qui soulиverait des montagnes, et que dissout en un clin d'oeil une goutte d'eau froide. La goutte d'eau qui froidit sa rage fut une rйflexion rapide comme un йclair. Il se mit а sourire et regarda sa perruque.

- Tu n'es pas dans tes jours de politesse, dit-il au chef de la police de sыretй. Et il tendit ses mains aux gendarmes en les appelant par un signe de tкte. Messieurs les gendarmes, mettez-moi les menottes ou les poucettes. je prends а tйmoin les personnes prйsentes que je ne rйsiste pas. Un murmure admiratif, arrachй par la promptitude avec laquelle la lave et le feu sortirent et rentrиrent dans ce volcan humain, retentit dans la salle.- Зa te la coupe, monsieur l'enfonceur, reprit le forзat en regardant le cйlиbre directeur de la police judiciaire.

- Allons, qu'on se dйshabille, lui dit l'homme de la petite rue Sainte-Anne d'un air plein de mйpris.

- Pourquoi? dit Collin, il y a des dames. Je ne nie rien, et je me rends.

Il fit une pause, et regarda l'assemblйe comme un orateur qui va dire des choses surprenantes.

- Ecrivez, papa Lachapelle, dit-il en s'adressant а un petit vieillard en cheveux blancs qui s'йtait assis au bout de la table aprиs avoir tirй d'un portefeuille le procиs-verbal de l'arrestation. Je reconnais кtre Jacques Collin, dit Trompe-la-Mort, condamnй а vingt ans de fers; et je viens de prouver que je n'ai pas volй mon surnom. Si j'avais seulement levй la main, dit-il aux pensionnaires, ces trois mouchards-lа rйpandaient tout mon raisinй sur le trimar domestique de maman Vauquer. Ces drфles se mкlent de combiner des guet-apens!

Madame Vauquer se trouva mal en entendant ces mots.- Mon Dieu! c'est а en faire une maladie, moi qui йtais hier а la Gaоtй avec lui, dit-elle а Sylvie.

- De la philosophie, maman, reprit Collin. Est-ce un malheur d'кtre allйe dans ma loge hier, а la Gaоtй? s'йcria-t-il. Etes-vous meilleure que nous? Nous avons moins d'infamie sur l'йpaule que vous n'en avez dans le coeur, membres flasques d'une sociйtй gangrenйe: le meilleur d'entre vous ne me rйsistait pas. Ses yeux s'arrкtиrent sur Rastignac, auquel il adressa un sourire gracieux qui contrastait singuliиrement avec la rude expression de sa figure.- Notre marchй va toujours, mon ange, en cas d'acceptation, toutefois! Vous savez? Il chanta!

Ma Fanchette est charmante

Dans sa simplicitй.

- Ne soyez pas embarrassй, reprit-il, je sais faire mes recouvrements. L'on me craint trop pour me flouer, moi!

Le bagne avec ses moeurs et son langage, avec ses brusques transitions du plaisant а l'horrible, son йpouvantable grandeur, sa familiaritй, sa bassesse, fut tout а coup reprйsentй dans cette interpellation et par cet homme, qui ne fut plus un homme, mais le type de toute une nation dйgйnйrйe, d'un peuple sauvage et logique, brutal et souple. En un moment Collin devint un poиme infernal oщ se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, celui du repentir. Son regard йtait celui de l'archange dйchu qui veut toujours la guerre. Rastignac baissa les yeux en acceptant ce cousinage criminel comme une expiation de ses mauvaises pensйes.

- Qui m'a trahi? dit Collin en promenant son terrible regard sur l'assemblйe. Et l'arrкtant sur mademoiselle Michonneau: C'est toi, lui dit-il, vieille cagnotte, tu m'a donnй un faux coup de sang, curieuse! En disant deux mots, je pourrais te faire scier le cou dans huit jours. Je te pardonne, je suis chrйtien. D'ailleurs ce n'est pas toi qui m'as vendu. Mais qui?- Ah! ah! vous fouillez lа-haut, s'йcria-t-il en entendant les officiers de la police judiciaire qui ouvraient ses armoires et s'emparaient de ses effets. Dйnichйs les oiseaux, envolйs d'hier. Et vous ne saurez rien. Mes livres de commerce sont lа, dit-il en se frappant le front. Je sais qui m'a vendu maintenant. Ce ne peut кtre que ce gredin de Fil-de-Soie. Pas vrai, pиre l'empoigneur? dit-il au chef de police. Зa s'accorde trop bien avec le sйjour de nos billets de banque lа-haut. Plus rien, mes petits mouchards. Quant а Fil-de-Soie, il sera terrй sous quinze jours, lors mкme que vous le feriez garder par toute votre gendarmerie.- Que lui avez-vous donnй, а cette Michonnette? dit-il aux gens de la police, quelque millier d'йcus? je valais mieux que зa, Ninon cariйe, Pompadour en loques, Vйnus du Pиre-Lachaise. Si tu m'avais prйvenu, tu aurais eu six mille francs. Ah! tu ne t'en doutais pas, vieille vendeuse de chair, sans quoi aurais eu la prйfйrence. Oui, je les aurais donnйs pour йviter un voyage qui me contrarie et qui me fait perdre de l'argent, disait-il pendant qu'on lui mettait les menottes. Ces gens-lа vont se faire un plaisir de me traоner un temps infini pour m' otolondrer. S'ils m'envoyaient tout de suite au bagne, je serais bientфt rendu а mes occupations, malgrй nos petits badauds du quai des Orfиvres. Lа-bas, ils vont tous se mettre l'вme а l'envers pour faire йvader leur gйnйral, ce bon Trompe-la-Mort! Y a-t-il un de vous qui soit, comme moi, riche de plus de dix mille frиres prкts а tout faire pour vous? demanda-t-il avec fiertй. Il y a du bon lа, dit-il en se frappant le coeur; je n'ai jamais trahi personne! Tiens, cagnotte, vois-les, dit-il en s'adressant а la vieille fille. Ils me regardent avec terreur, mais toi tu leur soulиves le coeur de dйgoыt. Ramasse ton lot. Il fit une pause en contemplant les pensionnaires.- Etes-vous bкtes, vous autres! n'avez-vous jamais vu de forзat? Un forзat de la trempe de Collin, ici prйsent, est un homme moins lвche que les autres, et qui proteste contre les profondes dйceptions du contrat social, comme dit Jean-Jacques, dont je me glorifie d'кtre l'йlиve. Enfin, je suis seul contre le gouvernement avec son tas de tribunaux, de gendarmes, de budgets, et je les roule.

- Diantre! dit le peintre, il est fameusement beau а dessiner.

- Dis-moi, menin de monseigneur le bourreau, gouverneur de la Veuve (nom plein de terrible poйsie que les forзats donnent а la guillotine), ajouta-t-il en se tournant vers le chef de la police de sыretй, sois bon enfant, dis-moi si c'est Fil-de-Soie qui m'a vendu! je ne voudrais pas qu'il payвt pour un autre, ce ne serait pas juste.

En ce moment les agents qui avaient tout ouvert et tout inventoriй chez lui rentrиrent et parlиrent а voix basse au chef de l'expйdition. Le procиs-verbal йtait fini.

- Messieurs, dit Collin en s'adressant aux pensionnaires, ils vont m'emmener. Vous avez йtй tous trиs aimables pour moi pendant mon sйjour ici, j'en aurai de la reconnaissance. Recevez mes adieux. Vous me permettrez de vous envoyer des figues de Provence. Il fit quelques pas, et se retourna pour regarder Rastignac. Adieu, Eugиne, dit-il d'une voix douce et triste qui contrastait singuliиrement avec le ton brusque de ses discours. Si tu йtais gкnй, je t'ai laissй un ami dйvouй. Malgrй ses menottes, il put se mettre en garde, fit un appel de maоtre d'armes, cria: Une, deux! et se fendit. En cas de malheur, adresse-toi lа. Homme et argent, tu peux disposer de tout.

Ce singulier personnage mit assez de bouffonnerie dans ces derniиres paroles pour qu'elles ne pussent кtre comprises que de Rastignac et de lui. Quand la maison fut йvacuйe par les gendarmes, par les soldats et par les agents de la police, Sylvie, qui frottait de vinaigre les tempes de sa maоtresse, regarda les pensionnaires йtonnйs.

- Eh bien! dit-elle, c'йtait un bon homme tout de mкme.

Cette phrase rompit le charme que produisaient sur chacun l'affluence et la diversitй des sentiments excitйs par cette scиne. En ce moment, les pensionnaires, aprиs s'кtre examinйs entre eux, virent tous а la fois mademoiselle Michonneau grкle, sиche et froide autant qu'une momie, tapie prиs du poкle, les yeux baissйs, comme si elle eыt craint que l'ombre de son abat-jour ne fыt pas assez forte pour cacher l'expression de ses regards. Cette figure, qui leur йtait antipathique depuis si longtemps, fut tout а coup expliquйe. Un murmure, qui, par sa parfaite unitй de son, trahissait un dйgoыt unanime, retentit sourdement. Mademoiselle Michonneau l'entendit et resta. Bianchon, le premier, se pencha vers son voisin.

- Je dйcampe si cette fille doit continuer а dоner avec nous, dit-il а demi-voix.

En un clin d'oeil chacun, moins Poiret, approuva la proposition de l'йtudiant en mйdecine, qui, fort de l'adhйsion gйnйrale, s'avanзa vers le vieux pensionnaire.

- Vous qui кtes liй particuliиrement avec mademoiselle Michonneau, lui dit-il, parlez-lui, faites-lui comprendre qu'elle doit s'en aller а l'instant mкme.

- A l'instant mкme? rйpйta Poiret йtonnй.

Puis il vint auprиs de la vieille, et lui dit quelques mots а l'oreille.

- Mais mon terme est payй, je suis ici pour mon argent comme tout le monde, dit-elle en lanзant un regard de vipиre sur les pensionnaires.

- Qu'а cela ne tienne, nous nous cotiserons pour vous le rendre, dit Rastignac.

- Monsieur soutient Collin, rйpondit-elle en jetant sur l'йtudiant un regard venimeux et interrogateur, il n'est pas difficile de savoir pourquoi.

A ce mot, Eugиne bondit comme pour se ruer sur la vieille fille et l'йtrangler. Ce regard, dont il comprit les perfidies, venait de jeter une horrible lumiиre dans son вme.

- Laissez-la donc, s'йcriиrent les pensionnaires.

Rastignac se croisa les bras et resta muet.

- Finissons-en avec mademoiselle judas, dit le peintre en s'adressant а madame Vauquer. Madame, si vous ne mettez pas а la porte la Michonneau, nous quittons tous votre baraque, et nous dirons partout qu'il ne s'y trouve que des espions et des forзats. Dans le cas contraire, nous nous tairons tous sur cet йvйnement, qui, au bout du compte, pourrait arriver dans les meilleures sociйtйs, jusqu'а ce qu'on marque les galйriens au front, et qu'on leur dйfende de se dйguiser en bourgeois de Paris, et de se faire aussi bкtement farceurs qu'ils le sont tous.

A ce discours, madame Vauquer retrouva miraculeusement la santй, se redressa, se croisa les bras, ouvrit ses yeux clairs et sans apparence de larmes.

- Mais, mon cher monsieur, vous voulez donc la ruine de ma maison? Voilа monsieur Vautrin... Oh! mon Dieu, se dit-elle en s'interrompant elle-mкme, je ne puis pas m'empкcher de l'appeler par son nom d'honnкte homme! Voilа, reprit-elle, un appartement vide, et vous voulez que j'en aie deux de plus а louer dans une saison oщ tout le monde est casй.

- Messieurs, prenons nos chapeaux, et allons dоner place Sorbonne, chez Flicoteaux, dit Bianchon.

Madame Vauquer calcula d'un seul coup d'oeil le parti le plus avantageux, et roula jusqu'а mademoiselle

Michonneau.

- Allons, ma chиre petite belle, vous ne voulez pas la

mort de mon йtablissement, hein? Vous voyez а quelle extrйmitй me rйduisent ces messieurs; remontez dans votre chambre pour ce soir.

- Du tout, du tout, criиrent les pensionnaires, nous voulons qu'elle sorte а l'instant.

- Mais elle n'a pas dоnй, cette pauvre demoiselle, dit Poiret d'un ton piteux.

- Elle ira dоner oщ elle voudra, criиrent plusieurs voix.

- A la porte, la moucharde!

- A la porte, les mouchards!

- Messieurs, s'йcria Poiret, qui s'йleva tout а coup а la hauteur du courage que l'amour prкte aux bйliers, respectez une personne du sexe.

- Les mouchards ne sont d'aucun sexe, dit le peintre.

- Fameux sexorama!

- A la portorama!

- Messieurs, ceci est indйcent. Quand on renvoie les gens, on doit y mettre des formes. Nous avons payй, nous restons, dit Poiret en se couvrant de sa casquette et se plaзant sur une chaise а cфtй de mademoiselle Michonneau, que prкchait madame Vauquer.

- Mйchant, lui dit le peintre d'un air comique, petit mйchant, va!

Allons, si vous ne vous en allez pas, nous nous en allons, nous autres, dit Bianchon.

Et les pensionnaires firent en masse un mouvement vers le salon.

- Mademoiselle, que voulez-vous donc? s'йcria madame Vauquer, je suis ruinйe. Vous ne pouvez pas rester, ils vont en venir а des actes de violence.

Mademoiselle Michonneau se leva.

- Elle s'en ira!- Elle ne s'en ira pas!- Elle s'en ira!- Elle ne s'en ira pas! Ces mots dits alternativement, et l'hostilitй des propos qui commenзaient а se tenir sur elle, contraignirent mademoiselle Michonneau а partir, aprиs quelques stipulations faites а voix basse avec l'hфtesse.

- je vais chez madame Buneaud, dit-elle d'un air menaзant.

Allez oщ vous voudrez, mademoiselle, dit madame Vauquer, qui vit une cruelle injure dans le choix qu'elle faisait d'une maison avec laquelle elle rivalisait, et qui lui йtait consйquemment odieuse. Allez chez la Buneaud, vous aurez du vin а faire danser les chиvres, et des plats achetйs chez les regrattiers.

Les pensionnaires se mirent sur deux files dans le plus grand silence. Poiret regarda si tendrement mademoiselle Michonneau, il se montra si naпvement indйcis, sans savoir s'il devait la suivre ou rester, que les pensionnaires, heureux du dйpart de mademoiselle Michonneau, se mirent а rire en se regardant.

- Xi, xi, xi, Poiret, lui cria le peintre. Allons, houp-lа, haoup!

L'employй au Musйum se mit а chanter comiquement ce dйbut d'une romance connue:

Partant pour la Syrie,

Le jeune et beau Dunois...

- Allez donc, vous en mourez d'envie, trahit sua quemaque voluptas, dit Bianchon.

- Chacun suit sa particuliиre, traduction libre de Virgile, dit le rйpйtiteur.

Mademoiselle Michonneau ayant fait le geste de prendre le bras de Poiret en le regardant, il ne put rйsister а cet appel, et vint donner son appui а la vieille. Des applaudissements йclatиrent, et il y eut une explosion de rires.- Bravo, Poiret! Ce vieux Poiret!- Apollon.- Poiret.- Mars.- Poiret.- Courageux Poiret!

En ce moment, un commissionnaire entra, remit une lettre а madame Vauquer, qui se laissa couler sur sa chaise, aprиs l'avoir lue.

- Mais il n'y a plus qu'а brыler ma maison, le tonnerre y tombe. Le fils Taillefer est mort а trois heures. Je suis bien punie d'avoir souhaitй du bien а ces dames au dйtriment de ce pauvre jeune homme. Madame Couture et Victorine me redemandent leurs effets, et vont demeurer chez son pиre. Monsieur Taillefer permet а sa fille de garder la veuve Couture comme demoiselle de compagnie. Quatre appartements vacants, cinq pensionnaires de moins! Elle s'assit et parut prиs de pleurer. Le malheur est entrй chez moi, s'йcria-t-elle.

Le roulement d'une voiture qui s'arrкtait retentit tout а coup dans la rue.

- Encore quelque chape-chute, dit Sylvie.

Goriot montra soudain une physionomie brillante et colorйe de bonheur, qui pouvait faire croire а sa rйgйnйration.

- Goriot en fiacre, dirent les pensionnaires, la fin du monde arrive.

Le bonhomme alla droit а Eugиne, qui restait pensif dans un coin, et le prit par le bras Venez, lui dit-il d'un air joyeux.

- Vous ne savez donc pas ce qui se passe? lui dit Eugиne. Vautrin йtait un forзat que l'on vient d'arrкter, et le fils Taillefer est mort.

- Eh bien! qu'est-ce que зa nous fait? rйpondit le pиre Goriot. je dоne avec ma filles chez vous, entendez-vous? Elle vous attend, venez!

Il tira si violemment Rastignac par le bras, qu'il le fit marcher de force, et parut l'enlever comme si c'eыt йtй sa maоtresse.

- Dоnons, cria le peintre.

En un moment chacun prit sa chaise et s'attabla.

Par exemple, dit la grosse Sylvie, tout est malheur aujourd'hui, mon haricot de mouton s'est attachй. Bah! vous le mangerez brыlй, tant pire!

Madame Vauquer n'eut pas le courage de dire un mot en ne voyant que dix personnes au lieu de dix-huit autour de sa table; mais chacun tenta de la consoler et de l'йgayer. Si d'abord les externes s'entretinrent de Vautrin et des йvйnements de la journйe, ils obйirent bientфt а l'allure serpentine de leur conversation, et se mirent а parler des duels, du bagne, de la justice, des lois а refaire, des prisons. Puis ils se trouvиrent а mille lieues de Jacques Collin, de Victorine et de son frиre. Quoiqu'ils ne fussent que dix, ils criиrent comme vingt, et semblaient кtre plus nombreux qu'а l'ordinaire; ce fut toute la diffйrence qu'il y eut entre ce dоner et celui de la veille. L'insouciance habituelle de ce monde йgoпste qui, le lendemain, devait avoir dans les йvйnements quotidiens de Paris une autre proie а dйvorer, reprit le dessus, et madame Vauquer elle-mкme se laissa calmer par l'espйrance, qui emprunta la voix de la grosse Sylvie.

Cette journйe devait кtre jusqu'au soir une fantasmagorie pour Eugиne, qui, malgrй la force de son caractиre et la bontй de sa tкte, ne savait comment classer ses idйes, quand il se trouva dans le fiacre а cфtй du pиre Goriot dont les discours trahissaient une joie inaccoutumйe, et retentissaient а son oreille, aprиs tant d'йmotions, comme les paroles que nous entendons en rкve.

- C'est fini de ce matin. Nous dirions tous les trois ensemble, ensemble! comprenez-vous? Voici quatre ans que je n'ai dоnй avec ma Delphine, ma petite Delphine. Je vais l'avoir а moi pendant toute une soirйe. Nous sommes chez vous depuis ce matin. J'ai travaillй comme un manoeuvre, habit bas. J'aidais а porter les meubles Ah! ah! vous ne savez pas comme elle est gentille а table, elle s'occupera de moi: " Tenez, papa, mangez donc de cela, c'est bon. " Et alors je ne peux pas manger. Oh! y a-t-il longtemps que je n'ai йtй tranquille avec elle comme nous allons l'кtre!

- Mais, lui dit Eugиne, aujourd'hui le monde est donc renversй?

- Renversй? dit le pиre Goriot. Mais а aucune йpoque le monde n'a si bien йtй. Je ne vois que des figures gaies dans les rues, des gens qui se donnent des poignйes de main, et qui s'embrassent; des gens heureux comme s'ils allaient tous dоner chez leurs filles, y gobichonner un bon petit dоner qu'elle a commandй devant moi au chef du cafй des Anglais. Mais bah! prиs d'elle le chicotin serait doux comme miel.

- Je crois revenir а la vie, dit Eugиne.

- Mais marchez donc, cocher, cria le pиre Goriot en ouvrant la glace de devant. Allez donc plus vite, je vous donnerai cent sous pour boire si vous me menez en dix minutes lа oщ vous savez. En entendant cette promesse, le cocher traversa Paris avec la rapiditй de l'йclair.

- Il ne va pas, ce cocher, disait le pиre Goriot.

- Mais oщ me conduisez-vous donc? lui demanda Rastignac.

- Chez vous, dit le pиre Goriot..

La voiture s'arrкta rue d'Artois. Le bonhomme descendit le premier et jeta dix francs au cocher, avec la prodigalitй d'un homme veuf qui, dans le paroxysme de son plaisir, ne prend garde а rien.

- Allons, montons, dit-il а Rastignac en lui faisant traverser une cour et le conduisant а la porte d'un appartement situй au troisiиme йtage, sur le derriиre d'une maison neuve et de belle apparence. Le pиre Goriot n'eut pas besoin de sonner. Thйrиse, la femme de chambre de madame de Nucingen, leur ouvrit la porte. Eugиne se vit dans un dйlicieux appartement de garзon, composй d'une antichambre, d'un petit salon, d'une chambre а coucher et d'un cabinet ayant vue sur un jardin. Dans le petit salon, dont l'ameublement et le dйcor pouvaient soutenir la comparaison avec ce qu'il y avait de plus joli, de plus gracieux, il aperзut, а la lumiиre des bougies, Delphine, qui se leva d'une causeuse, au coin du feu, mit son йcran sur la cheminйe, et lui dit avec une intonation de voix chargйe de tendresse:- Il a donc fallu vous aller chercher, monsieur qui ne comprenez rien.

Thйrиse sortit. L'йtudiant prit Delphine dans ses bras, la serra vivement et pleura de joie. Ce dernier contraste entre ce qu'il voyait et ce qu'il venait de voir, dans un jour oщ tant d'irritations avaient fatiguй son coeur et sa tкte, dйtermina chez Rastignac un accиs de sensibilitй nerveuse.

- Je savais bien, moi, qu'il t'aimait, dit tout bas le pиre Goriot а sa fille pendant qu'Eugиne abattu gisait sur la causeuse sans pouvoir prononcer une parole ni se rendre compte encore de la maniиre dont ce dernier coup de baguette avait йtй frappй.

- Mais venez donc voir, lui dit madame de Nucingen en le prenant par la main et l'emmenant dans une chambre dont les tapis, les meubles et les moindres dйtails lui rappelиrent, en de plus petites proportions, celle de Delphine.

- Il y manque un lit, dit Rastignac.

- Oui, monsieur, dit-elle en rougissant et lui serrant la main.

Eugиne la regarda, et comprit, jeune encore, tout ce qu'il y avait de pudeur vraie dans un coeur de femme aimante.

- Vous кtes une de ces crйatures que l'on doit adorer toujours, lui dit-il а l'oreille. Oui, j'ose vous le dire, puisque nous nous comprenons si bien: plus vif et sincиre est l'amour, plus il doit кtre voilй, mystйrieux. Ne donnons notre secret а personne.

- Oh! je ne serai pas quelqu'un, moi, dit le pиre Goriot en grognant.

- Vous savez bien que vous кtes nous, vous...

- Ah! voilа ce que je voulais. Vous ne ferez pas attention а moi, n'est-ce pas? J'irai, je viendrai comme un bon esprit qui est partout, et qu'on sait кtre lа sans le voir. Eh bien! Delphinette, Ninette, Dedel! n'ai-je pas eu raison de te dire Il y a un joli appartement rue d'Artois, meublons-le pour lui! " Tu ne voulais pas. Ah! c'est moi qui suis l'auteur de ta joie, comme je suis l'auteur de tes jours. Les pиres doivent toujours donner pour кtre heureux. Donner toujours, c'est ce qui fait qu'on est pиre.

- Comment? dit Eugиne.

- Oui, elle ne voulait pas, elle avait peur qu'on ne dit des bкtises, comme si le monde valait le bonheur! Mais toutes les femmes rкvent de faire ce qu'elle fait....

Le pиre Goriot parlait tout seul, madame de Nucingen avait emmenй Rastignac dans le cabinet oщ le bruit d'un baiser retentit, quelque lйgиrement qu'il fыt pris. Cette piиce йtait en rapport avec l'йlйgance de l'appartement, dans lequel d'ailleurs rien ne manquait.

- A-t-on bien devinй vos voeux? dit-elle en revenant dans le salon pour se mettre а table.

- Oui, dit-il, trop bien. Hйlas! ce luxe si complet, ces beaux rкves rйalisйs, toutes les poйsies d'une vie jeune, йlйgante, je les sens trop pour ne pas les mйriter mais je ne puis les accepter de vous, et je suis trop pauvre encore pour...

- Ah! ah! vous me rйsistez dйjа, dit-elle d'un petit air d'autoritй railleuse en faisant une de ces jolies moues que font les femmes quand elles veulent se moquer de quelque scrupule pour le mieux dissiper.

Eugиne s'йtait trop solennellement interrogй pendant cette journйe, et l'arrestation de Vautrin, en lui montrant la profondeur de l'abоme dans lequel il avait failli rouler, venait de trop bien corroborer ses sentiments nobles et sa dйlicatesse pour qu'il cйdвt а cette caressante rйfutation de ses idйes gйnйreuses. Une profonde tristesse s'empara de lui.

- Comment! dit madame de Nucingen, vous refuseriez? Savez-vous ce que signifie un refus semblable? Vous doutez de l'avenir, vous n'osez pas vous lier а moi. Vous avez donc peur de trahir mon affection? Si vous m'aimez, si je... vous aime, pourquoi reculez-vous devant d'aussi minces obligations? Si vous connaissiez le plaisir que j'ai eu а m'occuper de tout ce mйnage de garзon, vous n'hйsiteriez pas, et vous me demanderiez pardon. J'avais de l'argent а vous, et je l'ai bien employй, voilа tout. Vous croyez кtre grand, et vous кtes petit. Vous demandez bien plus.... (Ah! dit-elle en saisissant un regard de passion chez Eugиne) et vous faites des faзons pour des niaiseries. Si vous ne m'aimez point, oh! oui, n'acceptez pas. Mon sort est dans un mot. Parlez! Mais, mon pиre, dites-lui donc quelques bonnes raisons, ajouta-t-elle en se tournant vers son pиre aprиs une pause. Croit-il que je ne sois pas moins chatouilleuse que lui sur notre honneur?

Le pиre Goriot avait le sourire fixe d'un thйriaki en voyant, en йcoutant cette jolie querelle.

- Enfant! vous кtes а l'entrйe de la vie, reprit-elle en saisissant la main d'Eugиne, vous trouvez une barriиre insurmontable pour beaucoup de gens, une main de femme vous l'ouvre, et vous reculez! Mais vous rйussirez, vous ferez une brillante fortune, le succиs est йcrit sur votre beau front. Ne pourrez-vous pas alors me rendre ce que je vous prкte aujourd'hui? Autrefois les dames ne donnaient-elles pas а leurs chevaliers des armures, des йpйes, des casques, des cottes de mailles, des chevaux, afin qu'ils pussent aller combattre en leur nom dans les tournois? Eh bien! Eugиne, les choses que je vous offre sont les armes de l'йpoque, des outils nйcessaires а qui veut кtre quelque chose. Il est joli, le grenier oщ vous кtes, s'il ressemble а la chambre de papa. Voyons, nous ne dоnerons donc pas? Voulez-vous m'attrister? Rйpondez donc! dit-elle en lui secouant la main. Mon Dieu, papa, dйcide-le donc, ou je sors et ne le revois jamais.

- Je vais vous dйcider, dit le pиre Goriot en sortant de son extase. Mon cher monsieur Eugиne, vous allez emprunter de l'argent а des juifs, n'est-ce pas?

- Il le faut bien, dit-il.

- Bon, je vous tiens, reprit le bonhomme en tirant un mauvais portefeuille en cuir tout usй. Je me suis fait juif, j'ai payй toutes les factures, les voici. Vous ne devez pas un centime pour tout ce qui se trouve ici. Зa ne fait pas une grosse somme, tout au plus cinq mille francs. Je vous les prкte, moi! Vous ne me refuserez pas, je ne suis pas une femme. Vous m'en ferez une reconnaissance sur un chiffon de papier, et vous me les rendrez plus tard.

Quelques pleurs roulиrent а la fois dans les yeux d'Eugиne et de Delphine, qui se regardиrent avec surprise. Rastignac tendit la main au bonhomme et la lui serra.

- Eh bien, quoi! n'кtes-vous pas mes enfants? dit Goriot.

- Mais, mon pauvre pиre, dit madame de Nucingen, comment avez-vous donc fait?

- Ah! nous y voilа, rйpondit-il. Quand je t'ai eu dйcidйe а le mettre prиs de toi, que je t'ai vue achetant des choses comme pour une mariйe, je me suis dit: " Elle va se trouver dans l'embarras! " L'avouй prйtend que le procиs а intenter а ton mari, pour lui faire rendre ta fortune, durera plus de six mois. Bon. J'ai vendu mes treize cent cinquante livres de rente perpйtuelle; je me suis fait, avec quinze mille francs, douze cents francs de rentes viagиres bien hypothйquйes, et j'ai payй vos marchands avec le reste du capital, mes enfants. Moi, j'ai lа-haut une chambre de cinquante йcus par an, je peux vivre comme un prince avec quarante sous par jour, et j'aurai encore du reste. Je n'use rien, il ne me faut presque pas d'habits. Voilа quinze jours que je ris dans ma barbe en me disant: " Vont-ils кtre heureux! " Eh bien, n'кtes-vous pas heureux?

- Oh! papa, papa! dit madame de Nucingen en sautant sur son pиre qui la reзut sur ses genoux. Elle le couvrit de baisers, lui caressa les joues avec ses cheveux blonds, et versa des pleurs sur ce vieux visage йpanoui, brillant.- Cher pиre, vous кtes un pиre! Non, il n'existe pas deux pиres comme vous sous le ciel. Eugиne vous aimait bien dйjа, que sera-ce maintenant!

- Mais, mes enfants, dit le pиre Goriot qui depuis dix ans n'avait pas senti le coeur de sa fille battre sur le sien, mais, Delphinette, tu veux donc me faire mourir de joie! Mon pauvre coeur se brise. Allez, monsieur Eugиne, nous sommes dйjа quittes! Et le vieillard serrait sa fille par une йtreinte si sauvage, si dйlirante, qu'elle dit:- Ah! tu me fais mal.- je t'ai fait mal! dit-il en pвlissant. Il la regarda d'un air surhumain de douleur. Pour bien peindre la physionomie de ce Christ de la Paternitй, il faudrait aller chercher des comparaisons dans les images que les princes de la palette ont inventйes pour peindre la passion soufferte au bйnйfice des mondes par le Sauveur des hommes. Le pиre Goriot baisa bien doucement la ceinture que ses doigts avaient trop pressйe.

Non, non, je ne t'ai pas fait mal non, reprit-il en la questionnant par un sourire; c'est toi qui m'as fait mal avec ton cri. Зa coыte plus cher, dit-il а l'oreille de sa fille en la lui baisant avec prйcaution, mais il faut l'attraper, sans quoi il se fвcherait.

Eugиne йtait pйtrifiй par l'inйpuisable dйvouement de cet homme, et le contemplait en exprimant cette naпve admiration qui, au jeune вge, est de la foi.

- Je serai digne de tout cela, s'йcria-t-il.

- O mon Eugиne, c'est beau ce que vous venez de dire lа. Et madame de Nucingen baisa l'йtudiant au front.

- Il a refusй pour toi mademoiselle Taillefer et ses millions, dit le pиre Goriot. Oui, elle vous aimait, la petite, et, son frиre mort, la voilа riche comme Crйsus.

Oh! pourquoi le dire? s'йcria Rastignac.

Eugиne, lui dit Delphine а l'oreille, maintenant j'ai un regret pour ce soir. Ah! je vous aimerai bien, moi! et toujours.

- Voilа la plus belle journйe que j'aie eue depuis vos mariages, s'йcria le pиre Goriot. Le bon Dieu peut me faire souffrir tant qu'il lui plaira, pourvu que ce ne soit pas par vous, je me dirai: En fйvrier de cette annйe, j'ai йtй pendant un moment plus heureux que les hommes ne peuvent l'кtre pendant toute leur vie. Regarde-moi, Fifine! dit-il а sa fille. Elle est bien belle, n'est-ce pas? Dites-moi donc, avez-vous rencontrй beaucoup de femmes qui aient ses jolies couleurs et sa petite fossette? Non, pas vrai? Eh bien, c'est moi qui ai fait cet amour de femme. Dйsormais, en se trouvant heureuse par vous, elle deviendra mille fois mieux. Je puis aller en enfer, mon voisin, dit-il, s'il vous faut ma part de paradis, je vous la donne. Mangeons, mangeons, reprit-il en ne sachant plus ce qu'il disait, tout est а nous.

- Ce pauvre pиre!

- Si tu savais, mon enfant, dit-il en se levant et allant а elle, lui prenant la tкte et la baisant au milieu de ses nattes de cheveux, combien tu peux me rendre heureux а bon marchй! viens me voir quelquefois, je serai lа-haut, tu n'auras qu'un pas а faire. Promets-le-moi, dis!

- Oui, cher pиre.

- Dis encore.

- Oui, mon bon pиre.

- Tais-toi, je te le ferais dire cent fois si je m'йcoutais. Dоnons.

La soirйe tout entiиre fut employйe en enfantillages, et le pиre Goriot ne se montra pas le moins fou des trois. Il se couchait aux pieds de sa fille pour les baiser; il la regardait longtemps dans les yeux il frottait sa tкte contre sa robe; enfin il faisait des folies comme en aurait fait l'amant le plus jeune et le plus tendre.

- Voyez-vous? dit Delphine а Eugиne, quand mon pиre est avec nous, il faut кtre tout а lui. Ce sera pourtant bien gкnant quelquefois.

Eugиne, qui s'йtait senti dйjа plusieurs fois des mouvements de jalousie, ne pouvait pas blвmer ce mot, qui renfermait le principe de toutes les ingratitudes.

- Et quand l'appartement sera-t-il fini? dit Eugиne en regardant autour de la chambre. Il faudra donc nous quitter ce soir?

- Oui, mais demain vous viendrez dоner avec moi, dit-elle d'un air fin. Demain est un jour d'Italiens.

- J'irai au parterre, moi, dit le pиre Goriot.

Il йtait minuit. La voiture de madame de Nucingen attendait. Le pиre Goriot et l'йtudiant retournиrent а la Maison-Vauquer en s'entretenant de Delphine avec un croissant enthousiasme qui produisit un curieux combat d'expressions entre ces deux violentes passions. Eugиne ne pouvait pas se dissimuler que l'amour du pиre, qu'aucun intйrкt personnel n'entachait, йcrasait le sien par sa persistance et par son йtendue. L'idole йtait toujours pure et belle pour le pиre, et son adoration s'accroissait de tout le passй comme de l'avenir. Ils trouvиrent madame Vauquer seule au coin de son poкle, entre Sylvie et Christophe. La vieille hфtesse йtait lа comme Marius sur les ruines de Carthage. Elle attendait les deux seuls pensionnaires qui lui restassent, en se dйsolant avec Sylvie. Quoique lord Byron ait prкtй d'assez belles lamentations au Tasse, elles sont bien loin de la profonde vйritй de celles qui йchappaient а madame Vauquer.

- Il n'y aura donc que trois tasses de cafй а faire demain matin, Sylvie. Hein! ma maison dйserte, n'est-ce pas а fendre le coeur? Qu'est-ce que la vie sans mes pensionnaires? Rien du tout. Voilа ma maison dйmeublйe de ses hommes. La vie est dans les meubles. Qu'ai-je fait au ciel pour m'кtre attirй tous ces dйsastres? Nos provisions de haricots et de pommes de terre sont faites pour vingt personnes. La police chez moi! Nous allons donc ne manger que des pommes de terre! je renverrai donc Christophe!

Le Savoyard, qui dormait, se rйveilla soudain et dit:

- Madame?

- Pauvre garзon! c'est comme un dogue, dit Sylvie.

- Une saison morte, chacun s'est casй. D'oщ me tombera-t-il des pensionnaires? J'en perdrai la tкte. Et cette sibylle de Michonneau qui m'enlиve Poiret!

Qu'est-ce qu'elle lui faisait donc pour s'кtre attachй cet homme-lа qui la suit comme un toutou?

- Ah! dame! fit Sylvie en hochant la tкte, ces vieilles filles, зa connaоt les rubriques.

- Ce pauvre monsieur Vautrin dont ils ont fait un forзat, reprit la veuve, eh bien! Sylvie, c'est plus fort que moi, je ne le crois pas encore. Un homme gai comme зa, qui prenait du gloria pour quinze francs par mois, et qui payait rubis sur l'ongle!

- Et qui йtait gйnйreux! dit Christophe.

- Il y a erreur, dit Sylvie.

- Mais non, il a avouй lui-mкme, reprit madame Vauquer. Et dire que toutes ces choses-lа sont arrivйes chez moi, dans un quartier oщ il ne passe pas un chat! Foi d'honnкte femme, je rкve. Car, vois-tu, nous avons vu Louis XVI avoir son accident, nous avons vu tomber l'Empereur, nous l'avons vu revenir et retomber, tout cela c'йtait dans l'ordre des choses possibles; tandis qu'il n'y a point de chances contre des pensions bourgeoises: on peut se passer de roi, mais il faut toujours qu'on mange; et quand une honnкte femme, nйe de Conflans, donne а dоner avec toutes bonnes choses, mais а moins que la fin du monde n'arrive... Mais, c'est зa, c'est la fin du monde.

- Et penser que mademoiselle Michonneau, qui vous fait tout ce tort, va recevoir, а ce qu'on dit, mille йcus de rente, s'йcria Sylvie.

- Ne m'en parle pas, ce n'est qu'une scйlйrate! dit madame Vauquer. Et elle va chez la Buneaud, par-dessus le marchй! Mais elle est capable de tout, elle a dы faire des horreurs, elle a tuй, volй dans son temps. Elle devait aller au bagne а la place de ce pauvre cher homme...

En ce moment Eugиne et le pиre Goriot sonnиrent.

- Ah! voilа mes deux fidиles, dit la veuve en soupirant.

Les deux fidиles, qui n'avaient qu'un fort lйger souvenir des dйsastres de la pension bourgeoise, annoncиrent sans cйrйmonie а leur hфtesse qu'ils allaient demeurer а la Chaussйe-d'Antin.

- Ah! Sylvie! dit la veuve, voilа mon dernier atout. Vous m'avez donnй le coup de la mort, messieurs! зa m'a frappйe dans l'estomac. J'ai une barre lа. Voilа une journйe qui me met dix ans de plus sur la tкte. Je deviendrai folle, ma parole d'honneur! Que faire des haricots? Ah! bien, si je suis seule ici, tu t'en iras demain, Christophe. Adieu, messieurs, bonne nuit.

- Qu'a-t-elle donc? demanda Eugиne а Sylvie.

- Dame! voilа tout le monde parti par suite des affaires. Зa lui a troublй la tкte. Allons, je l'entends qui pleure. Зa lui fera du bien de chigner. Voilа la premiиre fois qu'elle se vide les yeux depuis que je suis а son service.

Le lendemain, madame Vauquer s'йtait, suivant son expression, raisonnйe. Si elle parut affligйe comme une femme qui avait perdu tous ses pensionnaires, et dont la vie йtait bouleversйe, elle avait toute sa tкte, et montra ce qu'йtait la vraie douleur, une douleur profonde, la douleur causйe par l'intйrкt froissй, par les habitudes rompues. Certes, le regard qu'un amant jette sur les lieux habitйs par sa maоtresse, en les quittant, n'est pas plus triste que ne le fut celui de madame Vauquer sur sa table vide. Eugиne la consola en lui disant que Bianchon, dont l'internat finissait dans quelques jours, viendrait sans doute le remplacer; que l'employй du Musйum avait souvent manifestй le dйsir d'avoir l'appartement de madame Couture, et que dans peu de jours elle aurait remontй son personnel.

- Dieu vous entende, mon cher monsieur! mais le malheur est ici. Avant dix jours, la mort y viendra, vous verrez, lui dit-elle en jetant un regard lugubre sur la salle а manger. Qui prendra-t-elle?

- Il fait bon dйmйnager, dit tout bas Eugиne au pиre Goriot.

- Madame, dit Sylvie en accourant effarйe, voici trois jours que je n'ai vu Mistigris.

- Ah! bien, si mon chat est mort, s'il nous a quittйs, je...

La pauvre veuve n'acheva pas, elle joignit les mains et se renversa sur le dos de son fauteuil, accablйe par ce terrible pronostic.

Vers midi, heure а laquelle les facteurs arrivaient dans le quartier du Panthйon, Eugиne reзut une lettre йlйgamment enveloppйe, cachetйe aux armes de Beausйant. Elle contenait une invitation adressйe а monsieur et а madame de Nucingen pour le grand bal annoncй depuis un mois, et qui devait avoir lieu chez la vicomtesse. A cette invitation йtait joint un petit mot pour Eugиne:

" J'ai pensй, monsieur, que vous vous chargeriez avec plaisir d'кtre l'interprиte de mes sentiments auprиs de madame de Nucingen; je vous envoie l'invitation que vous m'avez demandйe, et serai charmйe de faire la connaissance de la soeur de madame de Restaud. Amenez-moi donc cette jolie personne, et faites en sorte qu'elle ne prenne pas toute votre affection, vous m'en devez beaucoup en retour de celle que je vous porte. "

" Vicomtesse DE BEAUSEANT. "

- Mais, se dit Eugиne en relisant ce billet, madame de Beausйant me dit assez clairement qu'elle ne veut pas du baron de Nucingen. Il alla promptement chez Delphine, heureux d'avoir а lui procurer une joie dont il recevrait sans doute le prix. Madame de Nucingen йtait au bain. Rastignac attendit dans le boudoir, en butte aux impatiences naturelles а un jeune homme ardent et pressй de prendre possession d'une maоtresse, l'objet de deux ans de dйsirs. C'est des йmotions qui ne se rencontrent pas deux fois dans la vie des jeunes gens. La premiиre femme rйellement femme а laquelle s'attache un homme, c'est-а-dire celle qui se prйsente а lui dans la splendeur des accompagnements que veut la sociйtй parisienne, celle-lа n'a jamais de rivale. L'amour а Paris ne ressemble en rien aux autres amours. Ni les hommes ni les femmes n'y sont dupes des montres pavoisйes de lieux communs que chacun йtale par dйcence sur ses affections soi-disant dйsintйressйes. En ce pays, une femme ne doit pas satisfaire seulement le coeur et les sens, elle sait parfaitement qu'elle a de plus grandes obligations а remplir envers les mille vanitйs dont se compose la vie. Lа surtout l'amour est essentiellement vantard, effrontй, gaspilleur, charlatan et fastueux. Si toutes les femmes de la cour de Louis XIV ont enviй а mademoiselle de La Valliиre l'entraоnement de passion qui fit oublier а ce grand prince que ses manchettes coыtaient chacune mille йcus quand il les dйchira pour faciliter au duc de Vermandois son entrйe sur la scиne du monde, que peut-on demander au reste de l'humanitй? Soyez jeunes, riches et titrйs, soyez mieux encore si vous pouvez, plus vous apporterez de grains d'encens а brыler devant l'idole, plus elle vous sera favorable, si toutefois vous avez une idole. L'amour est une religion, et son culte doit coыter plus cher que celui de toutes les autres religions; il passe promptement, et passe en gamin qui tient а marquer son passage par des dйvastations. Le luxe du sentiment est la poйsie des greniers; sans cette richesse, qu'y deviendrait l'amour? S'il est des exceptions а ces lois draconiennes du code parisien, elles se rencontrent dans la solitude, chez les вmes qui ne se sont point laissй entraоner par les doctrines sociales, qui vivent prиs de quelque source aux eaux claires, fugitives, mais incessantes; qui, fidиles а leurs ombrages verts, heureuses d'йcouter le langage de l'infini, йcrit pour elles en toute chose et qu'elles retrouvent en elles-mкmes, attendent patiemment leurs ailes en plaignant ceux de la terre. Mais Rastignac, semblable а la plupart des jeunes gens, qui, par avance, ont goыtй les grandeurs, voulait se prйsenter tout armй dans la lice du monde; il en avait йpousй la fiиvre, et sentait peut-кtre la force de le dominer, mais sans connaоtre ni les moyens ni le but de cette ambition. A dйfaut d'un amour pur et sacrй, qui remplit la vie, cette soif du pouvoir peut devenir une belle chose; il suffit de dйpouiller tout intйrкt personnel et de se proposer la grandeur d'un pays pour objet. Mais l'йtudiant n'йtait pas encore arrivй au point d'oщ l'homme peut contempler le cours de la vie et la juger. Jusqu'alors il n'avait mкme pas complиtement secouй le charme des fraоches et suaves idйes qui enveloppent comme d'un feuillage la jeunesse des enfants йlevйs en province. Il avait continuellement hйsitй а franchir le Rubicon parisien. Malgrй ses ardentes curiositйs, il avait toujours conservй quelques arriиre-pensйes de la vie heureuse que mиne le vrai gentilhomme dans son chвteau. Nйanmoins ses derniers scrupules avaient disparu la veille, quand il s'йtait vu dans son appartement. En jouissant des avantages matйriels de la fortune, comme il jouissait depuis longtemps des avantages moraux que donne la naissance, il avait dйpouillй sa peau d'homme de province, et s'йtait doucement йtabli dans une position d'oщ il dйcouvrait un bel avenir. Aussi, en attendant Delphine, mollement assis dans ce joli boudoir qui devenait un peu le sien, se voyait-il si loin du Rastignac venu l'annйe derniиre а Paris, qu'en le lorgnant par un effet d'optique morale, il se demandait s'il se ressemblait en ce moment а lui-mкme.

- Madame est dans sa chambre, vint lui dire Thйrиse qui le fit tressaillir.

Il trouva Delphine йtendue sur sa causeuse, au coin du feu, fraоche, reposйe. A la voir ainsi йtalйe sur des flots de mousseline, il йtait impossible de ne pas la comparer а ces belles plantes de l'Inde dont le fruit vient dans la fleur.

- Eh bien! nous voilа, dit-elle avec йmotion.

- Devinez ce que je vous apporte, dit Eugиne en s'asseyant prиs d'elle et lui prenant le bras pour lui baiser la main.

Madame de Nucingen fit un mouvement de joie en lisant l'invitation. Elle tourna sur Eugиne ses yeux mouillйs, et lui jeta ses bras au cou pour l'attirer а elle dans un dйlire de satisfaction vaniteuse.

- Et c'est vous (toi, lui dit-elle а l'oreille; mais Thйrиse est dans mon cabinet de toilette, soyons prudents!), vous а qui je dois ce bonheur? Oui, j'ose appeler cela un bonheur. Obtenu par vous, n'est-ce pas plus qu'un triomphe d'amour-propre? Personne ne m'a voulu prйsenter dans ce monde. Vous me trouverez peut-кtre en ce moment petite, frivole, lйgиre comme une Parisienne mais pensez, mon ami, que je suis prкte а tout vous sacrifier, et que, si je souhaite plus ardemment que jamais d'aller dans le faubourg Saint-Germain, c'est que vous y кtes.

- Ne pensez-vous pas, dit Eugиne, que madame de Beausйant a l'air de nous dire qu'elle ne compte pas voir le baron de Nucingen а son bal?

- Mais oui, dit la baronne en rendant la lettre а Eugиne. Ces femmes-lа ont le gйnie de l'impertinence. Mais n'importe, j'irai. Ma soeur doit s'y trouver, je sais qu'elle prйpare une toilette dйlicieuse. Eugиne, reprit-elle а voix basse, elle y va pour dissiper d'affreux soupзons. Vous ne savez pas les bruits qui courent sur elle? Nucingen est venu me dire ce matin qu'on en parlait hier au Cercle sans se gкner. A quoi tient, mon Dieu! l'honneur des femmes et des familles! Je me suis sentie attaquйe, blessйe dans ma pauvre soeur. Selon certaines personnes, monsieur de Trailles aurait souscrit des lettres de change montant а cent mille francs, presque toutes йchues, et pour lesquelles il allait кtre poursuivi. Dans cette extrйmitй, ma soeur aurait vendu ses diamants а un juif, ces beaux diamants que vous avez pu lui voir, et qui viennent de madame de Restaud la mиre. Enfin, depuis deux jours, il n'est question que de cela. Je conзois alors qu'Anastasie se fasse faire une robe lamйe, et veuille attirer sur elle tous les regards chez madame de Beausйant, en y paraissant dans tout son йclat et avec ses diamants. Mais je ne veux pas кtre au-dessous d'elle. Elle a toujours cherchй а m'йcraser, elle n'a jamais йtй bonne pour moi, qui lui rendais tant de services, qui avais toujours de l'argent pour elle quand elle n'en avait pas. Mais laissons le monde, aujourd'hui je veux кtre tout heureuse.

Rastignac йtait encore а une heure du matin chez madame de Nucingen, qui, en lui prodiguant l'adieu des amants, cet adieu plein de joies а venir, lui dit avec une expression de mйlancolie:- Je suis si peureuse, si superstitieuse, donnez а mes pressentiments le nom qu'il vous plaira, que je tremble de payer mon bonheur par quelque affreuse catastrophe.

- Enfant, dit Eugиne.

- Ah! c'est moi qui suis l'enfant ce soir, dit-elle en riant.

Eugиne revint а la Maison-Vauquer avec la certitude de la quitter le lendemain, il s'abandonna donc pendant la route а ces jolis rкves que font tous les jeunes gens quand ils ont encore sur les lиvres le goыt du bonheur.

- Eh bien? lui dit le pиre Goriot quand Rastignac passa devant sa porte.

- Eh bien! rйpondit Eugиne, je vous dirai tout demain.

- Tout, n'est-ce pas? cria le bonhomme. Couchez-vous. Nous allons commencer demain notre vie heureuse.

IV. La mort du pиre

Le lendemain, Goriot et Rastignac n'attendaient plus que le bon vouloir d'un commissionnaire pour partir de la pension bourgeoise, quand vers midi le bruit d'un йquipage qui s'arrкtait prйcisйment а la porte de la Maison-Vauquer retentit dans la rue Neuve-Sainte-Geneviиve. Madame de Nucingen descendit de sa voiture, demanda si son pиre йtait encore а la pension. Sur la rйponse affirmative de Sylvie, elle monta lestement l'escalier. Eugиne se trouvait chez lui sans que son voisin le sыt. Il avait, en dйjeunant, priй le pиre Goriot d'emporter ses effets, en lui disant qu'ils se retrouveraient а quatre heures rue d'Artois. Mais, pendant que le bonhomme avait йtй chercher des porteurs, Eugиne, ayant promptement rйpondu а l'appel de l'йcole, йtait revenu sans que personne l'eыt aperзu, pour compter avec madame Vauquer, ne voulant pas laisser cette charge а Goriot, qui, dans son fanatisme, aurait sans doute payй pour lui. L'hфtesse йtait sortie, Eugиne remonta chez lui pour voir s'il n'y oubliait rien, et s'applaudit d'avoir eu cette pensйe en voyant dans le tiroir de sa table l'acceptation en blanc, souscrite а Vautrin, qu'il avait insouciamment jetйe lа le jour oщ il l'avait acquittйe. N'ayant pas de feu, il allait la dйchirer en petits morceaux quand, en reconnaissant la voix de Delphine, il ne voulut faire aucun bruit, et s'arrкta pour l'entendre, en pensant qu'elle ne devait avoir aucun secret pour lui. Puis, dиs les premiers mots, il trouva la conversation entre le pиre et la fille trop intйressante pour ne pas l'йcouter.

- Ah! mon pиre, dit-elle, plaise au ciel que vous ayez eu l'idйe de demander compte de ma fortune assez а temps pour que je ne sois pas ruinйe! Puis-je-parler?

- Oui, la maison est vide, dit le pиre Goriot d'une voix altйrйe.

- Qu'avez-vous donc, mon pиre? reprit madame de Nucingen.

- Tu viens, rйpondit le vieillard, de me donner un coup de hache sur la tкte. Dieu te pardonne, mon enfant! Tu ne sais pas combien je t'aime si tu l'avais su, tu ne m'aurais pas dit brusquement de semblables choses, surtout si rien n'est dйsespйrй. Qu'est-il donc arrivй de si pressant pour que tu sois venue me chercher ici quand dans quelques instants nous allions кtre rue d'Artois?

- Eh! mon pиre, est-on maоtre de son premier mouvement dans une catastrophe? je suis folle! Votre avouй nous a fait dйcouvrir un peu plus tфt le malheur qui sans doute йclatera plus tard. Votre vieille expйrience commerciale va nous devenir nйcessaire et je suis accourue vous chercher comme on s'accroche а une branche quand on se noie. Lorsque monsieur Derville a vu Nucingen lui opposer mille chicanes, il l'a menacй d'un procиs en lui disant que l'autorisation du prйsident du tribunal serait promptement obtenue. Nucingen est venu ce matin chez moi pour me demander si je voulais sa ruine et la mienne. Je lui ai rйpondu que je ne me connaissais а rien de tout cela, que j'avais une fortune, que je devais кtre en possession de ma fortune, et que tout ce qui avait rapport а ce dйmкlй regardait mon avouй, que j'йtais de la derniиre ignorance et dans l'impossibilitй de rien entendre а ce sujet. N'йtait-ce pas ce que vous m'aviez recommandй de dire?

- Bien, rйpondit le pиre Goriot.

- Eh bien! reprit Delphine, il m'a mise au fait de ses affaires. Il a jetй tous ses capitaux et les miens dans des entreprises а peine commencйes, et pour lesquelles il a fallu mettre de grandes sommes en dehors. Si je le forзais a me reprйsenter ma dot, il serait obligй de dйposer son bilan; tandis que, si je veux attendre un an, il s'engage sur l'honneur а me rendre une fortune double ou triple de la mienne en plaзant mes capitaux dans des opйrations territoriales а la fin desquelles je serai maоtresse de tous les biens. Mon cher pиre, il йtait sincиre, il m'a effrayйe. Il m'a demandй pardon de sa conduite, il m'a rendu ma libertй, m'a permis de me conduire а ma guise, а la condition de le laisser entiиrement maоtre de gйrer les affaires sous mon nom. Il m'a promis, pour me prouver sa bonne foi, d'appeler monsieur Derville toutes les fois que je le voudrais pour juger si les actes en vertu desquels il m'instituerait propriйtaire seraient convenablement rйdigйs. Enfin il s'est remis entre mes mains pieds et poings liйs. Il demande encore pendant deux ans la conduite de la maison, et m'a suppliйe de ne rien dйpenser pour moi de plus qu'il ne m'accorde. Il m'a prouvй que tout ce qu'il pouvait faire йtait de conserver les apparences, qu'il avait renvoyй sa danseuse, et qu'il allait кtre contraint а la plus stricte mais а la plus sourde йconomie, afin d'atteindre au terme de ses spйculations sans altйrer son crйdit. Je l'ai malmenй, j'ai tout mis en doute afin de le pousser а bout et d'en apprendre davantage: il m'a montrй ses livres, enfin il a pleurй. Je n'ai jamais vu d'homme en pareil йtat. Il avait perdu la tкte, il parlait de se tuer, il dйlirait. Il m'a fait pitiй.

- Et tu crois а ces sornettes, s'йcria le pиre Goriot. C'est un comйdien! J'ai rencontrй des Allemands en affaires: ces gens-lа sont presque tous de bonne foi, pleins de candeur; mais, quand, sous leur air de franchise et de bonhomie, ils se mettent а кtre malins et charlatans, ils le sont alors plus que les autres. Ton mari t'abuse. Il se sent serrй de prиs, il fait le mort, il veut rester plus maоtre sous ton nom qu'il ne l'est sous le sien. Il va profiter de cette circonstance pour se mettre а l'abri des chances de son commerce. Il est aussi fin que perfide; c'est un mauvais gars. Non, non, je ne m'en irai pas au Pиre-Lachaise en laissant mes filles dйnuйes de tout. Je me connais encore un peu aux affaires. Il a, dit-il, engagй ses fonds dans les entreprises, eh bien! ses intйrкts sont reprйsentйs par des valeurs, par des reconnaissances, par des traitйs! qu'il les montre, et liquide avec toi. Nous choisirons les meilleures spйculations, nous en courrons les chances, et nous aurons les titres recognitifs en notre nom de Delphine Goriot, йpouse sйparйe quant aux biens du baron de Nucingen. Mais nous prend-il pour des imbйciles, celui-lа? Croit-il que je puisse supporter pendant deux jours l'idйe de te laisser sans fortune, sans pain? Je ne la supporterais pas un jour, pas une nuit, pas deux heures! Si cette idйe йtait vraie, je n'y survivrais pas. Eh quoi! j'aurai travaillй pendant quarante ans de ma vie, j'aurai portй des sacs sur mon dos, j'aurai suй des averses, je me serai privй pendant toute ma vie pour vous, mes anges, qui me rendiez tout travail, tout fardeau lйger; et aujourd'hui ma fortune, ma vie s'en iraient en fumйe! Ceci me ferait mourir enragй. Par tout ce qu'il y a de plus sacrй sur terre et au ciel, nous allons tirer зa au clair, vйrifier les livres, la caisse, les entreprises! je ne dors pas, je ne me couche pas, je ne mange pas, qu'il ne me soit prouvй que ta fortune est lа tout entiиre. Dieu merci, tu es sйparйe de biens; tu auras maоtre Derville pour avouй, un honnкte homme heureusement. Jour de Dieu! tu garderas ton bon petit million, tes cinquante mille livres de rente, jusqu'а la fin de tes jours, ou je fais un tapage dans Paris, ah! ah! Mais je m'adresserais aux chambres si les tribunaux nous victimaient. Te savoir tranquille et heureuse du cфtй de l'argent, mais cette pensйe allйgeait tous mes maux et calmait mes chagrins. L'argent, c'est la vie. Monnaie fait tout. Que nous chante-t-il donc, cette grosse souche d'Alsacien? Delphine, ne fais pas une concession d'un quart de liard а cette grosse bкte, qui t'a mise а la chaоne et t'a rendue malheureuse. S'il a besoin de toi, nous le tricoterons ferme, et nous le ferons marcher droit. Mon Dieu, j'ai la tкte en feu, j'ai dans le crвne quelque chose qui me brыle. Ma Delphine sur la paille! Oh! ma Fifine, toi! Sapristi, oщ sont mes gants? Allons! partons, je veux aller tout voir, les livres, les affaires, la caisse, la correspondance, а l'instant. Je ne serai calme que quand il me sera prouvй que ta fortune ne court plus de risques, et que je la verrai de mes yeux.

- Mon cher pиre! allez-y prudemment. Si vous mettiez la moindre vellйitй de vengeance en cette affaire, et si vous montriez des intentions trop hostiles, je serais perdue. Il vous connaоt, il a trouvй tout naturel que, sous votre inspiration, je m'inquiйtasse de ma fortune; mais, je vous le jure, il la tient en ses mains, et a voulu la tenir. Il est homme а s'enfuir avec tous les capitaux, et а nous laisser lа, le scйlйrat! Il sait bien que je ne dйshonorerai pas moi-mкme le nom que je porte en le poursuivant. Il est а la fois fort et faible. J'ai bien tout examinй. Si nous le poussons а bout, je suis ruinйe.

- Mais c'est donc un fripon?

- Eh bien! oui, mon pиre, dit-elle en se jetant sur une chaise en pleurant. Je ne voulais pas vous l'avouer pour vous йpargner le chagrin de m'avoir mariйe а un homme de cette espиce-lа! Moeurs secrиtes et conscience, l'вme et le corps, tout en lui s'accorde! c'est effroyable: je le hais et le mйprise. Oui, je ne puis plus estimer ce vil Nucingen aprиs tout ce qu'il m'a dit. Un homme capable de se jeter dans les combinaisons commerciales dont il m'a parlй n'a pas la moindre dйlicatesse, et mes craintes viennent de ce que j'ai lu parfaitement dans son вme. Il m'a nettement proposй, lui, mon mari, la libertй, vous savez ce que cela signifie? si je voulais кtre, en cas de malheur, un instrument entre ses mains, enfin si je voulais lui servir de prкte-nom.

- Mais les lois sont lа! Mais il y a une place de Grиve pour les gendres de cette espиce-lа, s'йcria le pиre Goriot; mais je le guillotinerais moi-mкme s'il n'y avait pas de bourreau.

- Non, mon pиre, il n'y a pas de lois contre lui. Ecoutez en deux mots son langage, dйgagй des circonlocutions dont il l'enveloppait: " Ou tout est perdu, vous n'avez pas un liard, vous кtes ruinйe; car je ne saurais choisir pour complice une autre personne que vous; ou vous me laisserez conduire а bien mes entreprises. " Est-ce clair? Il tient encore а moi. Ma probitй de femme le rassure; il sait que je lui laisserai sa fortune, et me contenterai de la mienne. C'est une association improbe et voleuse а laquelle je dois consentir sous peine d'кtre ruinйe. Il m'achиte ma conscience et la paye en me laissant кtre а mon aise la femme d'Eugиne. " Je te permets de commettre des fautes, laisse-moi faire des crimes en ruinant de pauvres gens! " Ce langage est-il encore assez clair? Savez-vous ce qu'il nomme faire des opйrations? Il achиte des terrains nus sous son nom, puis il y fait bвtir des maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent les marchйs pour les bвtisses avec tous les entrepreneurs, qu'ils payent en effets а longs termes, et consentent, moyennant une lйgиre somme, а donner quittance а mon mari, qui est alors possesseur des maisons, tandis que ces hommes s'acquittent avec les entrepreneurs dupйs en faisant faillite. Le nom de la maison Nucingen a servi а йblouir les pauvres constructeurs. J'ai compris cela. J'ai compris aussi que, pour prouver, en cas de besoin, le paiement de sommes йnormes, Nucingen a envoyй des valeurs considйrables а Amsterdam, а Londres, а Naples, а Vienne. Comment les saisirions-nous?

Eugиne entendit le son lourd des genoux du pиre Goriot, qui tomba sans doute sur le carreau de sa chambre.

- Mon Dieu, que t'ai-je fait? Ma fille livrйe а ce misйrable, il exigera tout d'elle s'il le veut. Pardon, ma fille! cria le vieillard.

- Oui, si je suis dans un abоme, il y a peut-кtre de votre faute, dit Delphine. Nous avons si peu de raison quand nous nous marions! Connaissons-nous le monde, les affaires, les hommes, les moeurs? Les pиres devraient penser pour nous. Cher pиre, je ne vous reproche rien, pardonnez-moi ce mot. En ceci la faute est toute а moi. Non, ne pleurez point, papa, dit-elle en baisant le front de son pиre.

- Ne pleure pas non plus, ma petite Delphine. Donne tes yeux, que je les essuie en les baisant. Va! je vais retrouver ma caboche, et dйbrouiller l'йcheveau d'affaires que ton mari a mкlй.

- Non, laisse-moi faire; je saurai le manoeuvrer. Il m'aime, eh bien, je me servirai de mon empire sur lui pour l'amener а me placer promptement quelques capitaux en propriйtйs. Peut-кtre lui ferai-je racheter sous mon nom Nucingen, en Alsace, il y tient. Seulement venez demain pour examiner ses livres, ses affaires. Monsieur Derville ne sait rien de ce qui est commercial. Non, ne venez pas demain. Je ne veux pas me tourner le sang. Le bal de madame de Beausйant a lieu aprиs-demain, je veux me soigner pour y кtre belle, reposйe, et faire honneur а mon cher Eugиne! Allons donc voir sa chambre.

En ce moment une voiture s'arrкta dans la rue Neuve-Sainte-Geneviиve, et l'on entendit dans l'escalier la voix de madame de Restaud, qui disait а Sylvie:- Mon pиre y est-il? Cette circonstance sauva heureusement Eugиne, qui mйditait dйjа de se jeter sur son lit et de feindre d'y dormir.

- Ah! mon pиre, vous a-t-on parlй d'Anastasie? dit Delphine en reconnaissant la voix de sa soeur. Il paraоtrait qu'il arrive aussi de singuliиres choses dans son mйnage.

- Quoi donc! dit le pиre Goriot: ce serait donc ma fin. Ma pauvre tкte ne tiendra pas а un double malheur.

- Bonjour, mon pиre, dit la comtesse en entrant. Ah! te voilа, Delphine.

Madame de Restaud parut embarrassйe de rencontrer sa soeur.

- Bonjour, Nasie, dit la baronne. Trouves-tu donc ma prйsence extraordinaire? Je vois mon pиre tous les jours, moi.

- Depuis quand?

- Si tu y venais, tu le saurais.

- Ne me taquine pas, Delphine, dit la comtesse d'une voix lamentable. Je suis bien malheureuse, je suis perdue, mon pauvre pиre! oh! bien perdue cette fois!

- Qu'as-tu, Nasie? cria le pиre Goriot. Dis-nous tout, mon enfant. Elle pвlit. Delphine, allons, secours-la donc, sois bonne pour elle, je t'aimerai encore mieux, si je peux, toi!

- Ma pauvre Nasie, dit madame de Nucingen en asseyant sa soeur, parle. Tu vois en nous les deux seules personnes qui t'aimeront toujours assez pour te pardonner tout. Vois-tu, les affections de famille sont les plus sыres. Elle lui fit respirer des sels, et la comtesse revint а elle.

- J'en mourrai, dit le pиre Goriot. Voyons, reprit-il en remuant son feu de mottes, approchez-vous toutes les deux. J'ai froid. Qu'as-tu, Nasie? dis vite, tu me tues...

- Eh bien! dit la pauvre femme, mon mari sait tout. Figurez-vous, mon pиre, il y a quelque temps, vous souvenez-vous de cette lettre de change de Maxime? Eh bien! ce n'йtait pas la premiиre. J'en avais dйjа payй beaucoup. Vers le commencement de janvier, monsieur de Trailles me paraissait bien chagrin. Il ne me disait rien; mais il est si facile de lire dans le coeur des gens qu'on aime, un rien suffit: puis il y a des pressentiments. Enfin il йtait plus aimant, plus tendre que je ne l'avais jamais vu, j'йtais toujours plus heureuse. Pauvre Maxime! dans sa pensйe, il me faisait ses adieux, m'a-t-il dit; il voulait se brыler la cervelle. Enfin je l'ai tant tourmentй, tant suppliй, je suis restйe deux heures а ses genoux. Il m'a dit qu'il devait cent mille francs! Oh! papa, cent mille francs! Je suis devenue folle. Vous ne les aviez pas, j'avais tout dйvorй....

- Non, dit le pиre Goriot, je n'aurais pas pu les faire, а moins d'aller les voler. Mais j'y aurais йtй, Nasie! J'irai.

A ce mot lugubrement jetй, comme un son du rвle d'un mourant, et qui accusait l'agonie du sentiment paternel rйduit а l'impuissance, les deux soeurs firent une pause. Quel йgoпsme serait restй froid а ce cri de dйsespoir qui, semblable а une pierre lancйe dans un gouffre, en rйvйlait la profondeur?

- Je les ai trouvйs en disposant de ce qui ne m'appartenait pas, mon pиre, dit la comtesse en fondant en larmes.

Delphine fut йmue et pleura en mettant la tкte sur le cou de sa soeur.

- Tout est donc vrai, dit-elle.

Anastasie baissa la tкte, madame de Nucingen la saisit а plein corps, la baisa tendrement, et l'appuyant sur son coeur:- Ici, tu seras toujours aimйe sans кtre jugйe, lui dit-elle.

- Mes anges, dit Goriot d'une voix faible, pourquoi votre union est-elle due au malheur?

- Pour sauver la vie de Maxime, enfin pour sauver tout mon bonheur, reprit la comtesse encouragйe par ces tйmoignages d'une tendresse chaude et palpitante, j'ai portй chez cet usurier que vous connaissez, un homme fabriquй par l'enfer, que rien ne peut attendrir, ce monsieur Gobseck, les diamants de famille auxquels tient tant monsieur de Restaud, les siens, les miens, tout, je les ai vendus. Vendus! comprenez-vous? il a йtй sauvй! Mais, moi, je suis morte. Restaud a tout su.

- Par qui? comment? Que je le tue! cria le pиre Goriot.

- Hier, il m'a fait appeler dans sa chambre. J'y suis allйe... " Anastasie, m'a-t-il dit d'une voix... (oh! sa voix a suffi, j'ai tout devinй), oщ sont vos diamants? " Chez moi. " Non, m'a-t-il dit en me regardant, ils sont lа, sur ma commode. " Et il m'a montrй l'йcrin qu'il avait couvert de son mouchoir. " Vous savez d'oщ ils viennent? " m'a-t-il dit. Je suis tombйe а ses genoux... j'ai pleurй, je lui ai demandй de quelle mort il voulait me voir mourir.

- Tu as dit cela! s'йcria le pиre Goriot. Par le sacrй nom de Dieu, celui qui vous fera mal а l'une ou а l'autre, tant que je serai vivant, peut кtre sыr que je le brыlerai а petit feu! Oui, je le dйchiquetterai comme...

Le pиre Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge. Enfin, ma chиre, il m'a demandй quelque chose de plus difficile а faire que de mourir. Le ciel prйserve toute femme d'entendre ce que j'ai entendu!

- J'assassinerai cet homme, dit le pиre Goriot tranquillement. Mais il n'a qu'une vie, et il m'en doit deux. Enfin, quoi? reprit-il en regardant Anastasie.

- Eh bien! dit la comtesse en continuant aprиs une pause, il m'a regardйe: " Anastasie, m'a-t-il dit, j'ensevelis tout dans le silence, nous resterons ensemble, nous avons des enfants. Je ne tuerai pas monsieur de Trailles, je pourrais le manquer, et pour m'en dйfaire autrement je pourrais me heurter contre la justice humaine. Le tuer dans vos bras, ce serait dйshonorer les enfants. Mais pour ne voir pйrir ni vos enfants, ni leur pиre, ni moi, je vous impose deux conditions. Rйpondez: Ai-je un enfant а moi? " J'ai dit oui. " Lequel? " a-t-il demandй. Ernest, notre aоnй. " Bien, a-t-il dit. Maintenant, jurez-moi de m'obйir dйsormais sur un seul point. " J'ai jurй. " Vous signerez la vente de vos biens quand je vous le demanderai. "

- Ne signe pas, cria le pиre Goriot. Ne signe jamais cela. Ah! ah! monsieur de Restaud, vous ne savez pas ce que c'est que de rendre une femme heureuse, elle va chercher le bonheur lа oщ il est, et vous la punissez de votre niaise impuissance?... je suis lа, moi, halte-lа! il me trouvera dans sa route. Nasie, sois en repos. Ah, il tient а son hйritier! bon, bon. Je lui empoignerai son fils, qui, sacrй tonnerre, est mon petit-fils. Je puis bien le voir, ce marmot? je le mets dans mon village, j'en aurai soin, sois bien tranquille. Je le ferai capituler, ce monstre-lа, en lui disant: A nous deux! Si tu veux avoir ton fils, rends а ma fille son bien, et laisse-la se conduire а sa guise.

- Mon pиre!

- Oui, ton pиre! Ah! je suis un vrai pиre. Que ce drфle de grand seigneur ne maltraite pas mes filles. Tonnerre! je ne sais pas ce que j'ai dans les veines. J'y ai le sang d'un tigre, je voudrais dйvorer ces deux hommes. O mes enfants! voilа donc votre vie? Mais c'est ma mort. Que deviendrez-vous donc quand je ne serai plus lа? Les pиres devraient vivre autant que leurs enfants. Mon Dieu, comme ton monde est mal arrangй! Et tu as un fils cependant, а ce qu'on nous dit. Tu devrais nous empкcher de souffrir dans nos enfants. Mes chers anges, quoi! ce n'est qu'а vos douleurs que je dois votre prйsence. Vous ne me faites connaоtre que vos larmes. Eh bien, oui, vous m'aimez, je le vois. Venez, venez vous plaindre ici! mon coeur est grand, il peut tout recevoir. Oui, vous aurez beau le percer, les lambeaux feront encore des coeurs de pиre. Je voudrais prendre vos peines, souffrir pour vous. Ah! quand vous йtiez petites, vous йtiez bien heureuses...

- Nous n'avons eu que ce temps-lа de bon, dit Delphine. Oщ sont les moments oщ nous dйgringolions du haut des sacs dans le grand grenier?

- Mon pиre! ce n'est pas tout, dit Anastasie а l'oreille de Goriot qui fit un bond. Les diamants n'ont pas йtй vendus cent mille francs. Maxime est poursuivi. Nous n'avons plus que douze mille francs а payer. Il m'a promis d'кtre sage, de ne plus jouer. Il ne me reste plus au monde que son amour, et je l'ai payй trop cher pour ne pas mourir s'il m'йchappait. Je lui ai sacrifiй fortune, honneur, repos, enfants. Oh! faites qu'au moins Maxime soit libre, honorй, qu'il puisse demeurer dans le monde oщ il saura se faire une position. Maintenant il ne me doit pas que le bonheur, nous avons des enfants qui seraient sans fortune. Tout sera perdu s'il est mis а Sainte-Pйlagie.

- Je ne les ai pas, Nasie. Plus, plus rien, plus rien! C'est la fin du monde. Oh! le monde va crouler, c'est sыr. Allez-vous-en, sauvez-vous avant! Ah! j'ai encore mes boucles d'argent, six couverts, les premiers que j'aie eus dans ma vie. Enfin, je n'ai plus que douze cents francs de rente viagиre...

- Qu'avez-vous donc fait de vos rentes perpйtuelles?

- Je les ai vendues en me rйservant ce petit bout de revenu pour mes besoins. Il me fallait douze mille francs pour arranger un appartement а Fifine.

- Chez toi, Delphine? dit madame de Restaud а sa soeur.

- Oh! qu'est-ce que cela fait! reprit le pиre Goriot, les douze mille francs sont employйs.

- Je devine, dit la comtesse. Pour monsieur de Rastignac. Ah! ma pauvre Delphine, arrкte-toi. Vois oщ j'en suis.

- Ma chиre, monsieur de Rastignac est un jeune homme incapable de ruiner sa maоtresse.

- Merci, Delphine. Dans la crise oщ je me trouve, j'attendais mieux de toi mais tu ne m'as jamais aimйe.

- Si, elle t'aime, Nasie, cria le pиre Goriot, elle me le disait tout а l'heure. Nous parlions de toi, elle me soutenait que tu йtais belle et qu'elle n'йtait que jolie, elle!

- Elle! rйpйta la comtesse, elle est d'un beau froid.

- Quand cela serait, dit Delphine en rougissant, comment t'es-tu comportйe envers moi? Tu m'as reniйe, tu m'as fait fermer les portes de toutes les maisons oщ je souhaitais aller, enfin tu n'as jamais manquй la moindre occasion de me causer de la peine. Et moi, suis-je venue, comme toi, soutirer а ce pauvre pиre, mille francs а mille francs, sa fortune, et le rйduire dans l'йtat oщ il est? Voilа ton ouvrage, ma soeur. Moi, j'ai vu mon pиre tant que j'ai pu, je ne l'ai pas mis а la porte, et je ne suis pas venue lui lйcher les mains quand j'avais besoin de lui. Je ne savais seulement pas qu'il eыt employй ces douze mille francs pour moi. J'ai de l'ordre, moi! tu le sais. D'ailleurs, quand papa m'a fait des cadeaux, je ne les ai jamais quкtйs.

- Tu йtais plus heureuse que moi: monsieur de Marsay йtait riche, tu en sais quelque chose. Tu as toujours йtй vilaine comme l'or. Adieu, je n'ai ni soeur, ni...

- Tais-toi, Nasie! cria le pиre Goriot.

- Il n'y a qu'une soeur comme toi qui puisse rйpйter ce que le monde ne croit plus, tu es un monstre, lui dit Delphine.

- Mes enfants, mes enfants, taisez-vous, ou je me tue devant vous.

- Va, Nasie, je te pardonne, dit madame de Nucingen en continuant, tu es malheureuse. Mais je suis meilleure que tu ne l'es. Me dire cela au moment oщ je me sentais capable de tout pour te secourir, mкme d'entrer dans la chambre de mon mari, ce que Je ne ferais ni pour moi ni pour... Ceci est digne de tout ce que tu as commis de mal contre moi depuis neuf ans.

- Mes enfants, mes enfants, embrassez-vous! dit le pиre. Vous кtes deux anges.

- Non, laissez-moi, cria la comtesse que Goriot avait prise par le bras et qui secoua l'embrassement de son pиre. Elle a moins de pitiй pour moi que n'en aurait mon mari. Ne dirait-on pas qu'elle est l'image de toutes les vertus!

- J'aime encore mieux passer pour devoir de l'argent а monsieur de Marsay que d'avouer que monsieur de Trailles me coыte plus de deux cent mille francs, rйpondit madame de Nucingen.

- Delphine! cria la comtesse en faisant un pas vers elle.

- Je te dis la vйritй quand tu me calomnies, rйpliqua froidement la baronne.

- Delphine! tu es une...

Le pиre Goriot s'йlanзa, retint la comtesse et l'empкcha de parler en lui couvrant la bouche avec sa main.

- Mon Dieu! mon pиre, а quoi donc avez-vous touchй ce matin? lui dit Anastasie.

- Eh bien, oui, j'ai tort, dit le pauvre pиre en s'essuyant les mains а son pantalon. Mais je ne savais pas que vous viendriez, je dйmйnage.

Il йtait heureux de s'кtre attirй un reproche qui dйtournait sur lui la colиre de sa fille.

- Ah! reprit-il en s'asseyant, vous m'avez fendu le coeur. Je me meurs, mes enfants! Le crвne me cuit intйrieurement comme s'il avait du feu. Soyez donc gentilles, aimez-vous bien! Vous me feriez mourir. Delphine, Nasie, allons, vous aviez raison, vous aviez tort toutes les deux. Voyons, Dedel, reprit-il en portant sur la baronne des yeux pleins de larmes, il lui faut douze mille francs, cherchons-les. Ne vous regardez pas comme зa. Il se mit а genoux devant Delphine.- Demande-lui pardon pour me faire plaisir, lui dit-il а l'oreille, elle est la plus malheureuse, voyons?

- Ma pauvre Nasie, dit Delphine йpouvantйe de la sauvage et folle expression que la douleur imprimait sur le visage de son pиre, j'ai eu tort, embrasse-moi...

- Ah! vous me mettez du baume sur le coeur, cria le pиre Goriot. Mais oщ trouver douze mille francs? Si je me proposais comme remplaзant?

- Ah! mon pиre! dirent les deux filles en l'entourant, non, non.

- Dieu vous rйcompensera de cette pensйe, notre vie n'y suffirait point! n'est-ce pas, Nasie? reprit Delphine.

- Et puis, pauvre pиre, ce serait une goutte d'eau, fit observer la comtesse.

- Mais on ne peut donc rien faire de son sang? cria le vieillard dйsespйrй. Je me voue а celui qui te sauvera, Nasie! je tuerai un homme pour lui. Je ferai comme Vautrin, j'irai au bagne! je... Il s'arrкta comme s'il eыt йtй foudroyй. Plus rien! dit-il en s'arrachant les cheveux. Si je savais oщ aller pour voler, mais il est encore difficile de trouver un vol а faire. Et puis il faudrait du monde et du temps pour prendre la Banque. Allons, je dois mourir, je n'ai plus qu'а mourir. Oui, je ne suis plus bon а rien, je ne suis plus pиre! non. Elle me demande, elle a besoin! et moi, misйrable, je n'ai rien. Ah! tu t'es fait des rentes viagиres, vieux scйlйrat, et tu avais des filles! Mais tu ne les aimes donc pas? Crиve, crиve comme un chien que tu es! Oui, je suis au-dessous d'un chien, un chien ne se conduirait pas ainsi! Oh! ma tкte! elle bout!

- Mais, papa, criиrent les deux jeunes femmes qui l'entouraient pour l'empкcher de se frapper la tкte contre les murs, soyez donc raisonnable.

Il sanglotait. Eugиne, йpouvantй, prit la lettre de change souscrite а Vautrin, et dont le timbre comportait une plus forte somme; il en corrigea le chiffre, en fit une lettre de change rйguliиre de douze mille francs а l'ordre de Goriot et entra.

- Voici tout votre argent, madame, dit-il en prйsentant le papier. Je dormais, votre conversation m'a rйveillй, j'ai pu savoir ainsi ce que je devais а monsieur Goriot. En voici le titre que vous pouvez nйgocier, je l'acquitterai fidиlement.

La comtesse, immobile, tenait le papier.

- Delphine, dit-elle pвle et tremblante de colиre, de fureur, de rage, je te pardonnais tout, Dieu m'en est tйmoin, mais ceci! Comment, monsieur йtait lа, tu le savais! tu as eu la petitesse de te venger en me laissant lui livrer mes secrets, ma vie, celle de mes enfants, ma honte, mon honneur! Va, tu ne m'es plus de rien, je te hais, je te ferai tout le mal possible, je... La colиre lui coupa la parole, et son gosier se sйcha.

- Mais c'est mon fils, notre enfant, ton frиre, ton sauveur, criait le pиre Goriot. Embrasse-le donc, Nasie! Tiens moi je l'embrasse, reprit-il en serrant Eugиne avec une sorte de fureur. Oh! mon enfant! je serai plus qu'un pиre pour toi, je veux кtre une famille. Je voudrais кtre Dieu, je te jetterais l'univers aux pieds. Mais, baise-le donc, Nasie! ce n'est pas un homme, mais un ange, un vйritable ange!

- Laissez-la, mon pиre, elle est folle en ce moment, dit Delphine.

- Folle! folle! Et toi, qu'es-tu? demanda madame de Restaud.

- Mes enfants, je meurs si vous continuez, cria le vieillard en tombant sur son lit comme frappй par une balle.- Elles me tuent! se dit-il.

La comtesse regarda Eugиne, qui restait immobile, abasourdi par la violence de cette scиne.- Monsieur, lui dit-elle en l'interrogeant du geste, de la voix et du regard, sans faire attention а son pиre dont le gilet fut rapidement dйfait par Delphine.

- Madame, je paierai et je me tairai, rйpondit-il sans attendre la question.

- Tu as tuй notre pиre, Nasie! dit Delphine en montrant le vieillard йvanoui а sa soeur, qui se sauva.

- Je lui pardonne bien, dit le bonhomme en ouvrant les yeux, sa situation est йpouvantable et tournerait une meilleure tкte. Console Nasie, sois douce pour elle, promets-le а ton pauvre pиre, qui se meurt, demanda-t-il а Delphine en lui pressant la main.

- Mais qu'avez-vous? dit-elle tout effrayйe.

- Rien, rien, rйpondit le pиre, зa se passera. J'ai quelque chose qui me presse le front, une migraine. Pauvre Nasie, quel avenir!

En ce moment la comtesse rentra, se jeta aux genoux de son pиre:- Pardon! cria-t-elle.

- Allons, dit le pиre Goriot, tu me fais encore plus de mal maintenant.

- Monsieur, dit la comtesse а Rastignac, les yeux baignйs de larmes, la douleur m'a rendue injuste. Vous serez un frиre pour moi? reprit-elle en lui tendant la main.

- Nasie, lui dit Delphine en la serrant, ma petite Nasie, oublions tout.

- Non, dit-elle, je m'en souviendrai, moi!

- Les anges, s'йcria le pиre Goriot, vous m'enlevez le rideau que j'avais sur les yeux, votre voix me ranime. Embrassez-vous donc encore. Eh bien! Nasie, cette lettre de change te sauvera-t-elle?

- Je l'espиre. Dites donc, papa, voulez-vous y mettre votre signature?

- Tiens, suis-je bкte, moi, d'oublier зa! Mais je me suis trouvй mal. Nasie, ne m'en veux pas. Envoie-moi dire que tu es hors de peine. Non, j'irai. Mais non, je n'irai pas, je ne puis plus voir ton mari, je le tuerais net. Quant а dйnaturer tes biens, je serai lа. Va vite, mon enfant, et fais que Maxime devienne sage.

Eugиne йtait stupйfait.

- Cette pauvre Anastasie a toujours йtй violente, dit madame de Nucingen, mais elle a bon coeur.

- Elle est revenue pour l'endos, dit Eugиne а l'oreille de Delphine.

- Vous croyez?

- Je voudrais ne pas le croire. Mйfiez-vous d'elle, rйpondit-il en levant les yeux comme pour confier а Dieu des pensйes qu'il n'osait exprimer.

- Oui, elle a toujours йtй un peu comйdienne, et mon pauvre pиre se laisse prendre а ses mines.

- Comment allez-vous, mon bon pиre Goriot? demanda Rastignac au vieillard.

- J'ai envie de dormir, rйpondit-il.

Eugиne aida Goriot а se coucher. Puis, quand le bonhomme se fut endormi en tenant la main de Delphine, sa fille se retira.

- Ce soir aux Italiens, dit-elle а Eugиne, et tu me diras comment il va. Demain, vous dйmйnagerez, monsieur. Voyons votre chambre. Oh! quelle horreur! dit-elle en y entrant. Mais vous йtiez plus mal que n'est mon pиre. Eugиne, tu t'es bien conduit. je vous aimerais davantage si c'йtait possible; mais, mon enfant, si vous voulez faire fortune, il ne faut pas jeter comme зa des douze mille francs par les fenкtres. Le comte de Trailles est joueur. Ma soeur ne veut pas voir зa. Il aurait йtй chercher ses douze mille francs lа oщ il sait perdre ou gagner des monts d'or.

Un gйmissement les fit revenir chez Goriot, qu'ils trouvиrent en apparence endormi; mais quand les deux amants s'approchиrent, ils entendirent ces mots: " Elles ne sont pas heureuses! " Qu'il dormit ou qu'il veillвt, l'accent de cette phrase frappa si vivement le coeur de sa fille, qu'elle s'approcha du grabat sur lequel gisait son pиre et le baisa au front. Il ouvrit ses yeux en disant:

- C'est Delphine!

- Eh bien! comment vas-tu? demanda-t-elle.

- Bien, dit-il. Ne sois pas inquiиte, je vais sortir.

Allez, allez, mes enfants, soyez heureux.

Eugиne accompagna Delphine jusque chez elle; mais, inquiet de l'йtat dans lequel il avait laissй Goriot, il refusa de dоner avec elle, et revint а la Maison-Vauquer. Il trouva le pиre Goriot debout et prкt а s'attabler. Bianchon s'йtait mis de maniиre а bien examiner la figure du vermicellier. Quand il lui vit prendre son pain et le sentir pour juger de la farine avec laquelle il йtait fait, l'йtudiant, ayant observй dans ce mouvement une absence totale de ce que l'on pourrait nommer la conscience de l'acte, fit un geste sinistre.

- Viens donc prиs de moi, monsieur l'interne а Cochin, dit Eugиne.

Bianchon s'y transporta d'autant plus volontiers qu'il allait кtre prиs du vieux pensionnaire.

- Qu'a-t-il? demanda Rastignac.

- A moins que je ne me trompe, il est flambй! Il a dы se passer quelque chose d'extraordinaire en lui, il me semble кtre sous le poids d'une apoplexie sйreuse imminente. Quoique le bas de la figure soit assez calme, les traits supйrieurs du visage se tirent vers le front malgrй lui, vois! Puis les yeux sont dans l'йtat particulier qui dйnote l'invasion du sйrum dans le cerveau. Ne dirait-on pas qu'ils sont pleins d'une poussiиre fine? Demain matin j'en saurai davantage.

- Y aurait-il quelque remиde?

- Aucun. Peut-кtre pourra-t-on retarder sa mort si l'on trouve les moyens de dйterminer une rйaction vers les extrйmitйs, vers les jambes; mais si demain soir les symptфmes ne cessent pas, le pauvre bonhomme est perdu. Sais-tu par quel йvйnement la maladie a йtй causйe? il a dы recevoir un coup violent sous lequel son moral aura succombй.

- Oui, dit Rastignac en se rappelant que les deux filles avaient battu sans relвche sur le coeur de leur pиre.

- Au moins, se disait Eugиne, Delphine aime son pиre, elle!

Le soir, aux Italiens, Rastignac prit quelques prйcautions afin de ne pas trop alarmer madame de Nucingen.

- N'ayez pas d'inquiйtude, rйpondit-elle aux premiers mots que lui dit Eugиne, mon pиre est fort. Seulement, ce matin, nous l'avons un peu secouй. Nos fortunes sont en question, songez-vous а l'йtendue de ce malheur? Je ne vivrais pas si votre affection ne me rendait pas insensible а ce que j'aurais regardй naguиre comme des angoisses mortelles. Il n'est plus aujourd'hui qu'une seule crainte, un seul malheur pour moi, c'est de perdre l'amour qui m'a fait sentir le plaisir de vivre. En dehors de ce sentiment tout m'est indiffйrent, je n'aime plus rien au monde. Vous кtes tout pour moi. Si je sens le bonheur d'кtre riche, c'est pour mieux vous plaire. Je suis, а ma honte, plus amante que je ne suis fille. Pourquoi? je ne sais. Toute ma vie est en vous. Mon pиre m'a donnй un coeur, mais vous l'avez fait battre. Le monde entier peut me blвmer, que m'importe! si vous, qui n'avez pas le droit de m'en vouloir, m'acquittez des crimes auxquels me condamne un sentiment irrйsistible? Me croyez-vous une fille dйnaturйe? oh, non, il est impossible de ne pas aimer un pиre aussi bon que l'est le nфtre. Pouvais-je empкcher qu'il ne vit enfin les suites naturelles de nos dйplorables mariages? Pourquoi ne les a-t-il pas empкchйs? N'йtait-ce pas а lui de rйflйchir pour nous? Aujourd'hui, je le sais, il souffre autant que nous; mais que pouvions-nous y faire? Le consoler! nous ne le consolerions de rien. Notre rйsignation lui faisait plus de douleur que nos reproches et nos plaintes ne lui causeraient de mal. Il est des situations dans la vie oщ tout est amertume.

Eugиne resta muet, saisi de tendresse par l'expression naпve d'un sentiment vrai. Si les Parisiennes sont souvent fausses, ivres de vanitй, personnelles, coquettes, froides, il est sыr que quand elles aiment rйellement, elles sacrifient plus de sentiments que les autres femmes а leurs passions; elles se grandissent de toutes leurs petitesses, et deviennent sublimes. Puis Eugиne йtait frappй de l'esprit profond et judicieux que la femme dйploie pour juger les sentiments les plus naturels, quand une affection privilйgiйe l'en sйpare et la met а distance. Madame de Nucingen se choqua du silence que gardait Eugиne.

- A quoi pensez-vous donc? lui demanda-t-elle.

- J'йcoute encore ce que vous m'avez dit. J'ai cru jusqu'ici vous aimer plus que vous ne m'aimiez.

Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle йprouva, pour laisser la conversation dans les bornes imposйes par les convenances. Elle n'avait jamais entendu les expressions vibrantes d'un amour jeune et sincиre. Quelques mots de plus, elle ne se serait plus contenue.

- Eugиne, dit-elle en changeant de conversation, vous ne savez donc pas ce qui se passe? Tout Paris sera demain chez madame de Beausйant. Les Rochefide et le marquis d'Ajuda se sont entendus pour ne rien йbruiter mais le Roi signe demain le contrat de mariage, et votre pauvre cousine ne sait rien encore. Elle ne pourra pas se dispenser de recevoir, et le marquis ne sera pas а son bal. On ne s'entretient que de cette aventure.

- Et le monde se rit d'une infamie, et il y trempe! Vous ne savez donc pas que madame de Beausйant en mourra?

- Non, dit Delphine en souriant, vous ne connaissez pas ces sortes de femmes-lа. Mais tout Paris viendra chez elle, et j'y serai! Je vous dois ce bonheur-lа pourtant.

- Mais, dit Rastignac, n'est-ce pas un de ces bruits absurdes comme on en fait tant courir а Paris?

- Nous saurons la vйritй demain.

Eugиne ne rentra pas а la Maison-Vauquer. Il ne put se rйsoudre а ne pas jouir de son nouvel appartement. Si, la veille, il avait йtй forcй de quitter Delphine, а une heure aprиs minuit, ce fut Delphine qui le quitta vers deux heures pour retourner chez elle. Il dormit le lendemain assez tard, attendit vers midi madame de Nucingen, qui vint dйjeuner avec lui. Les jeunes gens sont si avides de ces jolis bonheurs, qu'il avait presque oubliй le pиre Goriot. Ce fut une longue fкte pour lui que de s'habituer а chacune de ces йlйgantes choses qui lui appartenaient. Madame de Nucingen йtait lа, donnant а tout un nouveau prix. Cependant, vers quatre heures, les deux amants pensиrent au pиre Goriot en songeant au bonheur qu'il se promettait а venir demeurer dans cette maison. Eugиne fit observer qu'il йtait nйcessaire d'y transporter promptement le bonhomme, s'il devait кtre malade, et quitta Delphine pour courir а la Maison-Vauquer. Ni le pиre Goriot ni Bianchon n'йtaient а table.

- Eh bien! lui dit le peintre, le pиre Goriot est йclopй Bianchon est lа-haut prиs de lui. Le bonhomme a vu l'une de ses filles, la comtesse de Restaurama. Puis il a voulu sortir et sa maladie a empirй. La sociйtй va кtre privйe d'un de ses beaux ornements.

Rastignac s'йlanзa vers l'escalier.

- Hй! monsieur Eugиne!

- Monsieur Eugиne! madame vous appelle, cria Sylvie.

- Monsieur, lui dit la veuve, monsieur Goriot et vous, vous deviez sortir le quinze de fйvrier. Voici trois jours que le quinze est passй, nous sommes au dix-huit, il faudra me payer un mois pour vous et pour lui, mais, si vous voulez garantir le pиre Goriot, votre parole me suffira.

- Pourquoi? n'avez-vous pas confiance?

- Confiance! si le bonhomme n'avait plus sa tкte et mourait, ses filles ne me donneraient pas un liard, et toute sa dйfroque ne vaut pas dix francs. Il a emportй ce matin ses derniers couverts, je ne sais pourquoi. Il s'йtait mis en jeune homme. Dieu me pardonne, je crois qu'il avait du rouge, il m'a paru rajeuni.

- Je rйponds de tout, dit Eugиne en frissonnant d'horreur et apprйhendant une catastrophe.

Il monta chez le pиre Goriot. Le vieillard gisait sur son lit, et Bianchon йtait auprиs de lui.

- Bonjour, pиre, lui dit Eugиne.

Le bonhomme lui sourit doucement, et rйpondit en tournant vers lui des yeux vitreux.- Comment va-t-elle?

- Bien. Et vous?

- Pas mal.

- Ne le fatigue pas, dit Bianchon en entraоnant Eugиne dans un coin de la chambre.

- Eh bien? lui dit Rastignac.

- Il ne peut кtre sauvй que par un miracle. La congestion sйreuse a eu lieu, il a les sinapismes; heureusement il les sent, ils agissent.

- Peut-on le transporter?

- Impossible. Il faut le laisser lа, lui йviter tout mouvement physique et toute йmotion...

Mon bon Bianchon, dit Eugиne, nous le soignerons а nous deux.

- J'ai dйjа fait venir le mйdecin en chef de mon hфpital.

- Eh bien?

- Il prononcera demain soir. Il m'a promis de venir aprиs sa journйe. Malheureusement ce fichu bonhomme a commis ce matin une imprudence sur laquelle il ne veut pas s'expliquer. Il est entкtй comme une mule. Quand je lui parle, il fait semblant de ne pas entendre, et dort pour ne pas me rйpondre ou bien, s'il a les yeux ouverts, il se met а geindre. Il est sorti vers le matin, il a йtй а pied dans Paris, on ne sait oщ. Il a emportй tout ce qu'il possйdait de vaillant, il a йtй faire quelque sacrй trafic pour lequel il a outrepassй ses forces! Une de ses filles est venue.

- La comtesse? dit Eugиne. Une grande brune, l'oeil vif et bien coupй, joli pied, taille souple?

- Oui.

- Laisse-moi seul un moment avec lui, dit Rastignac. Je vais le confesser, il me dira tout, а moi.

- Je vais aller dоner pendant ce temps-lа. Seulement tвche de ne pas trop l'agiter; nous avons encore quelque espoir.

- Sois tranquille.

- Elles s'amuseront bien demain, dit le pиre Goriot а Eugиne quand ils furent seuls. Elles vont а un grand bal.

- Qu'avez-vous donc fait ce matin, papa, pour кtre si souffrant ce soir qu'il vous faille rester au lit?

- Rien.

- Anastasie est venue? demanda Rastignac.

- Oui, rйpondit le pиre Goriot.

- Eh bien! ne me cachez rien. Que vous a-t-elle encore demandй?

- Ah! reprit-il en rassemblant ses forces pour parler, elle йtait bien malheureuse, allez, mon enfant! Nasie n'a pas un sou depuis l'affaire des diamants. Elle avait commandй, pour ce bal, une robe lamйe qui doit lui aller comme un bijou. Sa couturiиre, une infвme, n'a pas voulu lui faire crйdit, et sa femme de chambre a payй mille francs en а-compte sur la toilette. Pauvre Nasie, en кtre venue lа! Зa m'a dйchirй le coeur. Mais la femme de chambre, voyant ce Restaud retirer toute sa confiance а Nasie, a eu peur de perdre son argent, et s'entend avec la couturiиre pour ne livrer la robe que si les mille francs sont rendus. Le bal est demain, la robe est prкte, Nasie est au dйsespoir. Elle a voulu m'emprunter mes couverts pour les engager. Son mari veut qu'elle aille а ce bal pour montrer а tout Paris les diamants qu'on prйtend vendus par elle. Peut-elle dire а ce monstre: " Je dois mille francs, payez-les "? Non. J'ai compris зa, moi. Sa soeur Delphine ira lа dans une toilette superbe. Anastasie ne doit pas кtre au-dessous de sa cadette. Et puis elle est si noyйe de larmes, ma pauvre fille! J'ai йtй si humiliй de n'avoir pas eu douze mille francs hier, que j'aurais donnй le reste de ma misйrable vie pour racheter ce tort-lа. Voyez-vous? j'avais eu la force de tout supporter, mais mon dernier manque d'argent m'a crevй le coeur. Oh! oh! je n'en ai fait ni une ni deux, je me suis rafistolй, requinquй; j'ai vendu pour six cents francs de couverts et de boucles, puis J'ai engagй, pour un an, mon titre de rente viagиre contre quatre cents francs une fois payйs, au papa Gobseck. Bah! je mangerai du pain! зa me suffisait quand j'йtais jeune, зa peut encore aller. Au moins elle aura une belle soirйe, ma Nasie. Elle sera pimpante. J'ai le billet de mille francs lа sous mon chevet. Зa me rйchauffe d'avoir lа sous la tкte ce qui va faire plaisir а la pauvre Nasie! Elle pourra mettre sa mauvaise Victoire а la porte. A-t-on vu des domestiques ne pas avoir confiance dans leurs maоtres! Demain je serai bien, Nasie vient а dix heures. Je ne veux pas qu'elles me croient malade, elles n'iraient point au bal, elles me soigneraient. Nasie m'embrassera demain comme son enfant, ses caresses me guйriront. Enfin, n'aurais-je pas dйpensй mille francs chez l'apothicaire? J'aime mieux les donner а mon Guйrit.- Tout, а ma Nasie. Je la consolerai dans sa misиre, au moins. Зa m'acquitte du tort de m'кtre fait du viager. Elle est au fond de l'abоme, et moi je ne suis plus assez fort pour l'en tirer. Oh! je vais me remettre au commerce. J'irai а Odessa pour y acheter du grain. Les blйs valent lа trois fois moins que les nфtres ne coыtent. Si l'introduction des cйrйales est dйfendue en nature, les braves gens qui font les lois n'ont pas songй а prohiber les fabrications dont les blйs sont le principe. Hй, hй!... j'ai trouvй cela, moi, ce matin! Il y a de beaux coups а faire dans les amidons.

Il est fou, se dit Eugиne en regardant le vieillard. Allons, restez en repos, ne parlez pas...

Eugиne descendit pour dоner quand Bianchon remonta. Puis tous deux passиrent la nuit а garder le malade а tour de rфle, en s'occupant, l'un а lire ses livres de mйdecine, l'autre а йcrire а sa mиre et а ses soeurs. Le lendemain, les symptфmes qui se dйclarиrent chez le malade furent, suivant Bianchon, d'un favorable augure; mais ils exigиrent des soins continuels dont les deux йtudiants йtaient seuls capables, et dans le rйcit desquels il est impossible de compromettre la pudibonde phrasйologie de l'йpoque. Les sangsues mises sur le corps appauvri du bonhomme furent accompagnйes de cataplasmes, de bains de pied, de manoeuvres mйdicales pour lesquelles il fallait d'ailleurs la force et le dйvouement des deux jeunes gens. Madame de Restaud ne vint pas; elle envoya chercher sa somme par un commissionnaire.

- Je croyais qu'elle serait venue elle mкme. Mais ce n'est pas un mal, elle se serait inquiйtйe, dit le pиre en paraissant heureux de cette circonstance.

A sept heures du soir, Thйrиse vint apporter une lettre de Delphine.

" Que faites-vous donc, mon ami? A peine aimйe, serais-je dйjа nйgligйe? Vous m'avez montrй, dans ces confidences versйes de coeur а coeur, une trop belle вme pour n'кtre pas de ceux qui restent toujours fidиles en voyant combien les sentiments ont de nuances. Comme vous l'avez dit en йcoutant la priиre de Mosй: "Pour les uns c'est une mкme note, pour les autres c'est l'infini de la musique!" Songez que je vous attends ce soir pour aller au bal de madame de Beausйant. Dйcidйment le contrat de monsieur d'Ajuda a йtй signй ce matin а la cour, et la pauvre vicomtesse ne l'a su qu'а deux heures.

Tout Paris va se porter chez elle, comme le peuple encombre la Grиve quand il doit y avoir une exйcution. N'est-ce pas horrible d'aller voir si cette femme cachera sa douleur, si elle saura bien mourir? je n'irais certes pas, mon ami, si j'avais йtй dйjа chez elle; mais elle ne recevra plus sans doute, et tous les efforts que j'ai faits seraient superflus. Ma situation est bien diffйrente de celle des autres. D'ailleurs, j'y vais pour vous aussi. Je vous attends. Si vous n'йtiez pas prиs de moi dans deux heures, je ne sais si je vous pardonnerais cette fйlonie. Rastignac prit une plume et rйpondit ainsi:

J'attends un mйdecin pour savoir si votre pиre doit vivre encore. Il est mourant. J'irai vous porter l'arrкt, et j'ai peur que ce ne soit un arrкt de mort. Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille tendresses. "

Le mйdecin vint а huit heures et demie, et, sans donner un avis favorable, il ne pensa pas que la mort dыt кtre imminente. Il annonзa des mieux et des rechutes alternatives d'oщ dйpendraient la vie et la raison du bonhomme.

- Il vaudrait mieux qu'il mourыt promptement, fut le dernier mot du docteur.

Eugиne confia le pиre Goriot aux soins de Bianchon, et partit pour aller porter а madame de Nucingen les tristes nouvelles qui, dans son esprit encore imbu des devoirs de famille, devaient suspendre toute joie.

- Dites-lui qu'elle s'amuse tout de mкme, lui cria le pиre Goriot qui paraissait assoupi, mais qui se dressa sur son sйant au moment oщ Rastignac sortit.

Le jeune homme se prйsenta navrй de douleur а Delphine, et la trouva coiffйe, chaussйe, n'ayant plus que sa robe de bal а mettre. Mais, semblables aux coups de pinceau par lesquels les peintres achиvent leurs tableaux, les derniers apprкts voulaient plus de temps que n'en demandait le fond mкme de la toile.

- Eh quoi, vous n'кtes pas habillй? dit-elle.

- Mais, madame, votre pиre...

- Encore mon pиre, s'йcria-t-elle en l'interrompant. Mais vous ne m'apprendrez pas ce que je dois а mon pиre. Je connais mon pиre depuis longtemps. Pas un mot, Eugиne. Je ne vous йcouterai que quand vous aurez fait votre toilette. Thйrиse a tout prйparй chez vous; ma voiture est prкte, prenez-lа revenez. Nous causerons de mon pиre en allant au bal. Il faut partir de bonne heure; si nous sommes pris dans la file des voitures, nous serons bien heureux de faire notre entrйe а onze heures.

- Madame!

- Allez! pas un mot, dit-elle courant dans son boudoir pour y prendre un collier.

- Mais allez donc, monsieur Eugиne, vous tвcherez madame, dit Thйrиse en poussant le jeune homme йpouvantй de cet йlйgant parricide.

Il alla s'habiller en faisant les plus tristes, les plus dйcourageantes rйflexions. Il voyait le monde comme un ocйan de boue dans lequel un homme se plongeait jusqu'au cou, s'il y trempait le pied.- Il ne s'y commet que des crimes mesquins! se dit-il. Vautrin est plus grand. Il avait vu les trois grandes expressions de la sociйtй: l'obйissance, la Lutte et la Rйvolte; la Famille, le Monde et Vautrin. Et il n'osait prendre parti. L'Obйissance йtait ennuyeuse, la Rйvolte impossible, et la Lutte incertaine. Sa pensйe le reporta au sein de sa famille. Il se souvint des pures йmotions de cette vie calme, il se rappela les jours passйs au milieu des кtres dont il йtait chйri. En se conformant aux lois naturelles du foyer domestique, ces chиres crйatures y trouvaient un bonheur plein, continu, sans angoisses. Malgrй ces bonnes pensйes, il ne se sentit pas le courage de venir confesser la foi des вmes pures а Delphine, en lui ordonnant la Vertu au nom de l'Amour. Dйjа son йducation commencйe avait portй ses fruits. Il aimait йgoпstement dйjа. Son tact lui avait permis de reconnaоtre la nature du coeur de Delphine. Il pressentait qu'elle йtait capable de marcher sur le corps de son pиre pour aller au bal, et il n'avait ni la force de jouer le rфle d'un raisonneur, ni le courage de lui dйplaire, ni la vertu de la quitter. " Elle ne me pardonnerait jamais d'avoir eu raison contre elle dans cette circonstance ", se dit-il. Puis il commenta les paroles des mйdecins, il se plut а penser que le pиre Goriot n'йtait pas aussi dangereusement malade qu'il le croyait; enfin, il entassa des raisonnements assassins pour justifier Delphine. Elle ne connaissait pas l'йtat dans lequel йtait son pиre. Le bonhomme lui-mкme la renverrait au bal, si elle l'allait voir. Souvent la loi sociale implacable dans sa formule, condamne lа oщ le crime apparent est excusй par les innombrables modifications qu'introduisent au sein des familles la diffйrence des caractиres, la diversitй des intйrкts et des situations. Eugиne voulait se tromper lui-mкme, il йtait prкt а faire а sa maоtresse le sacrifice de sa conscience. Depuis deux jours, tout йtait changй dans sa vie. La femme y avait jetй ses dйsordres, elle avait fait pвlir la famille, elle avait tout confisquй а son profit. Rastignac et Delphine s'йtaient rencontrйs dans les conditions voulues pour йprouver l'un par l'autre les plus vives jouissances. Leur passion bien prйparйe avait grandi par ce qui tue les passions, par la jouissance. En possйdant cette femme, Eugиne s'aperзut que jusqu'alors il ne l'avait que dйsirйe, il ne l'aima qu'au lendemain du bonheur: l'amour n'est peut-кtre que la reconnaissance du plaisir. Infвme ou sublime, il adorait cette femme pour les voluptйs qu'il lui avait apportйes en dot, et pour toutes celles qu'il en avait reзues; de mкme que Delphine aimait Rastignac autant que Tantale aurait aimй l'ange qui serait venu satisfaire sa faim, ou йtancher la soif de son gosier dessйchй.

- Eh bien! comment va mon pиre? lui dit madame de Nucingen quand il fut de retour et en costume de bal.

- Extrкmement mal, rйpondit-il, si vous voulez me donner une preuve de votre affection, nous courrons le voir.

- Eh bien, oui, dit-elle, mais aprиs le bal. Mon bon Eugиne, sois gentil, ne me fais pas de morale, viens.

Ils partirent. Eugиne resta silencieux pendant une partie du chemin.

- Qu'avez-vous donc? dit-elle.

- J'entends le rвle de votre pиre, rйpondit-il avec l'accent de la fвcherie. Et il se mit а raconter avec la chaleureuse йloquence du jeune вge la fйroce action а laquelle madame de Restaud avait йtй poussйe par la vanitй, la crise mortelle que le dernier dйvouement du pиre avait dйterminйe, et ce que coыterait la robe lamйe d'Anastasie. Delphine pleurait.

- Je vais кtre laide, pensa-t-elle. Ses larmes se sйchиrent. J'irai garder mon pиre, je ne quitterai pas son chevet, reprit-elle.

- Ah! te voilа comme je te voulais, s'йcria Rastignac.

Les lanternes de cinq cents voitures йclairaient les abords de l'hфtel de Beausйant. De chaque cфtй de la porte illuminйe piaffait un gendarme. Le grand monde affluait si abondamment, et chacun mettait tant d'empressement а voir cette grande femme au moment de sa chute, que les appartements, situйs au rez-de-chaussйe de l'hфtel, йtaient dйjа pleins quand madame de Nucingen et Rastignac s'y prйsentиrent. Depuis le moment oщ toute la cour se rua chez la grande Mademoiselle а qui Louis XIV arrachait son amant, nul dйsastre de coeur ne fut plus йclatant que ne l'йtait celui de madame de Beausйant. En cette circonstance, la derniиre fille de la quasi royale maison de Bourgogne se montra supйrieure а son mal, et domina jusqu'а son dernier moment le monde dont elle n'avait acceptй les vanitйs que pour les faire servir au triomphe de sa passion. Les plus belles femmes de Paris animaient les salons de leurs toilettes et de leurs sourires. Les hommes les plus distinguйs de la cour, les ambassadeurs, les ministres, les gens illustrйs en tout genre, chamarrйs de croix, de plaques, de cordons multicolores, se pressaient autour de la vicomtesse. L'orchestre faisait rйsonner les motifs de sa musique sous les lambris dorйs de ce palais, dйsert pour sa reine. Madame de Beausйant se tenait debout devant son premier salon pour recevoir ses prйtendus amis. Vкtue de blanc, sans aucun ornement dans ses cheveux simplement nattйs, elle semblait calme, et n'affichait ni douleur, ni fiertй, ni fausse joie. Personne ne pouvait lire dans son вme. Vous eussiez dit d'une Niobй de marbre. Son sourire а ses intimes amis fut parfois railleur; mais elle parut а tous semblable а elle-mкme, et se montra si bien ce qu'elle йtait quand le bonheur la parait de ses rayons, que les plus insensibles l'admirиrent, comme les jeunes Romaines applaudissaient le gladiateur qui savait sourire en expirant. Le monde semblait s'кtre parй pour faire ses adieux а l'une de ses souveraines.

- Je tremblais que vous ne vinssiez pas, dit-elle а Rastignac.

- Madame, rйpondit-il d'une voix йmue en prenant ce mot pour un reproche, je suis venu pour rester le dernier.

- Bien, dit-elle en lui prenant la main. Vous кtes peut-кtre ici le seul auquel je puisse me fier. Mon ami, aimez une femme que vous puissiez aimer toujours. N'en abandonnez aucune.

Elle prit le bras de Rastignac et le mena sur un canapй, dans le salon oщ l'on jouait.

- Allez, lui dit-elle, chez le marquis. Jacques, mon valet de chambre, vous y conduira et vous remettra une lettre pour lui. Je lui demande ma correspondance. Il vous la remettra tout entiиre, j'aime а le croire. Si vous avez mes lettres, montez dans ma chambre. On me prйviendra.

Elle se leva pour aller au-devant de la duchesse de Langeais, sa meilleure amie, qui venait aussi. Rastignac partit, fit demander le marquis d'Ajuda а l'hфtel de Rochefide, oщ il devait passer la soirйe, et oщ il le trouva. Le marquis l'emmena chez lui, remit une boоte а l'йtudiant, et lui dit: " Elles y sont toutes. " Il parut vouloir parler а Eugиne, soit pour le questionner sur les йvйnements du bal et sur la vicomtesse, soit pour lui avouer que dйjа peut-кtre il йtait au dйsespoir de son mariage, comme il le fut plus tard; mais un йclair d'orgueil brilla dans ses yeux, et il eut le dйplorable courage de garder le secret sur ses plus nobles sentiments. " Ne lui dites rien de moi, mon cher Eugиne. " Il pressa la main de Rastignac par un mouvement affectueusement triste, et lui fit signe de partir. Eugиne revint а l'hфtel de Beausйant, et fut introduit dans la chambre de la vicomtesse, oщ il vit les apprкts d'un dйpart. Il s'assit auprиs du feu, regarda la cassette en cиdre, et tomba dans une profonde mйlancolie. Pour lui, madame de Beausйant avait les proportions des dйesses de l'Iliade.

- Ah! mon ami, dit la vicomtesse en entrant et appuyant sa main sur l'йpaule de Rastignac.

Il aperзut sa cousine en pleurs, les yeux levйs, une main tremblante, l'autre levйe. Elle prit tout а coup la boоte, la plaзa dans le feu et la vit brыler.

- Ils dansent! ils sont venus tous bien exactement, tandis que la mort viendra tard. Chut! mon ami, dit-elle en mettant un doigt sur la bouche de Rastignac prкt а parler. Je ne verrai plus jamais ni Paris ni le monde. A cinq heures du matin, je vais partir pour aller m'ensevelir au fond de la Normandie. Depuis trois heures aprиs midi, j'ai йtй obligйe de faire mes prйparatifs, signer des actes, voir а des affaires; je ne pouvais envoyer personne chez... Elle s'arrкta. Il йtait sыr qu'on le trouverait chez... Elle s'arrкta encore, accablйe de douleur. En ces moments tout est souffrance, et certains mots sont impossibles а prononcer.- Enfin, reprit-elle, je comptais sur vous ce soir pour ce dernier service. Je voudrais vous donner un gage de mon amitiй. je penserai souvent а vous, qui m'avez paru bon et noble, jeune et candide au milieu de ce monde oщ ces qualitйs sont si rares. Je souhaite que vous songiez quelquefois а moi. Tenez, dit-elle en jetant les yeux autour d'elle, voici le coffret oщ je mettais mes gants. Toutes les fois que j'en ai pris avant d'aller au bal ou au spectacle, je me sentais belle, parce que j'йtais heureuse, et je n'y touchais que pour y laisser quelque pensйe gracieuse: il y a beaucoup de moi lа-dedans, il y a toute une madame de Beausйant qui n'est plus. Acceptez-le. J'aurai soin qu'on le porte chez vous, rue d'Artois. Madame de Nucingen est fort bien ce soir, aimez-la bien. Si nous ne nous voyons plus, mon ami, soyez sыr que je ferai des voeux pour vous, qui avez йtй bon pour moi. Descendons, je ne veux pas leur laisser croire que je pleure. J'ai l'йternitй devant moi, j'y serai seule, et personne ne m'y demandera compte de mes larmes. Encore un regard а cette chambre. Elle s'arrкta. Puis, aprиs s'кtre un moment cachй les yeux avec sa main, elle se les essuya, les baigna d'eau fraоche, et prit le bras de l'йtudiant.- Marchons! dit-elle.

Rastignac n'avait pas encore senti d'йmotion aussi violente que fut le contact de cette douleur si noblement contenue. En rentrant dans le bal, Eugиne en fit le tour avec madame de Beausйant, derniиre et dйlicate attention de cette gracieuse femme. Bientфt il aperзut les deux soeurs, madame de Restaud et madame de Nucingen. La comtesse йtait magnifique avec tous ses diamants йtalйs, qui, pour elle, йtaient brыlants sans doute, elle les portait pour la derniиre fois. Quelque puissants que fussent son orgueil et son amour, elle ne soutenait pas bien les regards de son mari. Ce spectacle n'йtait pas de nature а rendre les pensйes de Rastignac moins tristes. Il revit alors, sous les diamants des deux soeurs, le grabat sur lequel gisait le pиre Goriot. Son attitude mйlancolique ayant trompй la vicomtesse, elle lui retira son bras.

- Allez! je ne veux pas vous coыter un plaisir, dit-elle.

Eugиne fut bientфt rйclamй par Delphine, heureuse de l'effet qu'elle produisait, et jalouse de mettre aux pieds de l'йtudiant les hommages qu'elle recueillait dans ce monde, oщ elle espйrait кtre adoptйe.

- Comment trouvez-vous Nasie? lui dit-elle.

- Elle a, dit Rastignac, escomptй jusqu'а la mort de son pиre.

Vers quatre heures du matin, la foule des salons commenзait а s'йclaircir. Bientфt la musique ne se fit plus entendre. La duchesse de Langeais et Rastignac se trouvиrent seuls dans le grand salon. La vicomtesse, croyant n'y rencontrer que l'йtudiant, y vint aprиs avoir dit adieu а monsieur de Beausйant, qui s'alla coucher en lui rйpйtant: " Vous avez tort, ma chиre, d'aller vous enfermer а votre вge! Restez donc avec nous. "

En voyant la duchesse, madame de Beausйant ne put retenir une exclamation.

Je vous ai devinйe, Clara, dit madame de Langeais. Vous partez pour ne plus revenir; mais vous ne partirez pas sans m'avoir entendue et sans que nous nous soyons comprises. Elle prit son amie par le bras, l'emmena dans le salon voisin, et lа, la regardant avec des larmes dans les yeux, elle la serra dans ses bras et la baisa sur les joues.

- Je ne veux pas vous quitter froidement, ma chиre, ce serait un remords trop lourd. Vous pouvez compter sur moi comme sur vous-mкme. Vous avez йtй grande ce soir, je me suis sentie digne de vous, et veux vous le prouver. J'ai eu des torts envers vous, je n'ai pas toujours йtй bien, pardonnez-moi, ma chиre: je dйsavoue tout ce qui a pu vous blesser, je voudrais reprendre mes paroles. Une mкme douleur a rйuni nos вmes, et je ne sais qui de nous sera la plus malheureuse. Monsieur de Montriveau n'йtait pas ici ce soir, comprenez-vous? Qui vous a vue pendant ce bal, Clara, ne vous oubliera jamais. Moi, je tente un dernier effort. Si j'йchoue, j'irai dans un couvent! Oщ allez-vous, vous?

- En Normandie, а Courcelles, aimer, prier, jusqu'au jour oщ Dieu me retirera de ce monde.

- Venez, monsieur de Rastignac, dit la vicomtesse d'une voix йmue, en pensant que ce jeune homme attendait. L'йtudiant plia le genou, prit la main de sa cousine et la baisa.- Antoinette, adieu! reprit madame de Beausйant, soyez heureuse. Quant а vous, vous l'кtes, vous кtes jeune, vous pouvez croire а quelque chose, dit-elle а l'йtudiant. A mon dйpart de ce monde, j'aurai eu, comme quelques mourants privilйgiйs, de religieuses, de sincиres йmotions autour de moi!

Rastignac s'en alla vers cinq heures, aprиs avoir vu madame de Beausйant dans sa berline de voyage, aprиs avoir reзu son dernier adieu mouillй de larmes qui prouvaient que les personnes les plus йlevйes ne sont pas mises hors de la loi du coeur et ne vivent pas sans chagrins, comme quelques courtisans du peuple voudraient le lui faire croire. Eugиne revint а pied vers la Maison-Vauquer, par un temps humide et froid. Son йducation s'achevait.

- Nous ne sauverons pas le pauvre pиre Goriot, lui dit Bianchon quand Rastignac entra chez son voisin.

- Mon ami, lui dit Eugиne aprиs avoir regardй le vieillard endormi, va, poursuis la destinйe modeste а laquelle tu bornes tes dйsirs. Moi, je suis en enfer, et il faut que j'y reste. Quelque mal que l'on te dise du monde, crois-le! il n'y a pas de Juvйnal qui puisse en peindre l'horreur couverte d'or et de pierreries.

Le lendemain, Rastignac fut йveillй sur les deux heures aprиs midi par Bianchon, qui, forcй de sortir, le pria de garder le pиre Goriot, dont l'йtat avait fort empirй pendant la matinйe.

- Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a peut-кtre pas six heures а vivre, dit l'йlиve en mйdecine, et cependant nous ne pouvons pas cesser de combattre le mal. Il va falloir lui donner des soins coыteux. Nous serons bien ses gardes-malades; mais je n'ai pas le sou, moi. J'ai retournй ses poches, fouillй ses armoires: zйro au quotient. Je l'ai questionnй dans un moment oщ il avait sa tкte, il m'a dit ne pas avoir un liard а lui. Qu'as-tu, toi?

- Il me reste vingt francs, rйpondit Rastignac, mais j'irai les jouer, je gagnerai.

- Si tu perds?

- Je demanderai de l'argent а ses gendres et а ses filles.

- Et s'ils ne t'en donnent pas reprit Bianchon. Le plus pressй dans ce moment n'est pas de trouver de l'argent, il faut envelopper le bonhomme d'un sinapisme bouillant depuis les pieds jusqu'а la moitiй des cuisses. S'il crie, il y aura de la ressource. Tu sais comment cela s'arrange. D'ailleurs, Christophe t'aidera. Moi, je passerai chez l'apothicaire rйpondre de tous les mйdicaments que nous y prendrons. Il est malheureux que le pauvre homme n'ait pas йtй transportable а notre hospice, il y aurait йtй mieux. Allons, viens que je t'installe, et ne le quitte pas que je ne sois revenu.

Les deux jeunes gens entrиrent dans la chambre oщ gisait le vieillard. Eugиne fut effrayй du changement de cette face convulsйe, blanche et profondйment dйbile.

- Eh bien, papa? lui dit-il en se penchant sur le grabat.

Goriot leva sur Eugиne des yeux ternes et le regarda fort attentivement sans le reconnaоtre. L'йtudiant ne soutint pas ce spectacle, des larmes humectиrent ses yeux.

- Bianchon, ne faudrait-il pas des rideaux aux fenкtres?

- Non. Les circonstances atmosphйriques ne l'affectent plus. Ce serait trop heureux s'il avait chaud ou froid. Nйanmoins il nous faut du feu pour faire les tisanes et prйparer bien des choses. Je t'enverrai des Palourdes qui nous serviront jusqu'а ce que nous ayons du bois. Hier et cette nuit, j'ai brыlй le tien et toutes les mottes du pauvre homme. Il faisait humide, l'eau dйgouttait des murs. A peine ai-je pu sйcher la chambre. Christophe l'a balayйe, c'est vraiment une йcurie. J'y ai brыlй du geniиvre, зa puait trop.

- Mon Dieu! dit Rastignac, mais ses filles!

- Tiens, s'il demande а boire, tu lui donneras de ceci, dit l'interne en montrant а Rastignac un grand pot blanc. Si tu l'entends se plaindre et que le ventre soit chaud et dur, tu te feras aider par Christophe pour lui administrer... tu sais. S'il avait, par hasard, une grande exaltation, s'il parlait beaucoup, s'il avait enfin un petit brin de dйmence, laisse-le aller. Ce ne sera pas un mauvais signe. Mais envoie Christophe а l'hospice Cochin. Notre mйdecin, mon camarade ou moi, nous viendrions lui appliquer des moxas. Nous avons fait ce matin, pendant que tu dormais, une grande consultation avec un йlиve du docteur Gall, avec un mйdecin en chef de l'Hфtel-Dieu et le nфtre. Ces messieurs ont cru reconnaоtre de curieux symptфmes, et nous allons suivre les progrиs de la maladie, afin de nous йclairer sur plusieurs points scientifiques assez importants. Un de ces messieurs prйtend que la pression du sйrum, si elle portait plus sur un organe que sur un autre, pourrait dйvelopper des faits particuliers. Ecoute-le donc bien, au cas oщ il parlerait, afin de constater а quel genre d'idйes appartiendraient ses discours: si c'est des effets de mйmoire, de pйnйtration, de jugement s'il s'occupe de matйrialitйs, ou de sentiments; s'il calcule, s'il revient sur le passй; enfin sois en йtat de nous faire un rapport exact. Il est possible que l'invasion ait lieu en bloc, il mourra imbйcile comme il l'est en ce moment. Tout est bien bizarre dans ces sortes de maladie! Si la bombe crevait par ici, dit Bianchon en montrant l'occiput du malade, il y a des exemples de phйnomиnes singuliers: le cerveau recouvre quelques-unes de ses facultйs, et la mort est plus lente а se dйclarer. Les sйrositйs peuvent se dйtourner du cerveau, prendre ces routes dont on ne connaоt le cours que par l'autopsie. Il y a aux Incurables un vieillard hйbйtй chez qui l'йpanchement a suivi la colonne vertйbrale; il souffre horriblement, mais il vit.

- Se sont-elles bien amusйes? dit le pиre Goriot, qui reconnut Eugиne.

- Oh! il ne pense qu'а ses filles, dit Bianchon. Il m'a dit plus de cent fois cette nuit: " Elles dansent! elle a sa robe. " Il les appelait par leurs noms. Il me faisait pleurer, diable m'emporte! avec ses intonations: " Delphine! ma petite Delphine! Nasie! " Ma parole d'honneur, dit l'йlиve en mйdecine, c'йtait а fondre en larmes.

- Delphine, dit le vieillard, elle est lа, n'est-ce pas? je le savais bien. Et ses yeux recouvrиrent une activitй folle pour regarder les murs et la porte.

- Je descends dire а Sylvie de prйparer les sinapismes, cria Bianchon, le moment est favorable.

Rastignac resta seul prиs du vieillard, assis au pied du lit, les yeux fixйs sur cette tкte effrayante et douloureuse а voir.

- Madame de Beausйant s'enfuit, celui-ci se meurt, dit-il. Les belles вmes ne peuvent pas rester longtemps en ce monde. Comment les grands sentiments s'allieraient-ils, en effet, а une sociйtй mesquine, petite, superficielle?

Les images de la fкte а laquelle il avait assistй se reprйsentиrent а son souvenir et contrastиrent avec le spectacle de ce lit de mort. Bianchon reparut soudain.

- Dis donc, Eugиne, je viens de voir notre mйdecin en chef, et je suis revenu toujours courant. S'il se manifeste des symptфmes de raison, s'il parle, couche-le sur un long sinapisme, de maniиre а l'envelopper de moutarde depuis la nuque jusqu'а la chute des reins, et fais-nous appeler.

- Cher Bianchon, dit Eugиne.

- Oh! il s'agit d'un fait scientifique, reprit l'йlиve en mйdecine avec toute l'ardeur d'un nйophyte.

- Allons, dit Eugиne, je serai donc le seul а soigner ce pauvre vieillard par affection.

- Si tu m'avais vu ce matin, tu ne dirais pas cela, reprit Bianchon sans s'offenser du propos. Les mйdecins qui ont exercй ne voient que la maladie; moi, je vois encore le malade, mon cher garзon.

Il s'en alla, laissant Eugиne seul avec le vieillard, et dans l'apprйhension d'une crise qui ne tarda pas а se dйclarer.

- Ah! c'est vous, mon cher enfant, dit le pиre Goriot en reconnaissant Eugиne.

- Allez-vous mieux? demanda l'йtudiant en lui prenant la main.

- Oui, j'avais la tкte serrйe comme dans un йtau, mais elle se dйgage. Avez-vous vu mes filles? Elles vont venir bientфt, elles accourront aussitфt qu'elles me sauront malade, elles m'ont tant soignй rue de la Jussienne! Mon Dieu! je voudrais que ma chambre fыt propre pour les recevoir. Il y a un jeune homme qui m'a brыlй toutes mes mottes.

- J'entends Christophe, lui dit Eugиne, il vous monte du bois que ce jeune homme vous envoie.

- Bon! mais comment payer le bois? je n'ai pas un sou, mon enfant. J'ai tout donnй, tout. Je suis а la charitй. La robe lamйe йtait-elle belle au moins? (Ah! je souffre!) Merci, Christophe. Dieu vous rйcompensera, mon garзon; moi, je n'ai plus rien.

- Je te payerai bien, toi et Sylvie, dit Eugиne а l'oreille du garзon.

- Mes filles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce pas, Christophe? Vas-y encore, je te donnerai cent sous. Dis-leur que je ne me sens pas bien, que je voudrais les embrasser, les voir encore une fois avant de mourir. Dis-leur cela, mais sans trop les effrayer.

Christophe partit sur un signe de Rastignac.

- Elles vont venir, reprit le vieillard. Je les connais. Cette bonne Delphine, si je meurs, quel chagrin je lui causerai! Nasie aussi. je ne voudrais pas mourir, pour ne pas les faire pleurer. Mourir, mon bon Eugиne, c'est ne plus les voir. Lа oщ l'on s'en va, je m'ennuierai bien. Pour un pиre, l'enfer c'est d'кtre sans enfants, et j'ai dйjа fait mon apprentissage depuis qu'elles sont mariйes. Mon paradis йtait rue de la jussienne. Dites donc, si je vais en paradis je pourrai revenir sur terre en esprit autour d'elles. J'ai entendu dire de ces choses-lа. Sont-elles vraies? je crois les voir en ce moment telles qu'elles йtaient rue de la jussienne. Elles descendaient le matin. Bonjour, papa, disaient-elles. Je les prenais sur mes genoux, je leur faisais mille agaceries, des niches. Elles me caressaient gentiment. Nous dйjeunions tous les matins ensemble, nous dоnions, enfin j'йtais pиre, je jouissais de mes enfants. Quand elles йtaient rue de la jussienne, elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde, elles m'aimaient bien. Mon Dieu! pourquoi ne sont-elles pas toujours restйes petites? (Oh! je souffre, la tкte me tire.) Ah! ah! pardon, mes enfants! je souffre horriblement, et il faut que ce soit de la vraie douleur, vous m'avez rendu bien dur au mal. Mon Dieu! si j'avais seulement leurs mains dans les miennes, je ne sentirais point mon mal. Croyez-vous qu'elles viennent? Christophe est si bкte! J'aurais dы y aller moi-mкme. Il va les voir, lui. Mais vous avez йtй hier au bal. Dites-moi donc comment elles йtaient? Elles ne savaient rien de ma maladie, n'est-ce pas? Elles n'auraient pas dansй, pauvres petites! Oh! je ne veux plus кtre malade. Elles ont encore trop besoin de moi. Leurs fortunes sont compromises. Et а quels maris sont-elles livrйes! Guйrissez-moi, guйrissez-moi! (Oh! que je souffre! Ah! ah! ah!) Voyez-vous, il faut me guйrir, parce qu'il leur faut de l'argent, et je sais oщ aller en gagner. J'irai faire de l'amidon en aiguilles а Odessa. Je suis un malin, je gagnerai des millions. (Oh! je souffre trop!)

Goriot garda le silence pendant un moment, en paraissant faire tous ses efforts pour rassembler ses forces afin de supporter la douleur.

- Si elles йtaient lа, je ne me plaindrais pas, dit-il. Pourquoi donc me plaindre?

Un lйger assoupissement survint et dura longtemps.

Christophe revint. Rastignac, qui croyait le pиre Goriot endormi, laissa le garзon lui rendre compte а haute voix de sa mission.

- Monsieur, dit-il, je suis d'abord allй chez madame la comtesse, а laquelle il m'a йtй impossible de parler, elle йtait dans de grandes affaires avec son mari. Comme j'insistais, monsieur de Restaud est venu lui-mкme, et m'a dit comme зa: " Monsieur Goriot se meurt, eh bien! c'est ce qu'il a de mieux а faire. J'ai besoin de madame de Restaud pour terminer des affaires importantes, elle ira quand tout sera fini. " Il avait l'air en colиre, ce monsieur-lа. J'allais sortir, lorsque madame est entrйe dans l'antichambre par une porte que je ne voyais pas, et m'a dit: " Christophe, dis а mon pиre que je suis en discussion avec mon mari, je ne puis pas le quitter; il s'agit de la vie ou de la mort de mes enfants, mais aussitфt que tout sera fini, j'irai. " Quant а madame la baronne, autre histoire! je ne l'ai point vue, et je n'ai pas pu lui parler. " Ah! me dit la femme de chambre madame est rentrйe du bal а cinq heures un quart, elle dort, si je l'йveille avant midi, elle me grondera. Je lui dirai que son pиre va plus mal quand elle me sonnera. Pour une mauvaise nouvelle, il est toujours temps de la lui dire. " J'ai eu beau prier! Ah ouin! J'ai demandй а parler а monsieur le baron, il йtait sorti.

Aucune de ses filles ne viendrait! s'йcria Rastignac. Je vais йcrire а toutes deux.

- Aucune, rйpondit le vieillard en se dressant sur son sйant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas. Je le savais. Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants. Ah! mon ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants! Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, ils vous en chassent. Non, elles ne viendront pas! je sais cela depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je n'osais pas y croire.

Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure rouge, sans en tomber.

- Ah! si j'йtais riche, si j'avais gardй ma fortune, si je ne la leur avais pas donnйe, elles seraient lа, elles me lйcheraient les joues de leurs baisers! je demeurerais dans un hфtel, j'aurais de belles chambres, des domestiques, du feu а moi; et elles seraient tout en larmes, avec leurs maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. Mais rien. L'argent donne tout, mкme des filles. Oh! mon argent, oщ est-il? Si j'avais des trйsors а laisser, elles me panseraient, elles me soigneraient; je les entendrais; je les verrais. Ah! mon cher enfant, mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma misиre! Au moins, quand un malheureux est aimй, il est bien sыr qu'on l'aime. Non, je voudrais кtre riche, je les verrais. Ma foi, qui sait? Elles ont toutes les deux des coeurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles pour qu'elles en eussent pour moi. Un pиre doit кtre toujours riche, il doit tenir ses enfants en bride comme des chevaux sournois. Et j'йtais а genoux devant elles. Les misйrables! elles couronnent dignement leur conduite envers moi depuis dix ans. Si vous saviez comme elles йtaient aux petits soins pour moi dans les premiers temps de leur mariage! (Oh! je souffre un cruel martyre!) je venais de leur donner а chacune prиs de huit cent mille francs, elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus, кtre rudes avec moi. L'on me recevait: " Mon pиre, par-ci; mon cher pиre, par-lа ". Mon couvert йtait toujours mis chez elles. Enfin je dоnais avec leurs maris, qui me traitaient avec considйration. J'avais l'air d'avoir encore quelque chose. Pourquoi зa? je n'avais rien dit de mes affaires. Un homme qui donne huit cent mille francs а ses deux filles йtait un homme а soigner. Et l'on йtait aux petits soins, mais c'йtait pour mon argent. Le monde n'est pas beau. J'ai vu cela, moi! L'on me menait en voiture au spectacle, et je restais comme je voulais aux soirйes. Enfin elles se disaient mes filles, et elles m'avouaient pour leur pиre. J'ai encore ma finesse, allez, et rien ne m'est йchappй. Tout a йtй а son adresse et m'a percй le coeur. je voyais bien que c'йtait des frimes, mais le mal йtait sans remиde. Je n'йtais pas chez elles aussi а l'aise qu'а la table d'en bas. Je ne savais rien dire. Aussi quand quelques-uns de ces gens du monde demandaient а l'oreille de mes gendres:- Qui est-ce que ce monsieur-lа?- C'est le pиre aux йcus, il est riche.- Ah, diable! disait-on, et l'on me regardait avec le respect dы aux йcus. Mais si je les gкnais quelquefois un peu, je rachetais bien mes dйfauts! D'ailleurs, qui donc est parfait? (Ma tкte est une plaie!) je souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir, mon cher monsieur Eugиne, eh bien! ce n'est rien en comparaison de la douleur que m'a causйe le premier regard par lequel Anastasie m'a fait comprendre que je venais de dire une bкtise qui l'humiliait: son regard m'a ouvert toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais ce que j'ai bien su, c'est que j'йtais de trop sur terre. Le lendemain je suis allй chez Delphine pour me consoler, et voilа que j'y fais une bкtise qui me l'a mise en colиre. J'en suis devenu comme fou. J'ai йtй huit jours ne sachant plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osй les aller voir, de peur de leurs reproches. Et me voilа а la porte de mes filles. O mon Dieu, puisque tu connais les misиres, les souffrances que j'ai endurйes; puisque tu as comptй les coups de poignard que j'ai reзus, dans ce temps qui m'a vieilli, changй, tuй, blanchi, pourquoi me fais-tu donc souffrir aujourd'hui? J'ai bien expiй le pйchй de les trop aimer. Elles se sont bien vengйes de mon affection, elles m'ont tenaillй comme des bourreaux. Eh bien! les pиres sont si bкtes! je les aimais tant que j'y suis retournй comme un joueur au jeu. Mes filles, c'йtait mon vice а moi elles йtaient mes maоtresses, enfin tout! Elles avaient toutes les deux besoin de quelque chose, de parures; les femmes de chambre me le disaient, et je les donnais pour кtre bien reзu! Mais elles m'ont fait tout de mкme quelques petites leзons sur ma maniиre d'кtre dans le monde. Oh! elles n'ont pas attendu le lendemain. Elles commenзaient а rougir de moi. Voilа ce que c'est que de bien йlever ses enfants. A mon вge je ne pouvais pourtant pas aller а l'йcole. (Je souffre horriblement, mon Dieu! les mйdecins! les mйdecins! Si l'on m'ouvrait la tкte, je souffrirais moins.) Mes filles, mes filles, Anastasie, Delphine! je veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force! la justice est pour moi, tout est pour moi, la nature, le code civil. je proteste. La patrie pйrira si les pиres sont foulйs aux pieds. Cela est clair. La sociйtй, le monde roulent sur la paternitй, tout croule si les enfants n'aiment pas leurs pиres. Oh! les voir, les entendre, n'importe ce qu'elles me diront, pourvu que j'entende leur voix, зa calmera mes douleurs, Delphine surtout. Mais dites-leur, quand elles seront lа, de ne pas me regarder froidement comme elles font. Ah! mon bon ami, monsieur Eugиne, vous ne savez pas ce que c'est que de trouver l'or du regard changй tout а coup en plomb gris. Depuis le jour oщ leurs yeux n'ont plus rayonnй sur moi, j'ai toujours йtй en hiver ici; je n'ai plus eu que des chagrins а dйvorer, et je les ai dйvorйs! J'ai vйcu pour кtre humiliй, insultй. Je les aime tant, que j'avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre petite jouissance honteuse. Un pиre se cacher pour voir ses filles! je leur ai donnй ma vie, elles ne me donneront pas une heure aujourd'hui! J'ai soif, j'ai faim, le coeur me brыle, elles ne viendront pas rafraоchir mon agonie, car je meurs, je le sens. Mais elles ne savent donc pas ce que c'est que de marcher sur le cadavre de son pиre! Il y a un Dieu dans les cieux, il nous venge malgrй nous, nous autres pиres. Oh! elles viendront! Venez, mes chйries, venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de votre pиre, qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez йtй de bonnes filles, qui plaidera pour vous! Aprиs tout, vous кtes innocentes. Elles sont innocentes, mon ami! Dites-le bien а tout le monde, qu'on ne les inquiиte pas а mon sujet. Tout est de ma faute, je les ai habituйes а me fouler aux pieds. J'aimais cela, moi. Ca ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait а cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la bкtise d'abdiquer mes droits. Je me serais avili pour elles! Que voulez vous! le plus beau naturel, les meilleures вmes auraient succombй а la corruption de cette facilitй paternelle. je suis un misйrable, je suis justement puni. Moi seul ai causй les dйsordres de mes filles, le les ai gвtйes. Elles veulent aujourd'hui le plaisir, comme elles voulaient autrefois du bonbon. Je leur ai toujours permis de satisfaire leurs fantaisies de jeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiture! Rien ne leur a rйsistй. Moi seul suis coupable, mais coupable par amour. Leur voix m'ouvrait le coeur. Je les entends, elles viennent. Oh! oui, elles viendront. La loi veut qu'on vienne voir mourir son pиre, la loi est pour moi. Puis зa ne coыtera qu'une course. Je la paierai. Ecrivez-leur que j'ai des millions а leur laisser! Parole d'honneur. J'irai faire des pвtes d'Italie а Odessa. Je connais la maniиre. Il y a, dans mon projet, des millions а gagner. Personne n'y a pensй. Зa ne se gвtera point dans le transport comme le blй ou comme la farine. Eh, eh, l'amidon? il y aura lа des millions! Vous ne mentirez pas, dites-leur des millions, et quand mкme elles viendraient par avarice, j'aime mieux кtre trompй, je les verrai. Je veux mes filles! je les ai faites! elles sont а moi! dit-il en se dressant sur son sйant en montrant а Eugиne une tкte dont les cheveux blancs йtaient йpars et qui menaзait par tout ce qui pouvait exprimer la menace.

- Allons, lui dit Eugиne, recouchez-vous, mon bon pиre Goriot, je vais leur йcrire. Aussitфt que Bianchon sera de retour, j'irai si elles ne viennent pas.

- Si elles ne viennent pas? rйpйta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un accиs de rage, de rage! La rage me gagne! En ce moment, je vois ma vie entiиre. Je suis dupe! elles ne m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimй! cela est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tardй, moins elles se dйcideront а me faire cette joie. Je les connais. Elles n'ont jamais rien su deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habitude de m'ouvrir les entrailles a фtй du prix а tout ce que je faisais. Elles auraient demandй а me crever les yeux, je leur aurais dit: " Crevez-les! " je suis trop bкte. Elles croient que tous les pиres sont comme le leur. Il faut toujours se faire valoir. Leurs enfants me vengeront. Mais c'est dans leur intйrкt de venir ici. Prйvenez-les donc qu'elles compromettent leur agonie. Elles commettent tous les crimes en un seul. Mais allez donc, dites-leur donc que, ne pas venir, c'est un parricide! Elles en ont assez commis sans ajouter celui-lа. Criez donc comme moi: " Hй, Nasie! hй, Delphine! venez а votre pиre qui a йtй si bon pour vous et qui souffre! " Rien, personne. Mourrai-je donc comme un chien? Voilа ma rйcompense, l'abandon. Ce sont des infвmes, des scйlйrates; je les abomine, je les maudis, je me relиverai, la nuit, de mon cercueil pour les remaudire, car, enfin, mes amis, ai-je tort? Elles se conduisent bien mal! hein? Qu'est-ce que je dis? Ne m'avez-vous pas averti que Delphine est lа? C'est la meilleure des deux. Vous кtes mon fils, Eugиne, vous! aimez-la, soyez un pиre pour elle. L'autre est bien malheureuse. Et leurs fortunes! Ah, mon Dieu! J'expire, je souffre un peu trop! Coupez-moi la tкte, laissez-moi seulement le coeur.

- Christophe, allez chercher Bianchon, s'йcria Eugиne йpouvantй du caractиre que prenaient les plaintes et les cris du vieillard, et ramenez-moi un cabriolet.

- Je vais aller chercher vos filles, mon bon pиre Goriot, je vous les ramиnerai.

- De force, de force! Demandez la garde, la ligne, tout! tout, dit-il en jetant а Eugиne un dernier regard oщ brilla la raison. Dites au gouvernement, au procureur du roi, qu'on me les amиne, je le veux!

- Mais vous les avez maudites.

- Qui est-ce qui a dit cela? rйpondit le vieillard stupйfait. Vous savez bien que je les aime, je les adore! je suis guйri si je les vois... Allez, mon bon voisin, mon cher enfant, allez, vous кtes bon, vous; je voudrais vous remercier, mais je n'ai rien а vous donner que les bйnйdictions d'un mourant. Ah! je voudrais au moins voir Delphine pour lui dire de m'acquitter envers vous. Si l'autre ne peut pas, amenez-moi celle-lа. Dites-lui que vous ne l'aimerez plus si elle ne veut pas venir. Elle vous aime tant qu'elle viendra. A boire, les entrailles me brыlent! Mettez-moi quelque chose sur la tкte. La main de mes filles, зa me sauverait, je le sens... Mon Dieu! qui refera leurs fortunes si je m'en vais? je veux aller а Odessa pour elles, а Odessa, y faire des pвtes.

- Buvez ceci, dit Eugиne en soulevant le moribond et le prenant dans son bras gauche tandis que de l'autre il tenait une tasse pleine de tisane.

- Vous devez aimer votre pиre et votre mиre, vous! dit le vieillard en serrant de ses mains dйfaillantes la main d'Eugиne. Comprenez-vous que je vais mourir sans les voir, mes filles? Avoir soif toujours, et ne jamais boire, voilа comment j'ai vйcu depuis dix ans... Mes deux gendres ont tuй mes filles. Oui, je n'ai plus eu de filles aprиs qu'elles ont йtй mariйes. Pиres, dites aux Chambres de faire une loi sur le mariage! Enfin, ne mariez pas vos filles si vous les aimez. Le gendre est un scйlйrat qui gвte tout chez une fille, il souille tout. Plus de mariages! C'est ce qui nous enlиve nos filles, et nous ne les avons plus quand nous mourons. Faites une loi sur la mort des pиres. C'est йpouvantable, ceci! Vengeance! Ce sont mes gendres qui les empкchent de venir. Tuez-les! A mort le Restaud, а mort l'Alsacien, ils sont mes assassins! La mort ou mes filles! Ah! c'est fini, je meurs sans elles! Elles! Nasie, Fifine, allons, venez donc! Votre papa sort...

- Mon bon pиre Goriot, calmez-vous, voyons, restez tranquille, ne vous agitez pas, ne pensez pas.

- Ne pas les voir, voilа l'agonie!

- Vous allez les voir.

- Vrai! cria le vieillard йgarй. Oh! les voir! je vais les voir, entendre leur voix. Je mourrai heureux. Eh bien! oui, je ne demande plus а vivre, je n'y tenais plus, les peines allaient croissant. Mais les voir, toucher leurs robes, ah! rien que leurs robes, c'est bien peu; mais que je sente quelque chose d'elles! Faites-moi prendre les cheveux... veux...

Il tomba la tкte sur l'oreiller comme s'il recevait un coup de massue. Ses mains s'agitиrent sur la couverture comme pour prendre les cheveux de ses filles.

- je les bйnis, dit-il en faisant un effort, bйnis.

Il s'affaissa tout а coup. En ce moment Bianchon entra.

- J'ai rencontrй Christophe, dit-il, il va t'amener une voiture. Puis il regarda le malade, lui souleva de force les paupiиres, et les deux йtudiants lui virent un oeil sans chaleur et terne.- Il n'en reviendra pas, dit Bianchon, je ne crois pas. Il prit le pouls, le tвta, mit la main sur le coeur du bonhomme.

- La machine va toujours mais, dans sa position, c'est un malheur, il vaudrait mieux qu'il mourыt!

- Ma foi, oui, dit Rastignac.

- Qu'as-tu donc? tu es pвle comme la mort.

- Mon ami, je viens d'entendre des cris et des plaintes. Il y a un Dieu! Oh! oui! il y a un Dieu, et il nous a fait un monde meilleur, ou notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas йtй si tragique, je fondrais en larmes, mais j'ai le coeur et l'estomac horriblement serrйs.

- Dis donc, il va falloir bien des choses; oщ prendre de l'argent?

Rastignac tira sa montre.

- Tiens, mets-la vite en gage. Je ne veux pas m'arrкter en route, car j'ai peur de perdre une minute, et j'attends Christophe. je n'ai pas un liard, il faudra payer mon cocher au retour.

Rastignac se prйcipita dans l'escalier, et partit pour aller rue du Helder chez madame de Restaud. Pendant le chemin, son imagination, frappйe de l'horrible spectacle dont il avait йtй tйmoin, йchauffa son indignation. Quand il arriva dans l'antichambre et qu'il demanda madame de Restaud, on lui rйpondit qu'elle n'йtait pas visible.

- Mais, dit-il au valet de chambre, le viens de la part de son pиre qui se meurt.

- Monsieur, nous avons de monsieur le comte les ordres les plus sйvиres.

- Si monsieur de Restaud y est, dites-lui dans quelle circonstance se trouve son beau-pиre et prйvenez-le qu'il faut que je lui parle а l'instant mкme.

Eugиne attendit pendant longtemps.

- Il se meurt peut-кtre en ce moment, pensait-il.

Le valet de chambre l'introduisit dans le premier salon oщ monsieur de Restaud reзut l'йtudiant debout, sans le faire asseoir, devant une cheminйe oщ il n'y avait pas de feu.

- Monsieur le comte, lui dit Rastignac, monsieur votre beau-pиre expire en ce moment dans un bouge infвme, sans un liard pour avoir du bois; il est exactement а la mort et demande а voir sa fille...

- Monsieur, lui rйpondit avec froideur le comte de Restaud, vous avez pu vous apercevoir que j'ai fort peu de tendresse pour monsieur Goriot. Il a compromis son caractиre avec madame de Restaud, il a fait le malheur de ma vie, je vois en lui l'ennemi de mon repos. Qu'il meure, qu'il vive, tout m'est parfaitement indiffйrent. Voilа quels sont mes sentiments а son йgard. Le monde pourra me blвmer, je mйprise l'opinion. J'ai maintenant des choses plus importantes а accomplir qu'а m'occuper de ce que penseront de moi des sots ou des indiffйrents. Quant а madame de Restaud, elle est hors d'йtat de sortir. D'ailleurs, je ne veux pas qu'elle quitte sa maison. Dites а son pиre qu'aussitфt qu'elle aura rempli ses devoirs envers moi, envers mon enfant, elle ira le voir. Si elle aime son pиre, elle peut кtre libre dans quelques instants...

- Monsieur le comte, il ne m'appartient pas de juger de votre conduite, vous кtes le maоtre de votre femme; mais je puis compter sur votre loyautй? eh bien! promettez-moi seulement de lui dire que son pиre n'a pas un jour а vivre, et l'a dйjа maudite en ne la voyant pas а son chevet!

- Dites-le-lui vous-mкme, rйpondit monsieur de Restaud frappй des sentiments d'indignation que trahissait l'accent d'Eugиne.

Rastignac entra, conduit par le comte, dans le salon oщ se tenait habituellement la comtesse: il la trouva noyйe de larmes, et plongйe dans une bergиre comme une femme qui voulait mourir. Elle lui fit pitiй. Avant de regarder Rastignac, elle jeta sur son mari de craintifs regards qui annonзaient une prostration complиte de ses forces йcrasйes par une tyrannie morale et physique. Le comte hocha la tкte, elle se crut encouragйe а parler.

- Monsieur, j'ai tout entendu. Dites а mon pиre que s'il connaissait la situation dans laquelle je suis, il me pardonnerait. Je ne comptais pas sur ce supplice, il est au-dessus de mes forces, monsieur, mais je rйsisterai jusqu'au bout, dit-elle а son mari. Je suis mиre. Dites а mon pиre que je suis irrйprochable envers lui, malgrй les apparences, cria-t-elle avec dйsespoir а l'йtudiant.

Eugиne salua les deux йpoux, en devinant l'horrible crise dans laquelle йtait la femme, et se retira stupйfait. Le ton de monsieur de Restaud lui avait dйmontrй l'inutilitй de sa dйmarche, et il comprit qu'Anastasie n'йtait plus libre. Il courut chez madame de Nucingen, et la trouva dans son lit.

- Je suis souffrante, mon pauvre ami, lui dit-elle. J'ai pris froid en sortant du bal, j'ai peur d'avoir une fluxion de poitrine, j'attends le mйdecin...

- Eussiez-vous la mort sur les lиvres, lui dit Eugиne en l'interrompant, il faut vous traоner auprиs de votre pиre. Il vous appelle! si vous pouviez entendre le plus lйger de ses cris, vous ne vous sentiriez point malade.

- Eugиne, mon pиre n'est peut-кtre pas aussi malade que vous le dites; mais je serais au dйsespoir d'avoir le moindre tort а vos yeux, et je me conduirai comme vous le voudrez. Lui, je le sais, il mourrait de chagrin si ma maladie devenait mortelle par suite de cette sortie. Eh bien! j'irai dиs que mon mйdecin sera venu. Ah! pourquoi n'avez-vous plus votre montre? dit-elle en ne voyant plus la chaоne. Eugиne rougit. Eugиne! Eugиne, si vous l'aviez dйjа vendue, perdue... oh! cela serait bien mal.

L'йtudiant se pencha sur le lit de Delphine, et lui dit а l'oreille:- Vous voulez le savoir? eh bien! sachez-le! Votre pиre n'a pas de quoi s'acheter le linceul dans lequel on le mettra ce soir. Votre montre est en gage, je n'avais plus rien.

Delphine sauta tout а coup hors de son lit, courut а son secrйtaire, y prit sa bourse, la tendit а Rastignac. Elle sonna et s'йcria: " J'y vais, j'y vais, Eugиne. Laissez-moi m'habiller; mais je serais un monstre! Allez, j'arriverai avant vous! Thйrиse, cria-t-elle а sa femme de chambre, dites а monsieur de Nucingen de monter me parler а l'instant mкme. "

Eugиne, heureux de pouvoir annoncer au moribond la prйsence d'une de ses filles, arriva presque joyeux rue Neuve-Sainte-Geneviиve. Il fouilla dans la bourse pour pouvoir payer immйdiatement son cocher. La bourse de cette jeune femme, si riche, si йlйgante, contenait soixante-dix francs. Parvenu en haut de l'escalier, il trouva le pиre Goriot maintenu par Bianchon, et opйrй par le chirurgien de l'hфpital, sous les yeux du mйdecin. On lui brыlait le dos avec des moxas, dernier remиde de la science, remиde inutile.

- Les sentez-vous? demandait le mйdecin.

Le pиre Goriot, ayant entrevu l'йtudiant, rйpondit:

- Elles viennent, n'est-ce pas?

- Il peut s'en tirer, dit le chirurgien, il parle.

- Oui, rйpondit Eugиne, Delphine me suit.

- Allons! dit Bianchon, il parlait de ses filles, aprиs lesquelles il crie comme un homme sur le pal crie, dit-on, aprиs l'eau.

Cessez, dit le mйdecin au chirurgien, il n'y a plus rien а faire, on ne le sauvera pas.

Bianchon et le chirurgien replacиrent le mourant а plat sur son grabat infect.

- Il faudrait cependant le changer de linge, dit le mйdecin. Quoiqu'il n'y ait aucun espoir, il faut respecter en lui la nature humaine. Je reviendrai, Bianchon, dit-il а l'йtudiant. S'il se plaignait encore, mettez-lui de l'opium sur le diaphragme.

Le chirurgien et le mйdecin sortiront.

- Allons, Eugиne, du courage, mon fils! dit Bianchon а Rastignac quand ils furent seuls, il s'agit de lui mettre une chemise blanche et de changer son lit. Va dire а Sylvie de monter des draps et de venir nous aider.

Eugиne descendit et trouva madame Vauquer occupйe а mettre le couvert avec Sylvie. Aux premiers mots que lui dit Rastignac, la veuve vint а lui, en prenant l'air aigrement doucereux d'une marchande soupзonneuse qui ne voudrait ni perdre son argent, ni fвcher le consommateur.

- Mon cher monsieur Eugиne, rйpondit-elle, vous savez tout comme moi que le pиre Goriot n'a plus le sou. Donner des draps а un homme en train de tortiller de l'oeil, c'est les perdre, d'autant qu'il faudra bien en sacrifier un pour le linceul. Ainsi, vous me devez dйjа cent quarante-quatre francs, mettez quarante francs de draps, et quelques autres petites choses, la chandelle que Sylvie vous donnera, tout cela fait au moins deux cents francs, qu'une pauvre veuve comme moi n'est pas en йtat de perdre. Dame! soyez juste, monsieur Eugиne, j'ai bien assez perdu depuis cinq jours que le guignon s'est logй chez moi. J'aurais donnй dix йcus pour que ce bonhomme-lа fыt parti ces jours-ci, comme vous le disiez. Зa frappe mes pensionnaires. Pour un rien, je le ferais porter а l'hфpital. Enfin, mettez-vous а ma place. Mon йtablissement avant tout, c'est ma vie, а moi.

Eugиne remonta rapidement chez le pиre Goriot.

- Bianchon, l'argent de la montre?

- Il est lа sur la table, il en reste trois cent soixante et quelques francs. J'ai payй sur ce qu'on m'a donnй tout ce que nous devions. La reconnaissance du Mont-de-Piйtй est sous l'argent.

- Tenez, madame, dit Rastignac aprиs avoir dйgringolй l'escalier avec horreur, soldez nos comptes. Monsieur Goriot n'a pas longtemps а rester chez vous, et moi...

- Oui, il en sortira les pieds en avant, pauvre bonhomme, dit-elle en comptant deux cents francs, d'un air moitiй gai, moitiй mйlancolique.

- Finissons, dit Rastignac.

- Sylvie, donnez les draps, et allez aider ces messieurs, lа-haut.

- Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame Vauquer а l'oreille d'Eugиne, voilа deux nuits qu'elle veille.

Dиs qu'Eugиne eut le dos tournй, la vieille courut а sa cuisiniиre:- Prends les draps retournйs, numйro sept. Par Dieu, c'est toujours assez bon pour un mort, lui dit-elle а l'oreille.

Eugиne, qui avait dйjа montй quelques marches de l'escalier, n'entendit pas les paroles de la vieille hфtesse.

- Allons, lui dit Bianchon, passons-lui sa chemise. Tiens-le droit.

Eugиne se mit а la tкte du lit et soutint le moribond, auquel Bianchon enleva sa chemise et le bonhomme fit un geste comme pour garder quelque chose sur sa poitrine, et poussa des cris plaintifs et inarticulйs, а la maniиre des animaux qui ont une grande douleur а exprimer.

- Oh! oh! dit Bianchon, il veut une petite chaоne de cheveux et un petit mйdaillon que nous lui avons фtйs tout а l'heure pour lui poser ses moxas. Pauvre homme! il faut la lui remettre. Elle est sur la cheminйe.

Eugиne alla prendre une chaоne tressйe avec des cheveux blond cendrй, sans doute ceux de madame Goriot. Il lut d'un cфtй du mйdaillon: Anastasie, et de l'autre: Delphine. Image de son coeur qui reposait toujours sur son coeur. Les boucles contenues йtaient d'une telle finesse qu'elles devaient avoir йtй prises pendant la premiиre enfance des deux filles. Lorsque le mйdaillon toucha sa poitrine, le vieillard fit un ban prolongй qui annonзait une satisfaction effrayante а voir. C'йtait un des derniers retentissements de sa sensibilitй, qui semblait se retirer au centre inconnu d'oщ partent et oщ s'adressent nos sympathies. Son visage convulsй prit une expression de joie maladive. Les deux йtudiants, frappйs de ce terrible йclat d'une force de sentiment qui survivait а la pensйe, laissиrent tomber chacun des larmes chaudes sur

le moribond qui jeta un cri de plaisir aigu.

- Nasie! Fifine! dit-il.

- Il vit encore, dit Bianchon.

- A quoi зa lui sert-il? dit Sylvie.

- A souffrir, rйpondit Rastignac.

Aprиs avoir fait а son camarade un signe pour lui dire de l'imiter, Bianchon s'agenouilla pour passer ses bras sous les jarrets du malade, pendant que Rastignac en faisait autant de l'autre cфtй du lit afin de passer les mains sous le dos. Sylvie йtait lа, prкte а retirer les draps quand le moribond serait soulevй, afin de les remplacer par ceux qu'elle apportait. Trompй sans doute par les larmes, Goriot usa ses derniиres forces pour йtendre les mains, rencontra de chaque cфtй de son lit les tкtes des йtudiants, les saisit violemment par les cheveux, et l'on entendit faiblement: " Ah! mes anges! " Deux mots, deux murmures accentuйs par l'вme qui s'envola sur cette parole.

- Pauvre cher homme, dit Sylvie attendrie de cette exclamation oщ se peignit un sentiment suprкme que le plus horrible, le plus involontaire des mensonges exaltait une derniиre fois.

Le dernier soupir de ce pиre devait кtre un soupir de joie. Ce soupir fut l'expression de toute sa vie, il se trompait encore. Le pиre Goriot fut pieusement replacй sur son grabat. A compter de ce moment, sa physionomie garda la douloureuse empreinte du combat qui se livrait entre la mort et la vie dans une machine qui n'avait plus cette espиce de conscience cйrйbrale d'oщ rйsulte le sentiment du plaisir et de la douleur pour l'кtre humain. Ce n'йtait plus qu'une question de temps pour la destruction.

- Il va rester ainsi quelques heures, et mourra sans que l'on s'en aperзoive, il ne rвlera mкme pas. Le cerveau doit кtre complиtement envahi.

En ce moment on entendit dans l'escalier un pas de jeune femme haletante.

- Elle arrive trop tard, dit Rastignac.

Ce n'йtait pas Delphine, mais Thйrиse, sa femme de chambre.

- Monsieur Eugиne, dit-elle, il s'est йlevй une scиne violente entre monsieur et madame, а propos de l'argent que cette pauvre madame demandait pour son pиre. Elle s'est йvanouie, le mйdecin est venu, il a fallu la saigner, elle criait: " Mon pиre se meurt, je veux voir papa! " Enfin, des cris а fendre l'вme.

- Assez, Thйrиse. Elle viendrait que maintenant ce serait superflu, monsieur Goriot n'a plus de connaissance.

- Pauvre cher monsieur, est-il mal comme зa! dit Thйrиse.

- Vous n'avez plus besoin de moi, faut que j'aille а mon dоner, il est quatre heures et demie, dit Sylvie qui faillit se heurter sur le haut de l'escalier avec madame de Restaud.

Ce fut une apparition grave et terrible que celle de la comtesse. Elle regarda le lit de mort, mal йclairй par une seule chandelle, et versa des pleurs en apercevant le masque de son pиre oщ palpitaient encore les derniers tressaillements de la vie. Bianchon se retira par discrйtion.

- Je ne me suis pas йchappйe assez tфt, dit la comtesse а Rastignac.

L'йtudiant fit un signe de tкte affirmatif plein de tristesse. Madame de Restaud prit la main de son pиre, la baisa.

- Pardonnez-moi, mon pиre! Vous disiez que ma voix vous rappellerait de la tombe; eh bien, revenez un moment а la vie pour bйnir votre fille repentante. Entendez-moi. Ceci est affreux! votre bйnйdiction est la seule que je puisse recevoir ici-bas dйsormais. Tout le monde me hait, vous seul m'aimez. Mes enfants eux-mкmes me haпront. Emmenez-moi avec vous, je vous aimerai, je vous soignerai. Il n'entend plus, je suis folle. Elle tomba sur ses genoux, et contempla ce dйbris avec une expression de dйlire. Rien ne manque а mon malheur, dit-elle en regardant Eugиne. Monsieur de Trailles est parti, laissant ici des dettes йnormes, et j'ai su qu'il me trompait. Mon mari ne me pardonnera jamais, et je l'ai laissй le maоtre de ma fortune. J'ai perdu toutes mes illusions. Hйlas! pour qui ai-je trahi le seul coeur (elle montra son pиre) oщ j'йtais adorйe! Je l'ai mйconnu, je l'ai repoussй, je lui ai fait mille maux, infвme que je suis!

- Il le savait, dit Rastignac.

En ce moment le pиre Goriot ouvrit les yeux, mais par l'effet d'une convulsion. Le geste qui rйvйlait l'espoir de la comtesse ne fut pas moins horrible а voir que l'oeil du mourant.

- M'entendrait-il? cria la comtesse. Non, se dit-elle en s'asseyant auprиs de lui.

Madame de Restaud ayant manifestй le dйsir de garder son pиre, Eugиne descendit pour prendre un peu de nourriture. Les pensionnaires йtaient dйjа rйunis.

- Eh bien, lui dit le peintre, il parait que nous allons avoir un petit mortorama lа-haut?

- Charles, lui dit Eugиne, il me semble que vous devriez plaisanter sur quelque sujet moins lugubre.

- Nous ne pourrons donc plus rire ici? reprit le peintre. Qu'est-ce que cela fait, puisque Bianchon dit que le bonhomme n'a plus sa connaissance?

- Eh bien! reprit l'employй du Musйum, il sera mort comme il a vйcu.

- Mon pиre est mort! cria la comtesse.

A ce cri terrible, Sylvie, Rastignac et Bianchon montиrent, et trouvиrent madame de Restaud йvanouie. Aprиs l'avoir fait revenir а elle, ils la transportиrent dans le fiacre qui l'attendait. Eugиne la confia aux soins de Thйrиse, lui ordonnant de la conduire chez madame de Nucingen.

- Oh! il est bien mort, dit Bianchon en descendant.

- Allons, messieurs, а table, dit madame Vauquer, la soupe va se refroidir.

Les deux йtudiants se mirent а cфtй l'un de l'autre.

- Que faut-il faire maintenant? dit Eugиne а Bianchon.

- Mais je lui ai fermй les yeux, et je l'ai convenablement disposй. Quand le mйdecin de la mairie aura constatй le dйcиs que nous irons dйclarer, on le coudra dans un linceul, et on l'enterrera. Que veux-tu qu'il devienne?

- Il ne flairera plus son pain comme зa, dit un pensionnaire en imitant la grimace du bonhomme.

- Sacrebleu, messieurs, dit le rйpйtiteur, laissez donc le pиre Goriot, et ne nous en faites plus manger, car on l'a mis а toute sauce depuis une heure. Un des privilиges de la bonne ville de Paris, c'est qu'on peut y naоtre, y vivre, y mourir sans que personne fasse attention а vous. Profitons donc des avantages de la civilisation. Il y a soixante morts aujourd'hui, voulez-vous nous apitoyer sur les hйcatombes parisiennes? Que le pиre Goriot soit crevй, tant mieux pour lui! Si vous l'adorez, allez le garder, et laissez-nous manger tranquillement, nous autres.

- Oh! oui, dit la veuve, tant mieux pour lui qu'il soit mort! Il paraоt que le pauvre homme avait bien du dйsagrйment sa vie durant.

Ce fut la seule oraison funиbre d'un кtre qui, pour Eugиne, reprйsentait la Paternitй. Les quinze pensionnaires se mirent а causer comme а l'ordinaire. Lorsque Eugиne et Bianchon eurent mangй, le bruit des fourchettes et des cuillers, les rires de la conversation, les diverses expressions de ces figures gloutonnes et indiffйrentes, leur insouciance, tout les glaзa d'horreur. Ils sortirent pour aller chercher un prкtre qui veillвt et priвt pendant la nuit prиs du mort. Il leur fallut mesurer les derniers devoirs а rendre au bonhomme sur le peu d'argent dont ils pourraient disposer. Vers neuf heures du soir, le corps fut placй sur un fond sanglй, entre deux chandelles, dans cette chambre nue, et un prкtre vint s'asseoir auprиs de lui. Avant de se coucher, Rastignac, ayant demandй des renseignements а l'ecclйsiastique sur le prix du service а faire et sur celui des convois, йcrivit un mot au baron de Nucingen et au comte de Restaud en les priant d'envoyer leurs gens d'affaires afin de pourvoir а tous les frais de l'enterrement. Il leur dйpкcha Christophe, puis il se coucha et s'endormit accablй de fatigue. Le lendemain matin, Bianchon et Rastignac furent obligйs d'aller dйclarer eux-mкmes le dйcиs, qui vers midi fut constatй. Deux heures aprиs, aucun des deux gendres n'avait envoyй d'argent, personne ne s'йtait prйsentй en leur nom, et Rastignac avait йtй forcй dйjа de payer les frais du prкtre. Sylvie ayant demandй dix francs pour ensevelir le bonhomme et le coudre dans un linceul, Eugиne et Bianchon calculиrent que, si les parents du mort ne voulaient se mкler de rien, ils auraient а peine de quoi pourvoir aux frais. L'йtudiant en mйdecine se chargea donc de mettre lui-mкme le cadavre dans une biиre de pauvre qu'il fit apporter de son hфpital, oщ il l'eut а meilleur marchй.

- Fais une farce а ces drфles-lа, dit-il а Eugиne. Va acheter un terrain, pour cinq ans, au Pиre-Lachaise, et commande un service de troisiиme classe а l'йglise et aux Pompes Funиbres. Si les gendres et les filles se refusent а te rembourser, tu feras graver sur la tombe: " Ci-gоt monsieur Goriot, pиre de la comtesse de Restaud et de la baronne de Nucingen, enterrй aux frais de deux йtudiants. "

Eugиne ne suivit le conseil de son ami qu'aprиs avoir йtй infructueusement chez monsieur et madame de Nucingen et chez monsieur et madame de Restaud. Il n'alla pas plus loin que la porte. Chacun des concierges avait des ordres sйvиres.

- Monsieur et madame, dirent-ils, ne reзoivent personne; leur pиre est mort, et ils sont plongйs dans la plus vive douleur.

Eugиne avait assez l'expйrience du monde parisien pour savoir qu'il ne devait pas insister. Son coeur se serra йtrangement quand il se vit dans l'impossibilitй de parvenir jusqu'а Delphine.

" Vendez une parure, lui йcrivit-il chez le concierge, et que votre pиre soit dйcemment conduit а sa derniиre demeure. "

Il cacheta ce mot, et pria le concierge du baron de le remettre а Thйrиse pour sa maоtresse; mais le concierge le remit au baron de Nucingen qui le jeta dans le feu. Aprиs avoir fait toutes ses dispositions, Eugиne revint vers trois heures а la pension bourgeoise, et ne put retenir une larme quand il aperзut а cette porte bвtarde la biиre а peine couverte d'un drap noir, posйe sur deux chaises dans cette rue dйserte. Un mauvais goupillon, auquel personne n'avait encore touchй, trempait dans un plat de cuivre argentй plein d'eau bйnite. La porte n'йtait pas mкme tendue de noir. C'йtait la mort des pauvres, qui n'a ni faste, ni suivants, ni amis, ni parents. Bianchon, obligй d'кtre а son hфpital, avait йcrit un mot а Rastignac pour lui rendre compte de ce qu'il avait fait avec l'йglise. L'interne lui mandait qu'une messe йtait hors de prix, qu'il fallait se contenter du service moins coыteux des vкpres, et qu'il avait envoyй Christophe avec un moi aux Pompes Funиbres. Au moment oщ Eugиne achevait de lire le griffonnage de Bianchon, il vit entre les mains de madame Vauquer le mйdaillon а cercle d'or oщ йtaient les cheveux des deux filles.

- Comment avez-vous osй prendre зa? lui dit-il.

- Pardi! fallait-il l'enterrer avec? rйpondit Sylvie, c'est en or.

- Certes! reprit Eugиne avec indignation, qu'il emporte au moins avec lui la seule chose qui puisse reprйsenter ses deux filles.

Quand le corbillard vint, Eugиne fit remonter la biиre, la dйcloua, et plaзa religieusement sur la poitrine du bonhomme une image qui se rapportait а un temps oщ Delphine et Anastasie йtaient jeunes, vierges et pures, et ne raisonnaient pas, comme il l'avait dit dans ses cris d'agonisant. Rastignac et Christophe accompagnиrent seuls, avec deux croque-morts, le char qui menait le pauvre homme а Saint-Etienne-du-Mont, йglise peu distante de la rue Neuve-Sainte-Geneviиve. Arrivй lа, le corps fut prйsentй а une petite chapelle basse et sombre, autour de laquelle l'йtudiant chercha vainement les deux filles du pиre Goriot ou leurs maris. Il fut seul avec Christophe, qui se croyait obligй de rendre les derniers devoirs а un homme qui lui avait fait gagner quelques bons pourboires. En attendant les deux prкtres, l'enfant de choeur et le bedeau, Rastignac serra la main de Christophe, sans pouvoir prononcer une parole.

- Oui, monsieur Eugиne, dit Christophe, c'йtait un brave et honnкte homme, qui n'a jamais dit une parole plus haut que l'autre, qui ne nuisait а personne et n'a jamais fait de mal.

Les deux prкtres, l'enfant de choeur et le bedeau vinrent et donnиrent tout ce qu'on peut avoir pour soixante-dix francs dans une йpoque oщ la religion n'est pas assez riche pour prier gratis. Les gens du clergй chantиrent un psaume, le Libera, le De profundis. Le service dura vingt minutes. Il n'y avait qu'une seule voiture de deuil pour un prкtre et un enfant de choeur, qui consentirent а recevoir avec eux Eugиne et Christophe.

- Il n'y a point de suite, dit le prкtre, nous pourrons aller vite, afin de ne pas nous attarder, il est cinq heures et demie.

Cependant, au moment oщ le corps fut placй dans le corbillard, deux voitures armoriйes, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Nucingen, se prйsentиrent et suivirent le convoi jusqu'au Pиre-Lachaise. A six heures, le corps du pиre Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle йtaient les gens de ses filles, qui disparurent avec le clergй aussitфt que fut dite la courte priиre due au bonhomme pour l'argent de l'йtudiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jetй quelques pelletйes de terre sur la biиre pour la cacher, ils se relevиrent, et l'un d'eux, s'adressant а Rastignac, lui demanda leur pourboire. Eugиne fouilla dans sa poche et n'y trouva rien, il fut forcй d'emprunter vingt sous а Christophe. Ce fait, si lйger en lui-mкme, dйtermina chez Rastignac un accиs d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crйpuscule agaзait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa derniиre larme de jeune homme, cette larme arrachйe par les saintes йmotions d'un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre oщ elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages, et, le voyant ainsi, Christophe le quitta.

Rastignac, restй seul, fit quelques pas vers le haut du cimetiиre et vit Paris tortueusement couchй le long des deux rives de la Seine oщ commenзaient а briller les lumiиres. Ses yeux s'attachиrent presque avidement entre la colonne de la place Vendфme et le dфme des Invalides, lа oщ vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pйnйtrer. Il lanзa sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses: "A nous deux maintenant!"

Et pour premier acte du dйfi qu'il portait а la Sociйtй,

Rastignac alla dоner chez madame de Nucingen.

Sachй, septembre 1834.




Related news

Hair apposition technique procedure
Cortes de cabelo da moda 2019 masculino de sereia
Que poca madre timbiriche tu
Mc b o quem diria hem
Porque nombran a venezuela en avatar the last airbender
Zone corticale ovaire dystrophique
Minecraft gamenode 1 moda
Giochi barbie sfilata di moda professione stilista